Le complot des artistes

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De Madame de La Fayette à John Green, je lis de tout, tout le temps. J'adore voyager dans l'imaginaire d'un autre. Et je fabrique, au fur et à mesure, un imaginaire qui me correspond. J'espère  [+]

Il était tôt ce matin, un homme plutôt chic se dirigeait vers le plus grand manoir de Normandie, juché sur une falaise. Il sifflait gaiement, les mains dans les poches et la conscience tranquille. Il frappa à la porte qui s’entrouvrit rapidement. Il devina les braises d’un regard qu’il connaissait bien, et finalement, la porte s’ouvrit pour de bon. Il n’avait pas eu à attendre longtemps dehors, son hôte devait l’attendre depuis déjà un moment.
« Bonjour, vieil ami » le salua le nouvel arrivant.
Un large sourire apparut sur son visage. Bien qu’il eût lui-même un manoir d’une riche décoration, il adorait celui-ci. Il y régnait une atmosphère particulière, et, s’imprégnait dans le mobilier anglais et les murs français un cynisme permanent. Le nouveau venu allongea le pas et s’enfonça dans le sofa.
« Je ne te dérange pas j’espère, Georges. » Lança alors son ami et propriétaire du manoir, appuyé dans l’encadrement de la porte du grand salon, les bras croisés, ses yeux ambre sur lui. Impassible.
« Absolument pas penses-tu ! Tu as lu le journal ? dit Georges avec un clin d’œil complice.
-Je ne me serais pas attendu à te voir si je ne l’avais pas lu.
- N’est-ce pas magnifique ! Je suis un véritable artiste, n’est-ce pas, Henry ?
- Amateur... »
Georges poussa un soupir et secoua la tête. Il se leva et partit dans la cuisine. Henry le suivit des yeux avant d’aller prendre la place sur son sofa. L’amitié a parfois quelque chose de narquois...
Georges reparut avec une bouteille de Saint-Emilion dans la main et un seul verre dans l’autre. Il s’étonna à peine de voir son ami installé sur le sofa. Il se servit un verre, et s’assit sur le fauteuil, vexé.
Alors que l’unique domestique du manoir apparut, Henry en profita pour le sommer de lui ramener un verre. Puis, son regard se dirigea vers Georges qui jouait avec la bouteille, pensif. Ce dernier but une gorgée et dit, indigné.
« Un amateur. Tu plaisantes j’espère ? Tu n’es pas le seul instigateur de cet art, et il arrive que certaines personnes, moi par exemple, puissent t’égaler si ce n’est te surpasser.
- M’égaler ? Me surpasser ? Est-ce seulement possible cela... Répondit Henry, railleur.
- Absolument ! dit-il avec véhémence. Tu n’es pas le maître en la matière ! Et je ne citerai personne.
- Certes mais rares sont ceux qui possèdent mon élégance ; peuvent se vanter d’avoir ma poésie. »
Georges acheva la discussion en servant généreusement son hôte dans le verre que le valet venait d’apporter.
Il y eut un instant de silence. L’invité prit alors avec fierté dans la poche intérieure de sa veste une enveloppe qu’il jeta sur la table basse, interrompant le geste d’Henry qui s’apprêtait à prendre son verre.
Le regard d’Henry passa de son compagnon à l’enveloppe, avant de la récupérer, tranquillement et de l’ouvrir.
« Lis, dit Georges en la désignant du menton alors que son hôte le dévisageait, interrogateur. Si tu veux bien collaborer, ce sera la touche finale à mon œuvre. Tu vas voir. »
Henry attrapa un petit étui de cuir sur un coin de la table basse, pour en sortir ses lunettes, et s’attaqua à la lecture de la lettre.
« Où as-tu trouvé cela ? demanda-t-il en lui lançant un regard par-dessus la monture fine et noire des lunettes. C’est pourtant le genre de chose que l’on range bien.
-Oh ! On me l’a donnée tout simplement, répondit-il avec un clin d’œil significatif.
-On te l’a donnée... Ou tu t’es servi mon cher Georges ? J’espère au moins que tu as fait cela proprement. Sans laisser trop de traces... Involontaires.
- Mais bien sûr que non. Il fallait le soigner celui-là ! Aucune touche de ma part ne vient tout gâcher.
- Parfait alors. Un jour peut-être tu sauras atteindre l’excellence... Peut-être.
- Ah ! Grand artiste que tu es ! répliqua Georges, sarcastique. J’oubliais. »
Il termina son verre en une gorgée. Son ami eut un petit rire, et reposa la lettre sur la table basse.
« Oui, on peut dire que cela est un art, sacré et difficile... Personne ne doute que tu iras loin, très loin peut-être même, mon petit. »
Georges soupira, à court d’argument. Il se leva et lança :
« Bon, tu nous arranges ce papier? Ça pourrait être très enrichissant. »
