Le coquelicot et le baobab

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Image de Été 2013

Dès qu’il la vit derrière son étal de fruits, de légumes et de fines herbes, Auguste sut que c’était elle. Une évidence. Une évidence trouble. Un brimborion d’évidence. Un rien, une graine qui allait pousser au cœur de son cœur.
L’automne était déjà vieux et les mains étaient froides. Elle ne l’a pas regardé, trop affairée à vendre ses tomates. Tant mieux. Il venait de livrer une tonne de charbon au café d’à côté, chez Anthus aux mains de plomb, et il était sombre comme la nuit.
Le lendemain, le hasard mena ses pas vers la place du marché. Le hasard fait bien les choses si on l’aide un chouïa... Cette fois, il était habillé comme pour un dimanche ensoleillé, et parole, pas n’importe quel dimanche !
Il s’arrêta devant les carottes de Colmar à cœur rouge.
— Yasmine, monnaie !
Cet homme à moustache, son patron, son père peut-être, l’envoyait chez Anthus et elle détala de toute sa jeunesse. Déçu, désarçonné, Auguste acheta une livre de châtaignes et quelques brocolis. Puis, l’âme inquiète, il se dirigea vers le mastroquet d’où elle ne tarderait pas de sortir. Quand ils se croisèrent, il sentit son odeur, un parfum indéfinissable de fraîcheur, un nectar qu’il n’oubliera jamais. Toujours pas le moindre regard, et pourtant, une joie intense et chaude, une émotion inédite le transportait. Il avait bien le temps pour croiser ses yeux. Et puis il sentait que c’était trop tôt pour la première rencontre des âmes. Il craignait que ses jambes ne soutinssent pas le regard de cette princesse aux yeux si grands.
Il allait en manger des choux, des betteraves et des navets ! Il allait en ciseler du persil ! Et les soupes, les purées, et même des omelettes aux espignettes ! Aujourd’hui, il rapportait dans sa besace châtaignes et brocolis, une fragrance enivrante et un prénom ! Yasmine ! Un si joli prénom que les sacs de charbon qu’il livra ce soir-là semblaient emplis de plumes parfumées au jasmin. Adieu enclumes ! Salut romarin ! C’était déjà un petit arbre qui grandissait au cœur de son cœur. Un baobab avant de grandir, ça commence par être petit, avait-il entendu dire quand il était minot. La journée suivante fut difficile, éprouvante, inutile. À quoi sert un jour sans elle ? Il ne put se rendre au marché, car les livraisons de charbon commencèrent au chant du coq et ne s’achevèrent qu’à la nuit. Heureusement, le prénom était là qui tournait dans sa tête. Yasmine... Yasmine... Yasmine... Le parfum persistait qui soufflait dans son cœur, et il restait quelques marigoules qu’il grilla en rêvassant. Alors son ventre et son cœur furent apaisés et un profond sommeil effaça à jamais ce lundi décharné.

