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Le corbeau de Chabrillac

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Fergus

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FINALISTE
Sélection Jury

Le jour se levait. Apparu derrière les collines, le soleil achevait de déchirer le manteau de brume. Émergeant de celle-ci, les ruines du château dressaient vers un ciel encore encombré de dentelles blanches leurs dérisoires moignons de roc, témoins muets d’un passé mouvementé dont il était resté le blason de la ville : « écartelé, au premier et au quatrième de grenat à une tour médiévale ; au deuxième et au troisième fascé d’azur et d’or ». Quelques choucas, hôtes chicaneurs des lieux, se disputaient déjà bruyamment dans les glorieux vestiges.

Il régnait cependant une atmosphère inhabituelle dans le village en ce mercredi 12 juin 1946. Le café Chabrol, avec ses tables bancales, et l’épicerie de la mère Pagès, surmontée de sa vieille enseigne coloniale, présentaient pourtant leur visage coutumier, de même que la mairie, l’école et la grande maison de Maître Veygalier au sein de laquelle dormaient tant de secrets familiaux, tant de motifs de rancœurs et de rivalités sournoises. Quant à Sirius, le chien du vieux Toine, il faisait comme chaque jour sa promenade matinale, reniflant en zigzaguant les effluves de ses congénères. Dans un moment, lassé de son inspection, il irait compisser le monument aux morts, un chef-d’œuvre de l’art pompier pour lequel la commune s’était saignée en 1921 en hommage à ses dix-sept enfants disparus durant la Grande Guerre dans l’enfer des tranchées d’Argonne ou du Mort-Homme. Sirius n’avait cure du sacrilège. Il pisserait comme chaque jour sur le culot d’obus marquant l’angle nord-est du monument. Les chiens eux-même ont leurs habitudes.

L’insolite était ailleurs. Il résidait dans une feuille au format de gazette, couverte de caractères serrés. Une feuille qui, durant la nuit, avait insidieusement envahi la petite localité. Pas une boîte à lettres n’avait été oubliée. Pas un seuil n’avait été omis. Pas un arbre qui ne portât, placardé sur son écorce, le rectangle de papier. Le village en était pour ainsi dire submergé. L’église et la mairie elles-même avaient hérité du fameux message, cloué sur les vantaux de chêne de leurs lourdes portes. Symboles du double pouvoir laïc et religieux, les deux bâtisses arboraient de surcroît ce matin-là une décoration originale et du plus bel effet. L’artiste nocturne, d’une main ferme, avait peint sur leurs murs ces trois mots en lettres écarlates : HONTE SUR CHABRILLAC !

L’émoi dans le village fut, on s’en doute, considérable. Outre l’insultante inscription, personne n’avait pu échapper à l’implacable réquisitoire de papier. Car il s'agissait bel et bien d'un acte d'accusation en bonne et due forme. Le corbeau y avait, dans une prose vengeresse et d’autant plus redoutable qu’elle s’appuyait sur un style percutant, dressé un bilan édifiant des sombres années d’Occupation : collaboration, trafics, magouilles, exactions, adultères, perversions sexuelles, tout y était. Pas un fait, pas un évènement, pas un coït illégitime n’y faisait défaut. Le corbeau était effroyablement bien informé.

L’étalage de tous ces immondices, de tous ces vices, de toute cette pourriture, suscita, la stupéfaction passée, une vague d’indignation générale. À l’évidence, il s’agissait là d’un fatras de mensonges éhontés, d’un ramassis de calomnies. Et chacun de clamer haut et fort son innocence. D’antichambre de l’enfer, le village devenait, au fil des protestations outragées des uns et des autres, un havre d’angélisme. Seules la pharmacienne, Amélie Rancoule, et la demoiselle des postes, Yvette Pujol, assumèrent leur faute, quoique de manière fort différente. Avec sérénité pour la jeune fonctionnaire qui, durant des mois, cédant à sa libido germanophile, avait couché avec un séduisant feldwebel de la Wehrmacht. Mais était-ce bien une faute ? Dans le drame enfin pour la malheureuse potarde à qui la divulgation publique d’une relation saphique avec l’une de ses nièces mineures avait été insupportable. Elle se pendit, les méchantes langues prétendant qu’elle n’avait choisi ce moyen-là que pour l’ultime jouissance qu’il était censé procurer.

