Le cosmos est une incroyable citerne à génie.

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Bon Sang et Bon Dieu  [+]

Déjà, il suffisait de lui parler pour qu'il se braque. Mirko était un impatient complément maboul qui ne cessait jamais de commander un verre au comptoir. Tous les clients, ne serait-ce qu'avec un demi-pourcentage de raison, savaient qu'il était intraitable. Ce petit homme, ne dépassant sûrement pas les cinq pieds, était presque contraint par la nature de se mettre sur la pointe de ses souliers pour saisir les verres de vin blanc, incessamment redemandés au patron de la boutique.

- Un pti'blanc ! , disait-il avec autorité.

Les habitués disaient que Mirko avait sûrement moins d'un demi-ciboulot dans le coffre-fort mais admettaient qu'il possédait par ailleurs une résistance éthylique considérable ! Neuf-heure du matin, ouverture du café (précisons que c'est un petit établissement aux tarifs raisonnables, assez peu fréquenté de la rue Saint-Dudule), voilà que Mirko déboulait à l'intérieur.

- Un pti'blanc ! , dit-il avec autorité au tenancier à moitié-sourd.

Au comptoir, il piétinait d'impatience le carrelage impersonnel-brun du royaume de l'ivresse. Mirko détestait par-dessus tout que le pinard soit en retard ! Le patron sert et voilà que le petit bonhomme l'enfile sec ! (le verre de vin je veux dire). Et rebelote pendant une heure. Certains disaient qu'il avait un emploi mais ils doutaient !

- Avec un caractère comme le sien, quel fou se risquerait à engager un quidam aussi colérique, pensaient-ils.

Ce que nos braves commère du paradis de la cuite ne savaient pas, c'est que Mirko, si petit qu'il était, briguait l'illustre privilège d'être un immense maître de la peinture classique. C'était un acharné du labeur. Aussi, à dix heures, il filait tout droit chez lui, retirait rapidement ses chaussures à l'entrée puis pénétrait directement dans son atelier.

C'était une pièce magnifiquement éclairée par le haut et si Mirko retournait à toute allure chez lui si tôt dans la matinée, c'est parce que la lumière, à cette heure-ci était la plus belle et la plus indiquée pour ses compositions saisissantes. Il travaillait avec des peintures à l'huile et l'odeur agréable des médiums qu'il utilisait pour diluer ses couleurs, imprégnaient justement la pièce, ni trop, ni pas assez, juste ce qu'il fallait pour comprendre qu'on était dans un endroit où résidaient Maîtrise et son guide.
Les couteaux à peinture étaient disposés aux murs avec un système de clou qu'il avait délicatement installé pour ses besoins. En matière d'Art, Mirko était d'une patience maladive. Chaque oeuvre méritait une réflexion absolue, ainsi il buvait une quantité colossale de villageoise pour atteindre le déclic, le génie et la révélation céleste. Dans cette éternelle quête réflexive, il arrivait souvent que notre ami rabougri ne peigne pas une ligne sur la toile de la journée. Depuis quelque temps d'ailleurs, rien n'avait été fait et cela, ça n'avait rien à voir avec sa pantagruélique consommation de vin ! Je vous l'assure.

Mirko, d'habitude si impatient de se retourner le foie, trouvait pourtant un calme quasi-Buddha dans son atelier et même si le travail n'était pas fait, que les commandes avaient cessé et que les préparations avaient séché, il quillait, quillait, quillait, et réfléchissait.

Sa brillante carrière avait décollé 40 ans plus tôt, alors que le professeur Abrutisse était devenu son mentor. Il obtenait des entrées aux salons et les commandes se multipliaient. Toute la crème du milieu disait :

- CE MIRKO, C'EST UN VÉRITABLE GÉNIE !

Lui, répondait en innovant, en apparaissant, en fréquentant les plus grands de son temps dans les cafés-restaurants. Souvent, de magnifiques automobiles l'amenaient à ses sorties où tous l'attendaient. Il descendait alors du carrosse mécanique en grande pompe, le sourire jusqu'aux narines, le dos droit et le pancréas déjà bien imbibé.

- ME VOILA ! , pensait-il devant toute cette petite crème.

