Le Corbeau

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Après avoir été exhilée dans le 93 pendant de longues annnées, j'exerce maintenant mes talents de professeur des écoles dans les plaines riantes (hum) de la Beauce! Côté privé, je suis depuis  [+]

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« Un, deux, trois, nous irons au bois,
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises,

Sept, huit, neuf, dans nos paniers neufs ! »

D’abord, son panier, il n’était même pas neuf. Il était même très vieux. Il y avait des bouts d’osier qui en sortaient de tous les côtés, qui accrochaient toujours les manches de son pull quand elle ne se méfiait pas. En plus, on y mettait des pommes de terre, et pas des cerises, de grosses patates aux formes bizarres, qui sentaient les champs et la pluie, et dont la peau ridée ressemblait à celle du vieil Emile, le boiteux du village. Pourtant, elle était sûre que Maman savait en faire une délicieuse purée, mouillée de lait et de crème, avec un petit peu de beurre en plus, pour le père surtout, qui aimait une goûteuse petite flaque jaune au creux de sa platée. C’était marrant comme des choses aussi laides que des patates pouvaient devenir aussi bonnes en passant par les mains de Maman. Peut-être que la Tante Adélaïde qui ne trouvait pas de mari tellement elle était vilaine devrait aussi venir voir la mère... Comme ça, elle pourrait aussi être transformée... Mais en quoi, ça, elle ne le savait pas... Ce n’était pas si simple. D’ailleurs, rien n’était simple.
Mélanie se remit à chantonner, et les paroles de la comptine s’envolaient au-dessus du chemin, et au-dessus des prés brillants de rosée. Le matin se levait à peine et toutes les araignées engluées dans leurs toiles la regardaient passer depuis les buissons qui bordaient la route.

« Un, deux, trois, nous irons au bois, ... »

Elle, elle n’allait pas au bois, mais à la ferme de l’Antonin. Il vivait avec sa femme seulement, sans enfants, juste après le moulin. Pour y arriver, il fallait contourner la maison du pendu. Rien que ce nom la faisait frissonner d’ailleurs. Elle croyait toujours apercevoir par les écorchures de la bâtisse une tête noire et pourrie, avec une langue verte et gonflée. Elle se sentait déjà lourde de peur à l’idée de regarder tout ce silence, cette habitation toute vide comme les coquilles d’escargots qu’elle trouvait parfois près du ruisseau. Elle savait que ses yeux se tourneraient malgré elle, qu’il faudrait qu’elle jette un regard instinctif...
Pourtant il fallait bien ramener le lait, qui pèserait dans ses petites mains, l’anse du seau métallique marquant de rouge la pliure de ses doigts. Maman l’attendait pour préparer le repas du matin des hommes qui partaient travailler. Le père plongeait toujours sa large face dans son bol et la crème venait se pendre au bout de sa moustache. Puis il aspirait de profondes goulées qui soulevaient sa pomme d’Adam et Mélanie regardait ce petit morceau saillant du cou monter et descendre en rythme.
Le chemin fuyait devant elle et elle aurait aimé fuir avec lui. Dans le champ labouré à sa droite, sur les crêtes de terre repliées, grasses et brunes, était posée une bande de corneilles. De leur long bec tout dur, elles fouillaient le sol retourné et en ressortaient des vers de terre étranglés, leur corps annelé tout humide se contorsionnant pitoyablement sous la pression têtue de ces deux gouttes de cornes acérées. Les oiseaux étaient à moitié aussi grands qu’elle. Ils auraient pu l’éventrer d’un seul coup, comme le père le dimanche ouvrait d’un seul coup la volaille sortant du four. Cela craquait toujours, un petit bruit sec d’os brisés, la peau caramélisée qui cédait sous la lame du couteau, la carcasse fumante qui exhalait toutes les odeurs suaves des entrailles...
Elle avait trouvé une fois l’un de ces gros oiseaux, tout raide, au bord d’un chemin. Il était mort sans aucun doute, et elle n’était pas la coupable, bien sûr. Mais si elle, elle le savait, que ce n’était point sa faute, qu’en était-il d’eux ? Elle avait levé les yeux, et déjà tous les autres, sa famille, ses amis sûrement, la regardaient avec reproche. Alors elle avait voulu l’enterrer, pour leur montrer qu’elle était innocente, et qu’elle voulait les aider. Mais quand elle avait finalement soulevé la dépouille, avec courage, pour lui fournir une honnête sépulture, des dizaines de fourmis lui couraient sur les bras et elle s’était enfuie à toutes jambes en criant. Alors bien sûr, depuis, les corbeaux ne l’aimaient pas. Elle non plus ne les aimait pas. Mais elle s’obligeait à ne pas y penser, car peut-être ils pouvaient lire dans sa tête et ce serait encore pire.
Elle avançait à petits pas et essayait de lier ses mouvements pour ne pas attirer l’attention des corneilles. Elle ne quittait pas du regard leur groupe croassant... Un hérissement désordonné de plumes ternement noires, une collection de paires de billes oculaires menaçantes et vides.
La clôture du pré qui suivait allait aussi clôturer sa peur. Quand elle aurait dépassé cette limite, elle serait sauvée. Elles étaient trop occupées à se gaver de vers pour la poursuivre jusque là-bas. Elle-même, quand elle avait faim, elle oubliait tout, les élèves de son école imaginaire tout comme sa marelle ou sa corde à sauter... Elle abandonnait même l’eau froide du ruisseau si pleine de merveilles aquatiques pour dévorer son épaisse tartine de pain beurrée. Surtout que Maman y mettait parfois du miel, celui qui râpe la langue et sucre la gorge encore longtemps après l’avoir avalé.
Retenant son souffle, la poitrine compressée, elle arrivait enfin à l’étendue verte piquée de pâquerettes qui signifiait son salut. Du moins, son salut en ce qui concernait les oiseaux de malheur. Car il restait une autre épreuve, celle de la confrontation avec l’Antonin. Elle n’aimait pas la façon dont il la regardait : c’était comme si elle se retrouvait nue sous l’insistance de ses yeux globuleux, dont le blanc jaunâtre était teinté par la fumée de son éternelle gauloise qui se consumait entre ses lèvres minces. C’était comme si elle sentait réellement leur surface froide et gluante le long de sa peau. Il lui parlait toujours de trop près, de tellement près que son estomac débordant, grosse lampée de graisse emmaillotée de tricot marron, la touchait presque. Elle essayait toujours de reculer imperceptiblement, mais il la suivait tout aussi imperceptiblement, dans l’obstination d’un animal en rut. Cette danse ne prenait fin que si la tête de sa femme apparaissait entre les battants de la porte de l’étable, comme une grotesque excroissance sécrétée par le bois, sale et veinée comme celui-ci. Il tournait alors son énorme masse vers l’interruption et produisait une espèce de grognement mécontent proche de celui que faisait le pourceau quand Mélanie lui apportait son gruau.
La gamine était une friandise bien plus douce que la carcasse sèche de la Martine, car cette dernière était devenue avec l’âge aussi aigrelette que du petit lait. Et lui aimait se frotter à la chair tendre, à ce petit bourgeon gonflé de jeunesse et d’innocence. C’était comme croquer dans une pomme au jardin. Une chair craquante et juteuse, acide et sucrée tout à la fois...