Dès potron-minet, il errait aux abords de la place et le froid de novembre semblait le réchauffer ! Aux premières lueurs, il vit les commerçants accaparer les lieux. Le père Anthus ouvrit les portes du bistrot à 6h10 et Auguste s’installa à la petite table du coin, d’où il apercevait l’étal de fruits, de légumes et de fines herbes.
Il commandait son café quand il la vit, étincelante... Ma parole, l’arbre avait grandi pendant la nuit ! C’est sûr, bientôt il n’y aurait plus de place là-dedans ! C’était un sacré gaillard l’Auguste – ses amis l’appelaient l’armoire normande, d’autres Grandidier – mais quand même !
— Coma va ? T’es tiou b'zarre... T’t’es jamais mis à c’te taula ?
— Mal foutu...
— Ben ça c’est une première, boudiou d’boudiou !
Le père Anthus posa la tasse sur la table et le bel Auguste posa ses yeux sur Yasmine. L’un gagnait un franc, et l’autre quelques milliards.
De son poste d’observation, caché derrière un journal qui le rendait encore plus suspect aux yeux du taulier, Auguste percevait peu les traits de Yasmine. Mais dans sa besace ce jour-là, il rapporta une danse, un véritable ballet... Quelle histoire ! Elle allait, venait, tournait, virevoltait... Elle volait ! Une fée !
Et il rapporta aussi le sens d’un mot qu’il croyait connaître, mais qu’il n’avait pas vraiment compris encore : élégance.
Quel butin ! Heure d’arrivée (6h15), chorégraphie (du chou au client, du client au cerfeuil, du cerfeuil à la caisse, en cadence et le sourire en prime), élégance (cette manière de bouger – de parler, de penser aussi, mais à cette heure il n’en avait pas dans sa besace et il savait qu’un jour prochain il l’en emplirait, et déjà il en était ému – qui rend les gens étrangement beaux). Quel butin !
Il décida alors de se satisfaire de cette récolte, craignant que l’arbre ne crût trop durant la nuit prochaine. Les premiers chalands arrivaient et ils resplendissaient. Tout était clair et léger. Comme il sortait, illuminé de soleil, une escarbille jaillit de son cœur et atterrit sur un cageot de fèves. Et elle le vit, fier de sa besace, droit comme un arbre, volant sur les pavés. Mais Auguste ne vit pas ce regard froid teinté d’un trouble, d’un doute, d’un rien, si faiblement troublé qu’on aurait pu y voir de l’indifférence, voire une poussière de mépris ou d’agacement.
C’est pourtant à ce moment et nul autre qu’une petite graine fragile et fière s’installa dans le cœur du cœur de Yasmine. Et pas n’importe quelle graine... Une infime graine à cœur rouge.

Maudits furent le lendemain et sa cohorte d’ombres funestes. La nuit avait été douce et l’arbre avait grandi à la lumière d’un rêve où Yasmine se couchait dans un champ de blé mûr. Auguste avait une livraison à 11 heures. À 6 heures, il était beau comme un paon, prêt à parader et à brailler son bonheur. 6h15, le marché prenait vie, et son lot de rires et de clics et de clacs. 7 heures, l’armée des commerçants était en place et elle non. 7h15, poignaient les premiers chalands, les flots de harangues, et elle non. À 10 heures, les clameurs et les cris, et lui, le front perlé de sueur froide, dut aller se changer, pauvre hère, la mort au cœur, blanc comme un linge, les yeux au sol. Il prit le chemin de cet appartement sans charme qu’un vieil oncle lui prêtait pour peu, à deux pas de la place. Il s’apprêtait à libérer le pêne de sa gâche quand la douce et joyeuse voix de Yasmine résonna dans la rue étroite.

— Bonjour !

Coup de grisou. Il veut courir derrière elle, l’attraper, l’embrasser, bon, au moins lui répondre...
Bonjour ! Rien ne sort de cette foutue bouche d’armoire !
Alors, il s’assied sur le seuil de la porte, la tête entre ses mains, et la regarde courir, se demandant si ce bonjour s’adressait à quelqu’un qu’elle avait déjà vu, ou si elle avait coutume de saluer le moindre chien qui passe. Certain qu’elle ne peut plus l’entendre, il se lève et dit assez fort :
— Je t’aime !
Et très ferme :
— Tu seras ma femme !

