Le complot

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A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne  [+]

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Il y a un complot contre les Vieux. Je le sais, je le sens. Il est insidieux, hypocrite. Tout le monde joue les innocents, mais je vois que les choses changent. On nous vend des journaux avec des caractères brouillés, pour que nous ayons du mal à les lire. Ainsi, il nous faut des lunettes. Les opticiens sont dans le coup. On fait exprès de parler moins fort, et de mal articuler. Pour nous mettre en colère, ou à tout le moins mal à l'aise. Facile de se moquer et de nous inviter à acheter un sonotone. Comme si nous avions de l'argent à mettre là-dedans. C'est vrai que nous pouvons en avoir un peu, mais ce n'est pas une raison pour le gaspiller. Ils ne m'auront pas, je préfère tendre l'oreille.
Et puis, les escaliers... Je ne sais pas comment ils font, mais ils ont trouvé le moyen de relever les marches de quelques centimètres. Suffisamment pour qu'on s'essouffle. Les salauds. