Le coquelicot

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Image de Printemps 2018

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C’est le matin de bonne heure. Je suis au bord de la route, pouce en l’air. J’ai passé la nuit dans une grange et je rêve d’un bon café.
La silhouette trapue d’un camion-citerne se dessine au loin et j’entends son moteur qui peine dans la montée. Il s’arrête à ma hauteur, le chauffeur ouvre la porte sans un mot. Bourru, le garçon, on dirait. Il me demande une clope, je lui dis que c’est du tabac à rouler, ça lui va. 
Je lui tends la sèche, je l’ai faite fine, comme je les aime. Le chauffeur n’est pas bavard et ça me plaît. Dire des platitudes m’ennuie. Mes pensées flottent et se prennent dans la fumée de sa clope, j’étire les jambes devant moi. 
« Vie de vagabond » aurait dit ma mère en tordant la bouche.
« Vie de liberté » aurait dit mon père avec envie.
Le chauffeur ouvre à peine sa vitre pour jeter son mégot d’une pichenette. Les roues de l’engin épousent l’asphalte qui s’étire comme le temps qui passe.
Je somnole quand j’entends le camion ralentir puis freiner. Sans me regarder le chauffeur me lance :
— Je vais à la ferme Mathieu un peu plus loin, et après je repars en sens inverse, je te laisse là.
— Merci de m’avoir avancé, m’sieur ! Bonne route !
Me voilà planté sur la place du village. Le soleil risque un œil par-dessus la colline et l’or de ses rayons s’émiette sur les murs. Sur ma gauche, je vois un café dont l’enseigne vient de s’éteindre mais à travers la vitrine brille toujours sa suspension de porcelaine. Je tâte mes poches, j’y trouverai bien de quoi boire un café avant de repartir.
Je pousse la porte, une clochette pendue au-dessus de ma tête tinte joyeusement. Une femme essuie des verres derrière le comptoir, deux anciens sont attablés devant leurs tasses vides. L’ambiance est paisible, je m’assois au bar, cale mon dos avec l’angle du mur et commande un café.
La femme le dépose devant moi sans un mot mais avec dans le regard l’amabilité qui adoucit le geste. Puis elle retourne à ses verres.
J’suis pas compliqué, comme gars. Jeune et pas compliqué. Un matin, j’ai enfoncé dans mes poches la poignée de billets gagnée à installer les étals du marché de mon village, j’ai laissé mes vingt piges et leur histoire sans histoires au creux de mon lit. Et je suis parti nez au vent.
Dans ma tête, le vide. Mais du bon vide. Celui qui te fait marcher la tête haute, qui te fait claquer la semelle sur le goudron de la route. Celui qui te fait couper proprement la pomme en quatre avec ton opinel et dont tu mâcheras chaque quartier avec application. Comme un cadeau.
Plus rien n’existe que le moment présent. Tout me paraît neuf, rutilant de promesses, la vie se secoue dans mon jeune corps trop longtemps endormi. 
J’ai envie de rire, j’ai faim, j’ai envie d’aimer.
Je ne suis pas loin du bonheur.

Une sacrément bonne odeur s’échappe de l’arrière-boutique, simplement séparée du bar par un rideau de perles. Une odeur de « comme à la maison » mais avec quelque chose en plus. Un homme en veste de cuisinier en sort et me fait un grand sourire.
— De passage dans le coin ?
— Oui, juste de passage. Ça sent bon chez vous, vous faites aussi restaurant ?
— On va dire plutôt cantine, c’est plus approprié. Menu unique pour tout le monde. Aujourd’hui c’est salade de pot-au-feu, truite au beurre blanc et crème caramel. Ça vous tente ?
C’est fou ce qu’un énoncé de menu peut faire comme remue-ménage dans l’estomac et les souvenirs. Mes vingt ans me rappellent à l’ordre, j’ai une faim de loup. Et les poches vides.
— Non, je vais reprendre mon chemin. Je dois combien pour mon café ?

Je jette un dernier coup d’œil au village. Une vraie carte postale : les murs de pierres sèches, les toits aux génoises blanchies, la fontaine sur la place qui chantonne. Et devant moi, la route. Elle serpente au milieu des champs dont le velours vert vient lécher la forêt qui fait comme un cordon tout autour. 
Mon pas est un peu moins vif que ce matin, je sens comme une paresse dans les mollets, une envie de coin du feu et de châtaignes.
Après un virage en épingle, j’aperçois une silhouette accroupie près d’une mobylette renversée sur le bord de la route. Une silhouette en robe à pois rouge qui fait comme un gros coquelicot ouvert.
— Merde ! dit le coquelicot
La vraie vie déboule dans mon tableau idyllique et je ne peux pas m’empêcher de sourire.
Je m’approche. Une fille, de mon âge je dirais, rouge de dépit, me jette un regard de fin du monde.
— J’ai dérapé sur les gravillons, ma mob ne veut plus démarrer, j’ai le poignet en vrac, je vais être en retard au boulot, et c’est pas le jour... Je suis serveuse au Café du Coin, il y a un gros service ce midi. Gérard et Annie vont être dans la panade.
Je lui propose de pousser l’engin jusqu’au village. Elle a peur de me retarder. Je lui dis que ça tombe bien, j’ai perdu ma montre. Elle rit et moi je ris de la voir rire. Le soleil tape encore un peu plus fort. Peut-être parce que mon coquelicot m’a empêtré dans le cuivre de ses cheveux.
Revoilà la place et le Café du Coin. La fille s’y engouffre pendant que je cale sa mob sur sa béquille. Lorsque j’entre à mon tour, la femme du comptoir m’apostrophe gentiment :
— On ne peut pas dire que vous soyez allé bien loin ! Merci d’avoir aidé Sarah. D’ailleurs, si jamais vous ne savez pas quoi faire, je veux bien de votre aide. Contre rémunération, bien sûr.
Je n’hésite pas. Mes économies ont vite fondu, je connais le travail et rien ni personne ne m’attend. J’enfile le tablier noir à bavette qu’Annie me tend et le tourbillon du service nous emporte dans sa chorégraphie bien huilée. 
Quand deux heures sonnent à l’horloge, la cantine se vide de ses hôtes. Reste encore à effacer les traces de leur passage et je pourrai aller m’en griller une petite dans l’arrière-cour. Elle est pas belle, la vie ?

Le temps a passé. Je ne suis plus un jeune homme. Je regarde la route qui sort du village comme une possible promesse et sourit. 
Je ne suis jamais reparti. 
Je suis tombé amoureux d’un coquelicot.
Je suis resté pris dans les plis de sa robe à pois rouge.
Mes mains se sont emmêlées dans le cuivre de ses cheveux.
J’ai effacé mes pas sur la route.

 

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