Le coudesenbon

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En compétition

Une pensée à la fois, mais tout au long de la journée, le reste des mots revient au silence à dire ou écrire. Sorte de moteur de vie pour exister autrement  [+]

Image de Été 2020

C’était l’époque bénie des grandes vacances, rien à faire d’autre qu’à se traîner dans le jardin aux carrés impeccables. À chaque angle, grand-père avait planté des poiriers.

Un parc d’Eden pour les tomates aux feuilles vertes gluantes, utiles pour le maquillage sioux, où poussaient aussi les pommes de terre fort appréciées des doryphores et d’autres légumes comme les rangs d’oignons et des carottes, dont les fanes étaient réservées aux Longues Oreilles.

Le long du mur, des sureaux et des framboisiers, éternels pourvoyeurs du carquois de mes flèches empoisonnées, aux pointes durcies au feu, se pavanaient jusqu’au moment où la lame d’un vieux couteau les décapitait. Les poules se retrouvaient des fesses à l’air, déplumées pour la bonne cause : la parfaite harmonie de l’empennage de la hampe.

Et puis, la maison des lapins où les mères, plusieurs fois l’an, fabriquaient avec la litière de paille, le nid qui allait accueillir les fruits de leurs lapidaires amours avec le vieux mâle bougon, chef du harem, toujours l’œil inquiet, ronchonnant dans son coin.

Ils devaient « passer à la casserole », destin vieux comme le monde, assommés, énucléés, devant mes yeux écarquillés, dévêtus de leur pyjama poilu d’une main experte, puis éviscérés. Atroce.

Les seconds morceaux finissaient mal.

Les chairs, mélangées à une mixture secrète sentant le thym et l’ail, étaient broyées dans une machine fixée sur le rebord de la table de la cuisine. Les mâchoires-tambours, actionnées par une manivelle, transformaient le tout en une bouillie immonde.

La pâtée crue était disposée dans un récipient de terre tapissé de feuilles odorantes, recouverte d’un chapeau/couvercle percé d’un petit trou pour laisser passer la vapeur afin d’éviter l’explosion.

Les terrines passaient au four et trois heures plus tard, c’était cuit. Le temps de refroidir dans l’arrière-cuisine, deux jours et deux nuits, le pauvre amateur de carottes s’étalait sur une grande tranche de pain garnie de cornichons, « fait maison ».

L’élément essentiel du jardin était l’immense tonnelle/caverne, une maison végétale faite de lierres et de lauriers, depuis longtemps redevenue sauvage.

À ma grande surprise, grand-père, plutôt rigoureux dans l’alignement des fruits et légumes, ne se souciait absolument pas de cet endroit.
Un espace-temps où, mois après mois, depuis aussi loin que remontent mes souvenirs, je régnais en despote.

Dedans, comme dans mes autres lieux fétiches, régnait mon monde imaginaire. Heures propices, lorsque la chaleur faisait des vagues sur le goudron de la route, place au temps des Grandes Aventures.

On arrivait sur le Champ, une vaste étendue plantée d’arbres fruitiers dont l’immense cerisier était le second point de vigie de mon domaine, avec ses fourches, lieu idéal pour mes expériences de piégeage de nids et d’explosions de pétards, comme les gros rouges avec une mèche grise double. Je les coinçais au creux des branches, j’allumais et descendais à toute vitesse grâce à la vieille échelle en bois.

Plus tard, on replanta dans ce lieu les sapins de Noël avec leurs racines.

C’était mieux pour eux et puis comme ça, on allait grandir ensemble.
Clos de pierres, l’espace herbeux était le terrain de mes chasses aux grillons ; j’avais aussi une préférence pour les gendarmes, des bestioles idiotes au dos rouge marqué de points noirs – on les appelait aussi les diables – vivant leur vie, vaquant à je ne sais quelles occupations indispensables, parmi les herbes et les hortensias poussant devant la façade de la maison.

Les colonies de fourmis me fascinaient.

Durant l’un de ces étés magiques, en attendant le Grand Départ à la Mer – nous partions toujours au même endroit, la première quinzaine de septembre –, mon frère mit le feu à l’herbe sèche du pré ; le village accouru avec pelles et fourches pour éteindre les flammes.

L’été à baratiner notre voisine, la Mère Benoit, sèche comme une trique. Elle ressemblait à une petite souris, toujours en train de marmonner dans sa moustache ; son « vieux » s’appuyait sur une canne en bois jaune, boitait à gauche, une éternelle casquette vissée sur le crâne – je n’ai jamais vu ses cheveux – et un infâme mégot de Caporal planté au coin du bec.

La galère lorsque le ballon passait au-dessus du grillage ; le père Benoit ne voulait jamais le rendre, il fallait guetter son départ à la pêche, via le bistrot, pour aller le quémander à celle qui deviendrait la veuve Benoit, naturellement déjà vêtue de noir, comme si elle savait ce qui allait se passer.

