Le corbeau

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Il y a bien longtemps, la Terre n’abritait qu’un petit peuple d’animaux, parmi lesquels une tortue, une hermine, un papillon et un corbeau. Tous vivaient en parfaite harmonie.
Mais les animaux redoutaient la nuit. Une fois la nuit venue, le soleil disparaissait, laissant les glaces conquérir mers et continents. Le froid se répandait alors jusqu’au cœur de leur chair et ce n’est qu’au lever du jour qu’ils en étaient libérés. Par bonheur, les rayons de l’astre se remettaient à réchauffer le monde, à repousser les ténèbres jusqu’aux confins de l’espace.
Chaque matin, tous nourrissaient une admiration infinie pour le corbeau, à la beauté sans nulle autre pareille. La lumière du soleil brillait dans son bec de cristal et révélait sur chacune de ses plumes l’éclat merveilleux des couleurs de l’arc-en-ciel. Son chant était le plus pur de tous. La nature, hypnotisée par ces notes divines, lui offrait des forêts, élevait pour lui des montagnes et éteignait des volcans.
Un jour, alors que tous attendaient le lever du jour pour apprécier une fois de plus la beauté du corbeau, le soleil ne se leva pas. Les glaces s’étendaient à la vitesse d’un cheval au galop, les ténèbres s’infiltraient jusqu’au plus profond du cœur de chacun des animaux.
— Mes amis, que se passe-t-il, le soleil nous aurait-il abandonné à notre triste sort ? s’inquiéta l’hermine en se blottissant contre le corbeau tandis qu’une brume glacée s’abattait sur elle.
— Ça me paraît clair, frissonna la tortue dans la pénombre, le soleil a disparu.
— Corbeau, et si tu chantais pour le rappeler ? suggéra le papillon qui virevoltait pour ne pas se changer en flocon vivant.
Comme pour répondre aux prières de son ami, le corbeau ouvrit son bec de cristal vers le ciel, à l’adresse du soleil. Sans perdre une seconde, il émit des notes enchanteresses, les plus belles que ce monde n’eût jamais connues. Subjugués, les animaux ne doutèrent pas un seul instant du retour imminent du soleil. Comment eut-il pu demeurer indifférent à une telle magie ? Les secondes, les minutes et les heures passèrent, sans que le soleil ne revînt.
— Puisque c’est ainsi, annonça le corbeau, je m’en vais trouver notre grand maître à tous. Lui seul saura nous venir en aide.
Il n’avait pas terminé sa phrase que ses ailes majestueuses crevaient déjà les nuages noirs de la nuit sans fin. Il n’eut pas le temps d’entendre les protestations de ses amis qui le suppliaient de rester et de chanter pour eux jusqu’à ce qu’ils ne se changeassent eux-mêmes en statues de glace.
Le corbeau traversa le vide de l’espace intersidéral, se repérant au scintillement des nébuleuses, à des étoiles si minuscules qu’elles n’étaient plus que des poussières de lumière.
Enfin, après avoir traversé un anneau de glace, il arriva. Il fut accueilli par un scarabée qu’il trouva fort ridicule.
— Je demande à ce que le grand maître me reçoive, ordonna le corbeau de sa voix mélodieuse. L’heure est grave !
L’insecte l’étudia minutieusement et fit claquer ses ailes noires avant de lui répondre :
— Bonjour, tu es donc le corbeau. Chaque jour, j’aperçois jusqu’ici le chatoiement de tes couleurs et j’entends la pureté de ta voix.
— Vous... Vous... êtes le grand maître ? bredouilla le corbeau, plus confus que jamais.
Le scarabée acquiesça lentement.
— Tu comprends vite. Autrefois, j’avais ton lustre et ta beauté. J’étais quelqu’un de vénéré. Malheureusement, j’ai dû me séparer de tout cela par amour, mais raconte-moi plutôt ce qui t’a amené à accomplir ce long périple jusqu’à moi.
— Maître, le soleil a disparu et mes amis se meurent.
Le corbeau ne put s’empêcher de se demander combien de minutes le séparaient du moment où les ailes de son ami le papillon ne se changeassent pour toujours en fines lames de glace.
— Je peux faire réapparaître le soleil... assura le grand maître.
Enchanté, le corbeau sentit ses ailes se mettre à vibrionner d’une passion nouvelle.
« Mais il y a un prix à payer pour enfreindre les règles de l’espace et du temps. Rétablir la puissance d’une étoile n’est pas anodin. Il faudrait que tu me donnes quelque chose qui ait autant de valeur à tes yeux que n’en a cette étoile.
— Tout, tout ! Je vous donnerai absolument tout ce que j’ai pour sauver mes amis, s’empressa le corbeau sans hésiter un seul instant.
— Dans ce cas, donne-moi ton panache de couleurs, commença le scarabée.
Le corbeau fut surpris de constater qu’en cet endroit hors du temps, il pouvait se défaire de ses couleurs irisées. Il les enleva et les posa devant les minuscules pattes de l’insecte. Son plumage devint alors aussi noir que du goudron.
— Je prends aussi ton bec de cristal.
Non sans mal, le corbeau l’arracha et le donna au scarabée. Il sentit aussitôt qu’il n’avait plus qu’un vulgaire appendice crochu en guise de bec.