Tous les autres habitants de la commune, sans la moindre exception, plaidèrent non coupable. Cette belle unanimité des Chabriots, drapés dans leur dignité profanée, se lézarda pourtant très vite, avant d'être emportée comme un vulgaire fétu de paille par le souffle puissant de l'évidence. Chacun fut en effet bien obligé de reconnaître en son for intérieur que les faits le concernant étaient bel et bien rigoureusement exacts. Ce qui, en bonne logique, signifiait que les accusations portées contre les autres étaient tout aussi fondées.

Dès lors, les rapports entre les villageois changèrent de nature. L’indifférence et la courtoisie, jusque là de mise dans la douloureuse épreuve qui frappait le bourg de Chabrillac, firent place à la menace, à la vindicte et à l’injure. Des couples se déchirèrent, des amitiés ancestrales furent anéanties, une grange et un atelier brûlèrent, des maisons de notables furent lapidées. Trois de ces messieurs – dont le premier adjoint au maire – furent même méchamment rossés dans l'obscurité nocturne des ruelles caladées de la petite cité par des individus cagoulés. Bref, la haine s’installa.

Mais elle s’installa prudemment. Hormis ces quelques voies de fait, la majorité des Chabriots, y compris parmi les plus haineux, se tinrent sur une réserve dictée par une méfiance instinctive. Sans doute craignaient-ils qu’une nouvelle missive du corbeau ne les accusât publiquement de quelque autre forfaiture plus ancienne dont la résurgence pouvait se révéler des plus fâcheuses.

Car le corbeau volait toujours. Un corbeau dont le croassement fielleux avait marqué le village d’une empreinte indélébile. Un corbeau auquel, selon les goûts, on eût souhaité couper les pattes, brûler les ailes ou tordre le cou. Un corbeau enfin dont l’identité n’avait pu être établie, malgré le sigle dont il avait signé son texte : AGIR.

Il y avait bien eu, dans les montagnes voisines, un réseau de résistance dénommé ainsi, mais il fut impossible d’établir le moindre lien avec ce que l’on appela désormais « L’affaire de Chabrillac ». Au demeurant, des maquisards dudit réseau avaient eux-mêmes été cités en bonne place au palmarès de l’ignominie au motif qu’ils auraient profité du chaos pour régler de manière radicale, et parfois on ne peut plus définitive, quelques litiges de famille. Il fallut donc chercher ailleurs.

Fort logiquement, on tourna un regard suspicieux vers les rescapés. Ceux dont les noms n’avaient pas été mentionnés dans la cinglante mercuriale : quelques rares agriculteurs, le menuisier, le maréchal-ferrant, la mercière. Dans ce climat de névrose générale, on en vint même à soupçonner Pierrou, le cantonnier-fossoyeur, un inoffensif simple d’esprit. Pour un peu, on eût accusé les chiens. Mais ni les hommes ni les animaux ne maîtrisaient suffisamment la langue, et a fortiori les mystères insondables de l’orthographe, pour avoir commis ce réquisitoire à la fois brillant et implacable.

Un personnage pourtant possédait ce style vif et incisif parmi les absents du catalogue de la honte : Théodore Mazel, le curé de la paroisse. Insignifiant, effacé à force d’humilité hors de l’église, le vieil homme se transfigurait dans la maison de Dieu. Du haut de la chaire, il développait alors des sermons édifiants, prononçait des homélies moralisatrices, lançait des prônes accusateurs à la face de ses ouailles. Des ouailles qui, l’office terminé – et la faute effacée dans l’eucharistie – recommenceraient sans vergogne leurs galipettes physiques et morales.