Un léger sourire se dessina aux coins des lèvres d’Henry qui sortit un stylo à plume dorée de la poche intérieure de sa veste, et reprit la feuille.
Après plusieurs dizaines de minutes, ils discutèrent des modalités et pendant un instant, il n’y eut plus un bruit dans le grand manoir.
« Parfait ! » s’exclama soudainement Georges, la feuille tendue devant lui avec une expression satisfaite sur le visage. Henry rangeant ses lunettes, gardait un regard amusé sur lui. On aurait dit que, le temps d’une seconde, Georges était redevenu un gamin le jour de Noël, venant de découvrir le plus beau cadeau de sa vie.
« Eh ! Qui aurait cru qu’un admirable monsieur nous léguerait sa somptueuse demeure. Continua-t-il, toujours aussi heureux.
- Et ce qu’il y a au sous-sol ; c’est sans doute le plus intéressant dans cette histoire.”
Georges acquiesça. Il souriait. Il avait le regard dans le vide. Il pensait à tout ce qu’il pourrait faire avec ce qu’il venait d’acquérir.
Il y eut un long silence dans la pièce. Henry laissait Georges lire et relire le document falsifié en rêvassant.
« Alors, tout cela te va-t-il mon jeune ami?
- Évidemment ! Tu es un génie ! Mais pourquoi n’y a-t-il que toi qui reçois...
- And so what ? le coupant, son regard ambre et insistant sur lui. J’ai fait un partage plutôt équitable, non ? Deux biens, deux bénéficiaires. What do you want ? »
En voyant apparaître cette étincelle de fureur, Georges n’ouvrit même pas la bouche. Il ne savait que trop bien ce que signifiait l’utilisation de sa langue maternelle. Il posa la feuille sur la table basse et se resservit plutôt un verre de vin.
Henry siffla un peu, et prit son verre, auquel il n’avait pas encore touché. Et enfin, calmement, comme si rien ne s’était passé, il reprit.
« Et que feras-tu s’ils te retrouvent ? Sait-on jamais, ils pourraient se surpasser cette fois.
- Oh ! Ça n’arrivera jamais, dit-il avec un geste d’indifférence. Et de toutes manières, je n’ai rien laissé.
- Soit, j’espère pour toi. Il n’y avait pas de témoin ? »
Georges fit tourner son verre entre ses doigts avec un sourire énigmatique.
« Disons qu’il n’y en a plus, répondit-il, d’un air fier. Je m’en suis chargé. »
Henry pencha la tête, un sourcil levé.
« Tu t’en es chargé ? (un grognement s’échappa de sa gorge) Et tu as pris toutes les précautions nécessaires j’espère, Georges ? Je n’ai pas envie de réparer tes bêtises encore une fois.
-Bien sûr que non, s’exclama-t-il avec un petit rire faussement naïf. Il faut que l’on soit reconnu pour notre art, aussi incompris qu’il puisse être. Et il est méconnaissable, ne t’inquiète pas ! »
Il lui adressa un petit clin d’œil complice. Son ami resta silencieux un instant, avant d’avoir un ricanement nerveux.
« Are you kidding me Georges ? » Grogna-t-il entre ses dents.
Son interlocuteur hésita un moment avant de répondre. Par précaution, il se leva mais répondit sur un ton assuré, fier de son coup.
« Non, je ne plaisante pas sur ces choses-là ! Il est bien visible, au beau milieu de la plage, une robe rouge sur un drap blanc. C’est une tache significative sur une toile immaculée. Mais je lis l’inquiétude dans tes yeux, continua-t-il en reculant imperceptiblement alors que les pupilles de son ami s’animaient de nouveau, personne ne fera le lien, je t’assure mon cher Henry.
- Oh mais pour moi je ne m’en fais pas... maugréa-t-il, se relevant lui aussi, et clignant un peu des yeux pour se calmer. Mais en laissant traîner ça dans le sable, tu risques de te faire repérer très vite. Et, mon ami, je ne tiens pas à être mêlé... A ça. »
Henry resta planté devant son ami, son regard dans le sien, attendant sa réponse. Mais il le prit de court avant qu’il ne prononce un mot, un peu trop calme à présent.
« Sinon, tu sais que personne ne pourra te sortir, une fois de plus, de ton pétrin.
- Mais puisque je te dis que je suis certain de mon coup ! s’exclama Georges avec un sourire mal assuré. Personne ne saura rien de moi, et personne ne viendra me sortir, pour une fois, d’une situation particulièrement périlleuse. Et si tu veux toucher à ce chef-d’œuvre, je te laisse faire, mais je n’en ferai rien. »
Il leva les yeux au ciel, songeur. Il pensait tout haut.
« Je l’aurais même pris en photo si j’avais pu. C’était si artistique, si poétique.
- Poétique ? Lâcha Henry, un brin sarcastique.
- Ah oui, j’oubliais -encore. Pardonne-moi, Monsieur le poète !
- Eh bien, répondit-il avec un sourire en coin, montre-moi ton chef-d’œuvre comme tu l’appelles. Que j’y jette un œil. »

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