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Le coquelicot

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Murielle Rein

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Les voyages forment la jeunesse... jusqu'à ce que le destin nous arrête. Un instant de vie pétillant et rafraîchissant, une rencontre qui nous ...

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C’est le matin de bonne heure. Je suis au bord de la route, pouce en l’air. J’ai passé la nuit dans une grange et je rêve d’un bon café.
La silhouette trapue d’un camion-citerne se dessine au loin et j’entends son moteur qui peine dans la montée. Il s’arrête à ma hauteur, le chauffeur ouvre la porte sans un mot. Bourru, le garçon, on dirait. Il me demande une clope, je lui dis que c’est du tabac à rouler, ça lui va. 
Je lui tends la sèche, je l’ai faite fine, comme je les aime. Le chauffeur n’est pas bavard et ça me plaît. Dire des platitudes m’ennuie. Mes pensées flottent et se prennent dans la fumée de sa clope, j’étire les jambes devant moi. 
« Vie de vagabond » aurait dit ma mère en tordant la bouche.
« Vie de liberté » aurait dit mon père avec envie.
Le chauffeur ouvre à peine sa vitre pour jeter son mégot d’une pichenette. Les roues de l’engin épousent l’asphalte qui s’étire comme le temps qui passe.
Je somnole quand j’entends le camion ralentir puis freiner. Sans me regarder le chauffeur me lance :
— Je vais à la ferme Mathieu un peu plus loin, et après je repars en sens inverse, je te laisse là.
— Merci de m’avoir avancé, m’sieur ! Bonne route !
Me voilà planté sur la place du village. Le soleil risque un œil par-dessus la colline et l’or de ses rayons s’émiette sur les murs. Sur ma gauche, je vois un café dont l’enseigne vient de s’éteindre mais à travers la vitrine brille toujours sa suspension de porcelaine. Je tâte mes poches, j’y trouverai bien de quoi boire un café avant de repartir.
Je pousse la porte, une clochette pendue au-dessus de ma tête tinte joyeusement. Une femme essuie des verres derrière le comptoir, deux anciens sont attablés devant leurs tasses vides. L’ambiance est paisible, je m’assois au bar, cale mon dos avec l’angle du mur et commande un café.
La femme le dépose devant moi sans un mot mais avec dans le regard l’amabilité qui adoucit le geste. Puis elle retourne à ses verres.
J’suis pas compliqué, comme gars. Jeune et pas compliqué. Un matin, j’ai enfoncé dans mes poches la poignée de billets gagnée à installer les étals du marché de mon village, j’ai laissé mes vingt piges et leur histoire sans histoires au creux de mon lit. Et je suis parti nez au vent.
Dans ma tête, le vide. Mais du bon vide. Celui qui te fait marcher la tête haute, qui te fait claquer la semelle sur le goudron de la route. Celui qui te fait couper proprement la pomme en quatre avec ton opinel et dont tu mâcheras chaque quartier avec application. Comme un cadeau.
Plus rien n’existe que le moment présent. Tout me paraît neuf, rutilant de promesses, la vie se secoue dans mon jeune corps trop longtemps endormi. 
J’ai envie de rire, j’ai faim, j’ai envie d’aimer.
Je ne suis pas loin du bonheur.

Une sacrément bonne odeur s’échappe de l’arrière-boutique, simplement séparée du bar par un rideau de perles. Une odeur de « comme à la maison » mais avec quelque chose en plus. Un homme en veste de cuisinier en sort et me fait un grand sourire.
— De passage dans le coin ?
— Oui, juste de passage. Ça sent bon chez vous, vous faites aussi restaurant ?
— On va dire plutôt cantine, c’est plus approprié. Menu unique pour tout le monde. Aujourd’hui c’est salade de pot-au-feu, truite au beurre blanc et crème caramel. Ça vous tente ?
C’est fou ce qu’un énoncé de menu peut faire comme remue-ménage dans l’estomac et les souvenirs. Mes vingt ans me rappellent à l’ordre, j’ai une faim de loup. Et les poches vides.
— Non, je vais reprendre mon chemin. Je dois combien pour mon café ?