Ce curé-là aurait pu être le coupable. Non seulement il maniait le verbe avec un art consommé de la rhétorique, mais de plus son ministère l’amenait à partager dans la confession les fautes de ses paroissiens. Les anticléricaux notoires, les laïcs patentés, les ennemis irréductibles de la calotte entrevoyaient d’ailleurs cette perspective avec un ravissement non dissimulé. Hélas pour eux ! le prêtre avait la réputation, solidement établie, d’un homme bon, généreux et intègre. Ce qui, on en conviendra, ne constituait pas pour autant une preuve d’innocence. Qui peut savoir, en effet, où va se nicher la perversité ? L'histoire fourmille, à cet égard, d'anecdotes édifiantes sur le dévoiement moral de prélats et de nonnettes au-dessus de tout soupçon.

Malheureusement pour les antéchrists, le curé de Chabrillac ne pouvait être mis en cause. Gravement malade, il avait été hospitalisé au chef-lieu quelques jours avant la nuit fatidique. Il survivait depuis dans un état semi-comateux, au grand dam des grenouilles de bénitier du cru, privées de leur office dominical où elles se faisaient un devoir de supplicier, avec une remarquable application et l'air inspiré de divas du terroir, le Tantum ergo ou le Salve regina. Confronté aux affres de la souffrance terrestre dans l’austérité de l’hôpital des Clarisses, le malheureux curé n’avait donc pu jouer les facteurs nocturnes.

Il fallut, dès lors, admettre cette évidence : le corbeau faisait partie des victimes de la dénonciation.

Fallait-il voir là une manifestation de masochisme ? La conséquence d’un vœu d’expiation ? Le désir inavoué de se vautrer dans la fange ? Ou bien au contraire un sadisme machiavélique dont sa propre mise en cause assurait à l’auteur une impunité garantie ? Qui diable pouvait être ce corbeau dont l’âme paraissait aussi noire que le plumage ? Faute de pouvoir répondre à ces questions, les soupçons reprirent de plus belle, portés de toit en toit, de ruelle en ruelle, de cour en cour, par le vent glacial et pénétrant de la calomnie. On ne vit plus, autour de soi, que vice, dépravation, perversité, bassesse, immoralité, veulerie. On suspecta le maire, le médecin, le notaire, l’entrepreneur de maçonnerie, l’un des instituteurs, le minotier, le garagiste, la patronne de l’hôtel du Grand Tétras et même, post-mortem, la malheureuse pharmacienne.

Il n’en sortit rien. Pas le moindre indice. Pas la plus petite amorce de piste. L’enquête conduite par les gendarmes auprès des imprimeurs de la région n’ayant elle-même pu aboutir, l’affaire fut classée et le village se retrouva seul face à ses déchirures. Un village de couillons meurtris et blessés. Alors, chacun rentra chez soi en s’efforçant d’oublier cette pénible histoire. Peu à peu, la vie reprit son cours normal, rythmée par les querelles des choucas, le marteau du forgeron et le carillon du beffroi.

Les saisons se succédèrent et le corbeau ne se manifesta plus. Lentement la mémoire se referma sur les haines et les rancœurs. Tant bien que mal, les plaies cicatrisèrent.

Onze années s’étaient écoulées lorsqu’éclata dans la bonne ville de M... un scandale sans précédent : un quarteron de notables venait d’être mis en cause dans une affaire de ballets roses. Parmi eux un professeur de lettres modernes. Outre des photos à caractère pédophile, on découvrit chez lui un lot de cahiers d’écolier jaunis par le temps et relatant, sous la forme d’un journal intime, les turpitudes de la population d’un village de la montagne cévenole durant l’Occupation.