Dans ces superbes soirées, Mirko avait pour petit plaisir de boire des grandes quantités d'absinthe. Aussi, cela lui jouait parfois quelques tours. Il avait confondu l'hôtesse qui servait avec un hussard en permission. Déterminé à s'engager pour mener une vie glorieuse de gentilhomme sous les drapeaux, il discourait sans s'arrêter. Impossible alors pour la jeune femme d'orienter Mirko vers le hussard tant qu'il ne cessait de déblatérer des propos incontrôlés. Confondant donc l'hôtesse avec le hussard, c'est à ce dernier qu'il mit une main aux fesses, ce qui lui valut un beau coup sur la tête. On ne l'entendit plus jamais parler de s'engager dans je-ne-sais-quoi je-ne-sais-où...

Amassant une petite fortune par ses commandes et expositions, il voyagea un peu partout sur le continent, artiste brillant de salon des capitales. C'est lors d'un de ses séjours à Judapolis qu'il rencontra le célèbre et brillant penseur Onfrusus qui lui parla des philosophes antiques, au détour d'une demi-bouteille de Calva (précisons que celle-ci contenait exactement 3 500 centilitres).

- Mirko, vous, mon ami, quelle existence menez-vous ? êtes-vous loyal ? êtes-vous fidèle ? êtes-vous courageux ?! Ou n'êtes-vous seulement que génial ?!

Si l'est une chose très importante à savoir à propos de Mirko, outre qu'on ne puisse définitivement plus lui adresser la parole sans obtenir des grognements en réponse, c'est qu'il était un couard, un sournois et un parfait salopard ! Cela explique sûrement le fait qu'il ait abandonné ses rêves de grandeur militaire.

Cependant, il commença alors à questionner son existence. Toutes ces fêtes, toutes ces femmes, toutes ces richesses gastronomiques et ses ivres extases, cela avait-il seulement un simple sens ? Ou justement, fallait-il pour lui abandonner le rythme effréné d'une vie de notable pour la force sereine d'une vie de maître-moine du pinceau ? C'était ici, disons-le, le début de la fin. Une once de doute s'était installée dans son esprit et cette toute petite pensée de "et si ?" le plongea dans une dantesque psychose.

Chaque jour, la joie laissait de plus en plus de place à l'incertitude et notre cher ami
jeta son dévolu sur la bouteille et quilla, quilla, quilla, quilla comme personne ne quilla un jour, ou tous les autres.

Inquiet par les frasques de plus en plus fréquentes de son ancien élève (Mirko avait été photographié en compagnie de filles de réconfort dans un lupanar de campagne et tous les journaux officiels du gouvernement avaient relayé les prises dans la rubrique "Sport".), le professeur Abrutisse convoqua sa pupille.

- Mon cher ami, reprenez-vous ! Un talent comme le vôtre ! Vous êtes trop jeune pour le gâcher, lui disait son ancien précepteur.

Peut-être leur entretien se serait bien terminé si Mirko n'avait pas vomi sur la commande royale. Il avait littéralement repeint le portrait de la princesse Cassandre et ce, sans épargner un centimètre carré de la toile. Fou de rage, Abrutisse chassa son ancien élève, l'accusant de tous les drames, le maudissant par toutes les saintes et le reniant par tous les saints-serments.

Le milieu, où tout se dit de qui a fait, ne laissa pas une chance à notre ami et, contraint de quitter la capitale, il s'exila.

Riche de son travail passé, il se procura une petite demeure, assez modeste pour sa fortune colossale mais suffisamment bien conçue pour lui permettre de travailler dans de bonnes conditions. Au début, quelques commandes et puis, assez rapidement, tout le monde l'oublia. Il eut alors une période astrait-abscont, puis une période minima-tempura ainsi qu'une période déréalisto-déconstructiviste mais l'ivresse constante l'empêcha d'exceller dans ses expérimentations, et c'est vers les classiques de son éducation qu'il se tourna, à la constante recherche du BEAU.

Roi de la goutte et des pigments, Mirko sait que le sublime est à sa portée, d'ailleurs il vient justement d'avoir une idée, assis sur sa chaise de travail. Un petit lapin qu'il observait par la fenêtre en quillant lui a mis la puce à l'oreille. Pour fêter ça, il se lève d'un coup sec et et s'en sert un triple et puis, au travail ! Bon sang !
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