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LE COUP DE FIL A LA FEMME DU POLICIER ET JOHNNY HALLIDAY par Vincent Ricouleau Graham

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Volga

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C’était il y a quelques années, car maintenant, professeur au Vietnam, je me détourne sans regret de ce milieu inconnu ou mal connu, qui mérite quand même d’être connu : la justice.

La scène se passe dans le hall du tribunal de grande instance de Saint-Nazaire. Un jour de fin d’automne, qui ressemble à la fin du monde, tellement la pluie glacée fouette les vitres. Une audience correctionnelle interminable où la misère humaine et le désespoir s’étalent sans pudeur, à la queue leu leu. « Monsieur, veuillez parler dans le micro, on ne vous entend pas... ». Cette phrase, elle, on l’entend dès que le prévenu tente de s’exprimer. Des affaires invraisemblables pour les non-initiés à la vie judiciaire ou même pour les étudiants en droit, qui ne verront peut-être jamais une assignation pendant leur cursus ou une audience « en vrai ». Coups et blessures volontaires, traduisez bagarres éthyliques, récidives de conduites en état d’ivresse, traduisez, addictions et cures de désintoxication, injonctions de soins, et tout cela pour rien, à en juger le dossier, pensions alimentaires non payées, traduisez chômage, dépression, tentatives de suicide, suite à un divorce, trafic de cannabis, traduisez, beaucoup d’argent, de cash et de règlements de compte ! Cet après-midi, justement, un gros dossier de trafic de cannabis rend nerveux les trois magistrats qui vont « prendre » l’audience. L’huissier audiencier, sympa, ouvert et débrouillard, nous a prévenus. Des ténors du barreau de Nantes sont « dans le dossier », ça va barder, des vices de procédure seront soulevés ! Les avocats sont des habitués de la défense de dealers. La rumeur cavale qu’ils sont payés en cash. Très bien payés, même. Le business du trafic de cannabis et des autres substances illicites rapporte une fortune. Ce gros dossier sera appelé à 15h. Avant, il y a la piétaille. Il fait chaud dans la salle. Le substitut du procureur mitraille systématiquement. Il requiert en parcourant un tas de feuilles, évitant le regard du prévenu, bientôt condamné. Le substitut hurle. Son timbre de voix est plus grave que les faits, parfois. Mais il y a le passé. Ce passé, qui fait justement de Jean Valjean, Jean Valjean. Le substitut exhume les casiers. Un véritable archéologue. Il est sourd aux remarques des avocats commis d’office. Ces derniers communiquent les pièces qu’ils ont réussi à obtenir, certificats médicaux, contrats de mission intérimaire, attestations de témoins. Parfois, il n’y a rien à donner au juge. Celui-ci fait signe à l’avocat qu’il a saisi le problème. L’avocat ne peut que solliciter la clémence. Comme souvent, je patiente dans le hall. On devrait dire la salle des pas perdus mais la salle est petite, on ne peut pas marcher. Pourquoi ne dit-on pas la salle du temps perdu ? Je passe mes coups de fil. Quelques policiers sont dans le hall. Le temps passe. En fait, le dossier du trafic de drogue dure jusqu’à 21 heures. Quinze prévenus, autant d’avocats, une ambiance de guerre de tranchées, de coups tordus, des vices de procédure soulevés, des prévenus peu dociles, la plupart muets, un outrage à magistrat relevé. Les trois magistrats en prennent plein la tronche. L’instruction n’a pas été faite correctement. Pourtant, c’est la pure routine. Comme d’habitude, le vrai patron du réseau n’est pas là. Peut-être est-il au soleil. Au bord de la piscine. Pendant que les gamins à peine majeurs des quartiers pourris de Saint-Nazaire ou de Nantes se retrouvent avec un mandat de dépôt. Je discute avec le major de police. A côté de lui, un jeune policier. 25 ans maximum. Un regard bleu acier. De la tenue. Une carrure de rugbyman. Le major rentre dans la salle d’audience pour vérifier que tout se passe bien. Alors, le jeune policier me demande, spontanément, mais poliment d’appeler son épouse. Il est marié depuis deux mois. Il est très direct « Mon épouse va s’inquiéter ! Si c’est vous qui l’appelez, elle va mieux comprendre ! ». Je rétorque «  Et pourquoi elle me croirait ? » Le policier me lance « Vous avez divorcé son frère... Vous l’avez sauvé. Il était mal parti. Il ne serait plus là si vous ne l’aviez pas coaché comme vous l’avez fait. » Je demande le nom du monsieur. Et là, tout me revient. C’est trop compliqué de vous expliquer. Et puis, le secret professionnel, c’est le secret professionnel. A quelques mètres, un autre avocat a gobé la conversation. « Et la déontologie ? » me crie-t-il. Il est jeune, mal formé, mal associé, (il perdra son associé qui était son meilleur ami par la même occasion), et en plus, il me donne des leçons. Devant lui, et bien fort, j’appelle la femme du policier. Mais très vite, je passe mon téléphone au policier, livide. Il bafouille mais il dit l’essentiel. C’est juste un court moment du travail de l’avocat que j’étais en France. Précision, je plaide mon dossier à 21h15. Le juge m’écoute. Le substitut hurle plus fort que d’habitude. C’est toujours son habitude, a priori. Un détail ! Mon client, type sympa, mais un marginalisé de la commune de Blain, comparait pour récidives de tapages nocturnes. Il écoute son idole, Johnny Halliday, à fond toutes les nuits, lassant quelque peu les voisins.

Je crains une récidive de sa part. Son chagrin d’avoir perdu son idole doit être immense. Sa seule défense devant le juge a été de dire « Johnny, c’est mon seul ami »...
A suivre...

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