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Le coup du pistolet

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Barney

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Un soir d’hiver, peu avant l’heure de fermeture, un homme à l’allure de vieil aristocrate espagnol pousse la porte d’une galerie d’antiquités de la rue de Richelieu. Il a bien soixante-quinze ans, mais ses épaules larges et sa silhouette très droite le créditent de quelques années de moins. Au premier regard, l’antiquaire remarque la canne à pommeau d’argent et flaire un amateur d’art averti et fortuné.
— Bonsoir, cher Monsieur. Que puis-je pour votre service ?
L’homme ne daigne pas répondre et se contente de pointer le pommeau d’argent de sa canne en direction d’un coffret en acajou tapissé de velours bleu qui contient un unique pistolet de duel :
— Premier empire. Un Hengelberg, n’est-ce pas ?
— Monsieur est connaisseur.
L’antiquaire se félicite de la justesse de son premier coup d’œil.
— Exact, une arme exceptionnelle, fabriquée en 1806 par le maître armurier Hengelberg, fournisseur de la cour de Vienne...
— ... arme que l’empereur d’Autriche en personne offrit au baron de Jarnieu l’année suivante lors de son séjour à Budapest, le toise le client.
Le bonhomme est hautain. Du type colonel en retraite. L’antiquaire perçoit de l’irritation dans la réplique. Il doit jouer serré s’il veut lui vendre le pistolet.
— Une pièce unique...
— Unique est bien le mot qui convient, regrette l’aristocrate. Les pistolets de duel n’ont de vraie valeur que par paire. Cet exemplaire isolé ne présente pas grand intérêt.
— Hélas, je ne possède pas le second...
— Fâcheux ! Très contrariant...
— Mais le prix en tient compte, s’empresse d’ajouter l’antiquaire. L’ensemble complet s’élèverait à 60 000 euros minimum. Ce pistolet seul n’est vendu que 8 000.
L’antiquaire se penche, s’empare du coffret, saisit le pistolet et le tend à l’homme qui l’examine en expert, le retournant d’un geste assuré pour lire les inscriptions gravées à la base du canon.
— Hengelberg. Vienne 1806, annonce l’antiquaire.
— Je sais lire. Merci, coupe sèchement l’aristocrate. Je recherchais le numéro.
— HC 212, précédé du poinçon du maître, évidemment.
— Évidemment, s’irrite l’homme à la canne.
Le marchand se tait. Il remarque l’éclat qui s’allume dans le regard de l’amateur d’armes dès qu’il palpe la crosse sculptée et que ses doigts frôlent les magnifiques ciselures qui ornent la clé de l’arme.
Un riche collectionneur passionné. Aucun doute.
— Quel dommage qu’il n’y en ait qu’un !
— Évidemment, acquiesce le marchand. Mais son prix de 8 000 euros est sans rapport avec le prix de l’ensemble complet, souligne-t-il à nouveau.
L’homme relève ses lunettes, approche l’arme tout près de ses yeux, s’attarde sur l’unique petit défaut, une rayure sur la clé du cran d’arrêt. L’antiquaire perçoit l’hésitation.
Cette rayure est quasi invisible.
C’est maintenant que la vente se joue et qu’il faut faire un geste pour précipiter la décision :
— 7 500 euros, propose-t-il sans détours.
L’argument est décisif. L’aristocrate se redresse, remet ses lunettes et répond du tac au tac :
— Je le prends.
Et, dans le même instant, il pointe le canon de l’arme en direction de l’antiquaire :
— Mais à une condition : vous me dénichez le second. Je veux absolument reconstituer la paire. Je suis prêt à en donner un très bon prix.
L’antiquaire sourit. 7 500 euros pour une vieillerie achetée 1850, c’est déjà une belle affaire.
— Via internet, je vais immédiatement contacter mes collègues antiquaires de l’Europe entière ainsi que tous les réseaux de collectionneurs d’armes anciennes.
L’acheteur fait habilement sauter l’arme dans sa main et la rattrape par le canon. Il tend la crosse à l’antiquaire qui s’empresse de replacer le pistolet dans le coffret d’acajou.
— A combien estimez-vous la paire complète, m’avez-vous dit ?
— 60 000 euros...
L’homme glisse sa main dans la poche intérieure de son blazer et sort un mince portefeuille de cuir. Il l’ouvre et extrait une liasse de billets de 500 euros neufs.
— Tenez, si vous me trouvez le deuxième, je suis prêt à faire comme si vous me vendiez l’ensemble complet aujourd’hui même et je vous paierai le second pistolet 52 000 euros !
L’antiquaire regarde les quinze billets de 500 euros qui glissent de façon désinvolte entre les doigts manucurés du client et reste interloqué. Des collectionneurs passionnés, il en déjà rencontrés, mais comme celui-là...