— Une étoile représente bien plus de valeur que ça, réfléchit le maître. Il en faut davantage pour que l’univers rétablisse ton étoile. Je prends ta beauté.
Ces mots tombèrent comme un couperet mais le corbeau accepta de renoncer également à sa beauté, qu’il légua au grand maître. En un claquement d’ailes, la beauté de l’oiseau s’évanouit dans les profondeurs de l’espace. Le corbeau sentit son corps se rabougrir et eut la vague impression d’être maintenant enfermé dans une silhouette d’oiseau difforme.
— Et pour finir, ta voix.
— Ma voix ? dit-il frappé de surprise.
— Ta voix, répéta le grand-maître, c’est la condition pour que cela fonctionne.
Le corbeau ouvrit son pauvre bec crochu et chanta tout ce qu’il put, jusqu’à ce que sa voix cristalline ne devînt plus qu’un vilain grincement de porte rouillée.
— Grâce à toi, ton étoile brille de nouveau. Mais dépêche-toi, il faut que tu rentres sur Terre avant que sa chaleur ne devienne incontrôlable, prononça le grand maître. Ton retour devrait calmer l’étoile.
En ouvrant son misérable bec, le corbeau voulut remercier le grand maître du plus profond de son cœur mais le son qui en sortit ne fut qu’un épouvantable cri qui lui déchira les tympans et les entrailles.
Alors qu’il volait à tire-d’aile à travers l’infini stellaire, il sentit que ses ailes n’avaient ni la majesté ni la force de celles qui l’avaient amené jusqu’au grand maître. Il redoubla alors d’efforts pour atteindre la Terre à temps en mesurant tout ce qu’il avait perdu.
Ce n’est rien à côté de ce que j’ai gagné, se dit-il pour se rassurer.
A l’approche de la Terre, il vit avec soulagement que le soleil avait fait son retour. Il était là, posé fièrement dans l’immensité cosmique, comme s’il n’avait jamais disparu. Mais quelque chose n’allait pas. Le corbeau vit le soleil enfler et enfler encore, jusqu’à avaler Mercure, l’une des jumelles de Terre. Il sentit les rayons du soleil le frapper avec une telle fureur qu’il lui semblait que la brûlure, insupportable, allait finir par le tuer d’une seconde à l’autre.
Le corbeau se précipita en regagnant la Terre et traversa les couches d’une atmosphère étouffante, chacune de ses plumes rongées par d’impitoyables flammes. Celles-ci lui léchaient les pattes et le bec et s’il avait tout donné au grand maître, son cœur pur demeurait intact dans sa poitrine calcinée. Il y puisa la force suffisante pour accomplir son devoir.
Après, je pourrais mourir, se dit-il intérieurement, alors que le feu le consumait encore et encore. Mais seulement après.
Quand il arriva, la tortue, l’hermine et le papillon ne virent qu’une étoile filante passer devant leurs yeux.
Pour le corbeau, la chute était vertigineuse. Au moment même où son corps maigrelet rencontra le sol meuble de la Terre, comme une promesse, les rayons du soleil faiblirent.
Ses amis se précipitèrent pour lui prodiguer tous les soins dont il avait besoin. La tortue lui prêta un instant sa carapace pour étouffer les flammes tenaces. Ensuite, le papillon battit des ailes autant qu’il put pour lui apporter l’air que le feu lui avait volé. L’hermine, qui avait enfilé son manteau blanc, courut vers un cours d’eau puis épongea sa belle fourrure au-dessus du bec disgracieux du corbeau pour qu’il se désaltérât.
Le corbeau voulut dire “Mes amis, vous m’avez reconnu malgré ma métamorphose, j’ai tant de choses à vous raconter sur le grand maître”. Mais sa gorge tordue émit un son aussi mélodieux qu’un moteur grippé et personne ne le comprit.
Il entreprit alors de dessiner son aventure sur le sable des rivages mais son pitoyable bec était aussi maladroit que ses pattes et il ne fit que déterrer des vers.
Alors que le corbeau se mit à pleurer d’un chagrin inconsolable parce qu’il avait perdu l’usage de la parole en même temps que sa voix, le papillon se pencha vers son plumage :
— Le noir de tes plumes est aussi profond que l’immensité de l’espace. On y voit tous les reflets des étoiles que tu as rencontré en chemin. Dans tes yeux, je vois les ailes brillantes d’un scarabée et le feu intérieur de ta bravoure qui t’a ramené jusqu’à nous. Corbeau, même si tu ne peux plus parler et nous raconter ton histoire, tu en portes les marques. Elle est gravée à jamais dans les nuances de ton plumage et dans le brillant de tes yeux.
Les larmes coulèrent de plus belle sur le bec repoussant de l’oiseau, sans qu’il ne pût dire s’il s’agissait de larmes de tristesse ou de joie.
C’est ainsi que le corbeau accepta sa condition d’oiseau disgracieux. Il avait maintenant une certitude. Quiconque regarderait suffisamment son plumage d’un noir d’encre, y verrait les reflets des nébuleuses lointaines qu’il a traversées. On se souviendrait du sacrifice qu’il a accompli et de la merveilleuse créature qu’il a un jour été.
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