Une semaine plus tard, quatre hommes se réunissaient discrètement à M... pour statuer sur la conduite à tenir : le préfet, le doyen des juges, le procureur général et le maire de Chabrillac, Donatien Castagnet. L’édile découvrit alors avec stupéfaction l’existence, contraire à toutes les règles déontologiques du sacerdoce, des cahiers de Théodore Mazel. Il apprit également comment le neveu du curé, un certain Alexandre Giraud, alors étudiant en khâgne, fit main basse sur ces documents lors d’une de ses très rares visites à Chabrillac.
— Pourquoi ? demanda le maire, abasourdi par ces révélations.
La réponse vint du procureur général :
— Par jeu, tout bonnement. Un jeu sadique et destructeur, imaginé par un individu pervers et cynique. Ce sinistre personnage a même signé son œuvre : AGIR, A étant l’initiale de son prénom et GIR les trois premières lettres de son nom. L’explication de son comportement tient en une seule phrase : « J’ai simplement donné un coup de pied dans la fourmilière. »

À l’unanimité, il fut décidé de classer l’affaire sans suite : inutile de remuer la boue et de rouvrir les plaies. En contrepartie, le parquet s’engagea à traiter le coupable avec la plus extrême rigueur dans l’affaire des ballets roses.

Alexandre Giraud fut condamné à huit ans de réclusion ferme. Les cahiers de Théodore Mazel sont, comme tous les scellés des affaires jugées, archivés dans les caves du tribunal de M... sous le n° de dossier 57C 138 AG.

PRIX

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MCV · il y a
A coup sûr, vous savez raconter une histoire!
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Lélie de Lancey · il y a
Une histoire captivante... Dénonciation, suspicion dans l'ombre du corbeau. J'ai pris grand plaisir à vous lire ! Merci pour cet agréable moment.
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Fergus · il y a
Bonjour, Lélie
Merci à vous d'avoir pris le temps de déambuler dans les ruelles caladées de Chabrillac.

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Fred Panassac · il y a
Mon soutien renouvelé en finale, + 5
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Fergus · il y a
Bonjour, Fred
Un soutien qui me touche tout particulièrement. merci à vous !

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Djany · il y a
A Toutes les époques les corbeaux ont existé..... tous mes votes merci pour votre passage sur ma page
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Fergus · il y a
Bonjour, Djany
C'est avec un grand plaisir que j'ai découvert vos derniers textes.
Merci pour votre soutien !

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Hervé Mazoyer · il y a
Rumeurs soupçons délation perversions....le tout avec une plume des plus inspirée....mes voix bien sur et une cordiale invitation à venir lire mes deux textes en compétition. Amicalement.
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Fergus · il y a
Bonjour, Hervé
Un grand merci à vous !

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Angel · il y a
Mes votes une nouvelle fois.
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Fergus · il y a
Bonjour, Angel
Très sympa de votre part !

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Didier Lemoine · il y a
Vraiment une très belle œuvre ! En accord parfait avec l'analyse de Mome ! +5
Vraiment, heureusement qu'il y a un jury ...

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Isabelle Is'Angel · il y a
Mes votes........
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Fergus · il y a
Bonjour, Chtitebulle
Un grand merci à vous !

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Mome de Meuse · il y a
Voilà des jours que mon accès à short fait des caprices et je craignais de ne pas avoir l'occasion de venir soutenir votre nouvelle qui à mes yeux est l'une des plus abouties et des plus remarquables de cette finale. La distribution des voix est bien mal faite et si j'en avais le choix, j'aurais déposé la totalité de mes bulletins chez vous. Heureusement, le jury vous a remarqué et je ne doute pas qu'il ira jusqu'au bout de son coup de cœur.
Et puis, ce n'est pas tous les jours qu'on croise un passionné de Pierre Magnan.

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Fergus · il y a
Bonjour, Mome
Je vous remercie très sincèrement pour ce commentaire élogieux, et pour cette référence à Magnan auquel j'ai évidemment beaucoup pensé en rédigeant cette nouvelle.

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Isabelle Lambin · il y a
Mes votes à nouveau Fergus. Bonne finale
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Fergus · il y a
Un grand merci à vous, Isabelle !
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