***

L’antiquaire diffuse un appel pressant sur internet et dans les cercles de collectionneurs d’armes anciennes. Pendant deux semaines, il n’obtient aucune réponse, puis, un matin, il reçoit un coup de télé-phone. Une femme avec un fort accent allemand lui explique qu’elle est en possession d’un pistolet de duel Hengelberg de 1806 numéroté HC 212 qui semble correspondre à ce qu’il recherche.
— J’ai hérité de cette arme à la suite de la disparition de mon grand-oncle, qui l’avait lui-même héritée de sa mère qui était la petite fille du baron de Jarnieu.
— Où peut-on voir cette pièce ?
— Je viens prochainement à Paris. Votre galerie est proche de l’hôtel d’Angleterre où je séjournerai. Je passerai.
— Je vous recevrai avec grand...
— Quant au prix..., dit la femme sans détours, puisque c’est dans le but de reconstituer un ensemble qui prendra de ce fait une valeur...
— Oh, ma proposition sera intéressante, s’empresse de la rassurer l’antiquaire.
Il prolonge la conversation, remplissant de courtoisie et de flatterie un chapelet de paroles aussi banales que creuses. Même en proposant un bon prix à cette femme, un confortable bénéfice est assuré.
Peu de temps après cet appel, l’antiquaire sort du petit tiroir où il l’a rangée, la carte de visite que l’aristocrate-colonel lui a laissée quinze jours auparavant. En bas, en tout petits caractères, figure un numéro de portable.
— On m’avait recommandé votre maison, se réjouit le vieil aristocrate. Je vous félicite.
— Par contre, le prix risque...
— Monsieur, je vous en prie. Seule compte la reconstitution de cet ensemble historique absolument unique.
— Bien sûr, mais...
— 52 000, l’interrompt l’homme. Je ne reviens pas sur ce qui a été dit. Ne laissez surtout pas passer l’opportunité.
L’antiquaire est médusé. Se peut-il donc que des gens soient à ce point passionnés pour payer six ou sept fois plus cher un second pistolet tout semblable à un premier acheté quinze jours plus tôt ?
— Concluez, et vite.
Au moment de raccrocher, l’antiquaire est pris d’une sorte de vertige. Il calcule qu’en quelques minutes, il gagnera au moins 30 000 euros.

***

La femme est ponctuelle au rendez-vous. Elle sort de son sac un morceau d’étoffe noire, le déplie et présente un pistolet portant la même inscription gravée à la base du canon : « Hengelberg - Vienne 1806 - HC 212 ».
— Est-ce bien ce que vous recherchez ?
La femme est plutôt grande, mince, pour ne pas dire maigre, vêtue de vêtements de qualité, certes, mais usés et élimés. Son regard contient des éclats de noblesse et il imagine qu’elle est la dernière d’une grande famille déchue et ruinée, obligée de vendre les restes d’une banqueroute pour subsister.
— Sans doute, sans doute, répond l’antiquaire. Asseyez-vous et accor-dez-moi quelques minutes. Le temps de l’expertiser...
Il est évident que la femme a besoin d’argent et qu’elle vient pour vendre coûte que coûte. Il ne faut donc pas se précipiter. Il s’éloigne, s’assoit, allume une petite lampe et pose le pistolet en pleine lumière. La femme suit chacun de ses mouvements. Il s’empare d’une loupe, hoche la tête et amorce des moues susceptibles de laisser penser que cette arme n’est pas dans un parfait état de conservation. Enfin, il se lève, fixe la femme et, lui présentant le pistolet, demande sans détours:
— Combien en voulez-vous ?
En général, les anciens riches répugnent à parler argent. Sans doute aurait-elle préféré qu’il lui fasse une proposition. En l’obligeant à avancer un chiffre, il la place dans une position humiliante qui ne peut que tirer le prix vers le bas. Effectivement, au moment de répondre, la femme baisse les yeux.
— 45 000 euros, annonce-t-elle d’une voix à peine audible.
— 45 000 ! Mais vous n’y pensez pas, s’offusque l’antiquaire. La cote d’une telle arme est de l’ordre de quelques milliers d’euros !
— Mais, oppose-t-elle sur un ton d’excuse, cette pièce fera partie d’un ensemble...
— ... que vous ne possédez pas, s’empresse-t-il de la couper. Ce n’est pas l’ensemble que vous me vendez, chère Madame, mais un seul élément.
Il appuie sur le mot « seul » pour dévaloriser l’objet. La femme se tait et maintient son regard au sol.
— Seul, ce pistolet ne vaut pas la moitié du quart de ce que vous me demandez.
— C’est-à-dire que...
La femme semble déstabilisée. Il profite de son avantage tout en se montrant généreux :
— Je vais vous faire ma meilleure proposition : 10 000 euros.
La femme émet un hoquet de surprise et enchaîne du tac au tac :
— 35 000 !
La bougresse est plus coriace qu’il n’y paraissait. Le prix risque de se marchander entre cuir et chair.
— 12 000. Au-delà, ce serait une folie de ma part.
— 30 000. Consent la femme.
Le marchandage s’éternise. La vente se conclut vingt minutes plus tard sur la somme de 27 500 euros que la femme exige en liquide, faisant comprendre à mi-mot qu’elle se trouve en délicatesse avec les banques et le trésor public et qu’elle ne peut accepter ni chèque ni virement en ce moment.
— Mais, si vous ne pouvez pas de cette somme en euros, précise-t-elle, j’accepterai volontiers d’autres liquidités.
L’antiquaire lui remet un cocktail d’euros, de francs suisses et de livres sterling correspondant à 27 500 euros.
Quand la femme quitte la galerie, il se sent épuisé mais heureux : en revendant ce pistolet 52 000 euros, son bénéfice s’élèvera à plus de 24 000 €.