La silhouette écrasée de la ferme se découpait enfin dans son champ de vision. Bas et grossier, le bâtiment mordait le sol de ses solides mâchoires de pierre. Maintenant ça y était presque et c’était tant mieux, car ses pieds lui faisaient déjà mal. Elle voyait le visage soufflé de l’Antonin qui l’attendait et elle ne pouvait pas faire autrement que de le fixer en se figurant son grand nez piqueté de trous, et cette peau flétrie et écarlate comme les caroncules d’un dindon.
C’est pourquoi elle ne vit pas tout de suite l’énorme corbeau posé sur la jante du tracteur. Elle était déjà passée à une autre crainte, la crainte de l’homme et de sa répugnante lubricité, et avait oublié les corneilles.

Un coup, au fort qu’en donnait le père... Le sol et ses cailloux qui arrivaient tout à coup sur sa joue sans qu’elle ne puisse rien faire pour se protéger le visage.

« Un, deux, trois, nous irons au bois,
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf, dans nos paniers neufs ! »

La chanson résonnait dans sa tête avec un rythme fou. Des coups de panier, elle essayait d’en donner pour éloigner l’oiseau qui fonçait de nouveau sur elle, les serres écarquillées et le bec en avant. Il fallait que ça arrive. « Il » n’avait pas oublié ce qui s’était passé. Il était là pour venger sa compagne ou sa fille morte. Mais elle ne pouvait rien lui expliquer. Elle ne pouvait pas lui expliquer que c’était juste un malheureux hasard, que la victime ne bougeait plus quand elle était arrivée, et qu’elle n’y était pour rien dans tout ça. Dans la vie, c’était toujours comme ça. Il était toujours si difficile de se faire comprendre.

Un, deux, trois, l’oiseau lui transperça le bras.
Quatre, cinq, six son sang coulait rouge comme du sang de cerise, par des entailles aussi nettes que si elles avaient été faites aux ciseaux. Elle hurlait, et de la terre entra dans sa bouche, donnant à sa terreur un goût métallique. Larmes et salive lui poissaient le visage et lui collaient ses cheveux.
Tout à coup, deux bras l’élevèrent dans les airs, une odeur de gauloise et de sueur rance lui parvint aux narines.
Enfin, en sécurité... C’était fini maintenant... Elle n’avait plus rien à craindre.

« Un, deux, trois, nous irons au bois,
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf, dans nos paniers neufs ! »

La mélodie berçait son apaisement et dans sa bouche revenait un goût plus doux qui chassait celui si âcre du cauchemar. Mais déjà une main calleuse s’introduisait sous le volant de sa jupe, la sensation d’une peau écailleuse et sèche comme la patte d’un oiseau, qui lui fit réaliser que le mauvais rêve ne faisait que commencer...

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