L’été, dans la fraîcheur de la maison, j’attendais le moment du 4 heures avec les grandes tartines de pain beurré et sucré, constellées de graines de mûres et de framboises.

Les fraises n’avaient pas le temps de mûrir, les tomates non plus, elles servaient de projectiles sur les murs extérieurs de la buanderie, fresques purées, ou, quand la rage me prenait, de bombes explosives contre cet abruti de coq. Plus tard, il y eut le lance-pierre armé de cavaliers en fer, en forme de U.

L’été, c’était le ventre à l’air, le short en bataille, les coups de soleil et les poches pleines de mottes de terre bien dures pour la guerre, la loupe pour griller les hannetons, l’arc et les épées en bois.

L’été, des délires de mômes heureux, loin des grands. Le soir venu, j’allais me réfugier dans le ventre du lit de grand-mère, attiré par l’odeur des feuilles de papier d’Arménie qui se consumaient doucement, pour écouter, sans rien dire pour une fois, ses histoires pieuses et me faire câliner par sa douce peau ridée.

L’été, comme aux autres saisons d’ailleurs, mes cheveux blonds poussaient trop vite. La date mensuelle, fatidique comme « la confesse » approchait, le couperet tombait devant la détestable soupe au lait et les granulés de chaux rose – manque de fer.

« Coiffeur, samedi à trois heures ». Et pas la peine de protester, la sentence était définitive.

L’enseigne du tondeur était à quelques mètres de la place, près du buraliste, pas loin de l’église et du vendeur de poissons.

Cette expédition prenait des allures dantesques puisque je devais longer le territoire du bouledogue du docteur Renaud, notre médecin de famille.

Cette bête, que j’énervais exprès par des lancers de « gratte-cul » ou des grimaces tordues, m’avait pris en grippe. Même en passant en catimini sur le trottoir d’en face, j’avais l’impression que sa gueule épouvantable de bave allait apparaître à deux centimètres de mon visage ; il tournait et virait derrière un minuscule grillage jusqu’au jour où, mortifié, il franchit la clôture interdite pour essayer de me happer la cuisse.
Heureusement, je remontais ce jour-là avec un bidon en fer blanc suspendu par une poignée en bois, rempli de bouillon de légumes en provenance directe de l’arrière boucherie de chez Honoré. Le museau de la bête s’écrasa contre le métal brûlant et il repartit en geignant, son moignon de queue entre les jambes.

Depuis, nous entretenions une sorte de cessez-le-feu relatif.

Cette étape franchie, après avoir lapé un coup d’eau glaçant le ventre à la pompe municipale que l’on actionnait à la main ; elle était nichée dans un mur en pierre et pleine de couleuvres, même pas peur, j’arrivais chez le préposé au bol.

Pas de shampoing, avec son pistolet à eau, il mouillait mes cheveux, puis s’emparait de la tondeuse mécanique et partant d’une croix laissait sur mon crâne un demi-centimètre de poil, il peaufinait la nuque avec un coupe-chou, rasoir dont la lame était tellement effilée sur une bande en cuir, qu’elle aurait pu couper en deux la mouche insouciante qui aurait eu l’idée saugrenue d’y faire un atterrissage.

Il terminait avec un « coudesenbon » auquel il était impossible d’échapper, ligoté dans une camisole pour les fous censée empêcher les poils de retomber dans le tricot. Je sortais, l’air idiot ; ça me grattait de partout, comme si des fourmis rouges édifiaient leur nouveau nid dans mon corps. Le crâne nu, l’air d’un imbécile. Comme juste sorti d’un asile avec cette impression étrange que tout le monde me regardait.

Mais, j’ai survécu.

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Gaelita Primavera · il y a
Mes souvenirs ne sont pas de la même génération mais je me revois tout de même chez ma grand-mère, tartine beurée avec confiture de cassis maison. Miam
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Mireille Bosq · il y a
Un petit tour dans les souvenirs et les pratiques d'antan. frais comme le petit cou de "senbon"
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Line Chatau · il y a
J'aime! Pour tous ces souvenirs d'un temps passé et ces personnages hauts en couleurs! Merci pour ce bol d'air rafraichissant!
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Fred Panassac · il y a
Chronique campagnarde truculente et bien écrite. Ici on ne s’ennuie pas au récit d’une enfance pittoresque, il y a assez de talent dans l’écriture, et d’originalité dans les anecdotes. On s’y retrouve mais sans lassitude.
Joli titre, également pour ces souvenirs qui se lisent agréablement.
Et la chute n’est pas une chute de cheveux mais délicieusement rétro :
Avec ce « cou desenbon » on retrouve tout un monde ancien dans ce mot écrit phonétiquement comme l’entendait le gamin obligé de se soumettre à ce rite.
J’aime !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Des anecdotes si effrayantes que la nostalgie rend si émouvantes !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette belle histoire bien écrite et empreinte de nostalgie ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Chantal Sourire · il y a
Un coup de nostalgie qui fait du bien, j'aime !

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