***

Sur son portable, l’aristocrate à la canne a laissé un message indiquant qu’il ne peut être joint pendant plusieurs jours. L’antiquaire enregistre donc un court message l’informant que l’affaire est conclue et que l’admirable second pistolet de duel est à sa disposition pour la somme convenue de « seulement » 52 000 euros.
Puis il attend.
Chaque matin, se disant que le vieil aristocrate l’avait peut-être appelé pendant la nuit, il active son répondeur et écoute les messages enregistrés. Rien. Au bout d’une semaine, il tente à nouveau de joindre son client, mais il n’obtient rien d’autre que le même message enregistré.
— Malade ? En voyage ? Où donc ce diable de colonel en retraite est-il parti pour ne pas pouvoir lire ses messages ?
Quinze jours plus tard, quand il tente, pour la énième fois, de le contacter, un robot vocal lui transmet un message inattendu :
« Le numéro demandé n'est pas attribué. The requested number is not assigned. »
Il n’a pas d’autre moyen de contacter son acheteur. Il est contrarié mais se rassure. « C’est un collectionneur passionné. Il reviendra forcément vers moi.
Dans le même temps, un confrère antiquaire de Lyon lui téléphone :
— Je viens de vendre une statuette en bronze de style Directoire, explique-t-il. Cette statuette, signée Hector Douard, est l’une des deux pièces d’un presse-livres ayant appartenu à Caroline Bonaparte lors-qu’elle était reine de Naples. Mon client voudrait reconstituer la paire. Je recherche donc cette seconde statuette. Auriez-vous....
L’antiquaire ne l’écoute plus. Il est étreint par un pressentiment qui vire au malaise immense. Il se précipite sur le pistolet qu’il a racheté à la femme ruinée et blêmit : la clé ciselée du pistolet est traversée par la même mince rayure que celle qui barrait la clé du pistolet vendu à l’aristocrate.
Alors, il réalise : pour le prix de 27 500 euros, il a racheté le pistolet qu’il a lui-même vendu 7 500 un mois auparavant.
Il s’est tout simplement fait arnaquer de 20 000 € !

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Barney,
La date des fins de votes approche, " un petit cœur collé sur un portable " en finale du prix hiver 2018, attend et espère une nouvelle fois, votre soutien, d'avance merci.

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Image de Jusyfa
Jusyfa · il y a
Bonjour Barney, je reviens vers vous avec l'espoir d'un petit clic sur mon pseudo, ma nouvelle en finale a besoin de soutien, merci de bien vouloir m'aider dans cette dernière ligne droite . Bon dimanche.
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Moniroje · il y a
Combien se font ainsi arnaquer de grosses sommes!!!
J'allais dire: ça risque pas pour moi..
Tout est relatif, on m'a bien arnaqué de 3x150 euros en une semaine à la carte bleue!!
et 3x150€ pour moi, ça fait aussi mal que 20000€ pour l'antiquaire.

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Mathieu Kissa · il y a
Ah ah ah ! Moi je suis aussi naïf que l'antiquaire et je n'ai senti l'arnaque que vers la fin... Et le style est brillant. Bravo, mes votes.
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Utilisateur désactivé · il y a
Excellent, truculent même. On devine le piège assez vite mais c'est très bien relaté. Un bon moment de lecture. Sinon, j'ai Un presse livre en or massif signé ....Non ?
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Chtitebulle · il y a
Hé hé !!
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Utilisateur désactivé · il y a
Enfin un sujet qui sort un peu de l'ordinaire.
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Sylvie Franceus · il y a
Bravo pour l'escroquerie bien amenée et les comptes non pas d'apothicaire mais d'antiquaire trop zélé et trop naïf aussi. Votre style m'a plu. Je vote et vous encourage ainsi
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Iméar · il y a
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Chantane · il y a
bon moment de lecture
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