Seules les oreilles d’une vieille femme qui remontait la rue recueillirent cet aveu, cet ordre peut-être. Elle s’approcha et lui tint exactement ce langage :
— Jeune effronté ! J’ai tant d’enfants que ta mère fut sans doute déflorée par un petit de mes petits. Comment peux-tu me promettre, à mon vieil âge, tant de joie et de bonheur ?
— Mais madame, c’est à cette fille...
Comme il lançait son doigt, elle lui dit :
— Je sais mon petit... J’aime rire, mais j’ai compris quelle place elle a prise dans ton cœur. N’aie pas peur et la prochaine fois, crie plus fort pour qu’elle t’entende, ou tu finiras dans le lit d’une vieille édentée au cœur tendre. Tu effraieras les gens, passeras pour un dément. Mais au cœur de son cœur, la petite graine deviendra fleur.
Sitôt dit, la vieille s’enfouit dans une sorte de buron, par une porte qu’Auguste n’aurait pu franchir qu’en rampant. Mais des sacs de plumes l’attendaient, et c’était un homme de parole.

Les jours passèrent, Auguste aussi devant l’étal, l’arbre était devenu un baobab qu’une armée de titans n’aurait pu déloger. La graine à cœur rouge donna ses premiers pétales lorsque le printemps, prince du temps, arriva. De furtifs regards, des bonjours timides mais fermes comme le marbre, des bouquets de cerfeuil, un pot de farigoule, de la menue monnaie, une douceur contenue s’échangèrent sous le soleil complice. Auguste avait la besace lourde comme un sac de charbon.
Yasmine sentait un coquelicot, reine des fleurs et des rêves, pousser au cœur de son cœur.
César, son père, homme bon, équitable et moustachu, sentit le parfum du pavot rouge et cet augure emplit son âme d’une encre ténébreuse. Pour sa fille qu’il aimait plus que tout et sans qui l’étal de fruits, de légumes et de fines herbes battrait de l’aile assurément, il avait d’autres ambitions qu’un petit charbonnier. Avec elle, il parlait peu. Ils se connaissaient tant qu’un regard valait mieux que des mots inutiles.
Alors, pour épargner son père, elle ferma les yeux, rejetant les avances de l’amoureux transi. Plus un sourire, plus une œillade, pas l’ombre d’une pastenada ni de laitue pommée.
Mais la patience d’Auguste était inébranlable, et sa confiance aussi. On ne bouge pas une armoire normande avec des cils ou des paupières tombantes, et les menaces d’un père ne peuvent rien contre l’écorce d’un baobab géant. Sans compter que la foi d’un charbonnier, les vieilles dames le savent, c’est la foi d’un charbonnier.
Alors, un soir de ruse, Yasmine sortait de chez l’Anthus quand l’arbre à pain de singe saisit la fleur au comble de son ardeur, et ils consommèrent leur amour dans un baiser volé, tendre et décisif.
Elle s’enfuit vers la fourgonnette grise où l’attendait son père.
— Je t’aime et tu seras ma femme !
Cette fois, Yasmine, César, Anthus, et même les derniers chalands qui traînaient là, recueillirent la promesse. Certains, témoins de la resquille, souriaient de l’audace. Et d’autres ricanaient. Carotter un bécot aux lèvres d’une maraîchère ! Le vieux, lui, avait les yeux humides, car une page de sa vie, la plus belle sans doute, venait de se tourner.
Mais les grands-mères le savent, le coquelicot console. Les larmes séchèrent aux chaleurs de l’été, la sève coula et quand le printemps vint, ils étaient quatre derrière l’étal de fruits, de légumes, de fines herbes et de charbon. Une vieille qui passait là, caressa la joue ronde du joli chérubin et lui tint exactement ce langage :

« Plût à Dieu que j’eusse ton âge
pour t’épouser bientôt,
car tu seras c’est sûr
le plus beau du village.
Plaise à Dieu que ton grand-père,
bon, équitable et moustachu,
connaisse le bonheur
en te voyant grandir. »

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Image de Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
bonsoir... venat de poste run texte qui comporte BAOBAB dans son titre, je m'amuse à lire les récits qui ont de titres voisins... je m'aperçois que le vôtre que j'ai bien aimé, est très différent du mien, quoiqu'à bien y regarder, peut-être pas tant que ça
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-baobab-et-latrbrisseau

Image de Arlo G
Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo

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