Je jette un dernier coup d’œil au village. Une vraie carte postale : les murs de pierres sèches, les toits aux génoises blanchies, la fontaine sur la place qui chantonne. Et devant moi, la route. Elle serpente au milieu des champs dont le velours vert vient lécher la forêt qui fait comme un cordon tout autour. 
Mon pas est un peu moins vif que ce matin, je sens comme une paresse dans les mollets, une envie de coin du feu et de châtaignes.
Après un virage en épingle, j’aperçois une silhouette accroupie près d’une mobylette renversée sur le bord de la route. Une silhouette en robe à pois rouge qui fait comme un gros coquelicot ouvert.
— Merde ! dit le coquelicot
La vraie vie déboule dans mon tableau idyllique et je ne peux pas m’empêcher de sourire.
Je m’approche. Une fille, de mon âge je dirais, rouge de dépit, me jette un regard de fin du monde.
— J’ai dérapé sur les gravillons, ma mob ne veut plus démarrer, j’ai le poignet en vrac, je vais être en retard au boulot, et c’est pas le jour... Je suis serveuse au Café du Coin, il y a un gros service ce midi. Gérard et Annie vont être dans la panade.
Je lui propose de pousser l’engin jusqu’au village. Elle a peur de me retarder. Je lui dis que ça tombe bien, j’ai perdu ma montre. Elle rit et moi je ris de la voir rire. Le soleil tape encore un peu plus fort. Peut-être parce que mon coquelicot m’a empêtré dans le cuivre de ses cheveux.
Revoilà la place et le Café du Coin. La fille s’y engouffre pendant que je cale sa mob sur sa béquille. Lorsque j’entre à mon tour, la femme du comptoir m’apostrophe gentiment :
— On ne peut pas dire que vous soyez allé bien loin ! Merci d’avoir aidé Sarah. D’ailleurs, si jamais vous ne savez pas quoi faire, je veux bien de votre aide. Contre rémunération, bien sûr.
Je n’hésite pas. Mes économies ont vite fondu, je connais le travail et rien ni personne ne m’attend. J’enfile le tablier noir à bavette qu’Annie me tend et le tourbillon du service nous emporte dans sa chorégraphie bien huilée. 
Quand deux heures sonnent à l’horloge, la cantine se vide de ses hôtes. Reste encore à effacer les traces de leur passage et je pourrai aller m’en griller une petite dans l’arrière-cour. Elle est pas belle, la vie ?

Le temps a passé. Je ne suis plus un jeune homme. Je regarde la route qui sort du village comme une possible promesse et sourit. 
Je ne suis jamais reparti. 
Je suis tombé amoureux d’un coquelicot.
Je suis resté pris dans les plis de sa robe à pois rouge.
Mes mains se sont emmêlées dans le cuivre de ses cheveux.
J’ai effacé mes pas sur la route.

 

PRIX

Image de Printemps 2018
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Jusyfa · il y a
Bonjour Murielle, je reviens vers vous pour d'abord vous féliciter, j'ai reçu le fascicule papier SH. E n° 24 et j'ai ainsi le plaisir de compter votre nouvelle " Le Coquelicot " dans ma collection.
Ensuite, pour vous inviter à découvrir "À chacun sa justice " en finale du G.P automne 2018.
Encore bravo et merci.
Jusyfa.

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Thierry Zaman · il y a
Chapeau! Vous m'avez donné envie de partir et rappelé mon état d'esprit des 20 ans :-)
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Arf · il y a
C'est frais, simple et plein de bonne humeur. Merci ! :)
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Ludivine_Perard · il y a
Très joli avec de belles métaphores, bravo pour cette histoire et ce prix.
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Gisny · il y a
Une bonne et belle histoire comme on aimerait en lire souvent. Les hasards de la vie qui, en réalité, n'en sont pas !
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Isah · il y a
Une belle histoire, tout en douceur, tout en rêve, de ceux qui nous sont accessibles, ceux d'une vie.
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Anne Marie Menras · il y a
Félicitations Mumu pour ce prix du Jury. Votre histoire m'a fait fredonner une vieille chanson chantée par Mouloudji et Les Compagnons de la chansons.
"Le myosotis, et puis la rose
Ce sont des fleurs qui disent quelque chose
Mais pour aimer les coquelicots
Et n'aimer que ça... faut être idiot!
T'as peut-être raison, seulement voilà:
Quand je t'aurai dit, tu comprendras
La première fois que je l'ai vue
Elle dormait, à moitié nue
Dans la lumière de l'été
Au beau milieu d'un champ de blé
Et sous le corsage blanc
Là où battait son coeur
Le soleil, gentiment
Faisait vivre une fleur
Comme un petit coquelicot, mon âme
Comme un petit coquelicot

C'est très curieux comme tes yeux brillent
En te rappelant la jolie fille
Ils brillent si fort que c'est un peu trop
Pour expliquer... les coquelicots!
T'as peut-être raison, seulement voilà
Quand je t'aurai dit, tu comprendras
J'en ai tant appuyé
Mes lèvres sur son coeur
Qu'à la place du baiser
Y'avait comme une fleur
Comme un petit coquelicot, mon âme
Comme un petit coquelicot

Ça n'est rien d'autre qu'une aventure
Ta petite histoire, et je te jure
Qu'elle ne mérite pas un sanglot
Ni cette passion... des coquelicots!
Attends la fin, tu comprendras
Un autre l'aimait qu'elle n'aimait pas
Et le lendemain, quand je l'ai revue
Elle dormait à moitié nue
Dans la lumière de l'été
Au beau milieu du champ de blé
Mais, sur le corsage blanc
Juste à la place du coeur
Y'avait trois gouttes de sang
Qui faisaient comme une fleur
Comme un petit coquelicot, mon âme
Comme un petit coquelicot
Comme tout petit coquelicot"

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Gisny · il y a
Une référence qui apporte au récit de Mumu une note complémentaire de rencontre !
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Fred Panassac · il y a
Toutes mes félicitations Mumu. Votre texte est l'un des derniers que j'ai lu et je l'avais beaucoup apprécié. Prix du Jury amplement mérité !
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Dranem · il y a
Je pense à la chanson de Mouloudji : " Comme un petit coquelicot " . Belle métaphore !
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Merlin28 · il y a
Belle histoire, toute en douceur...
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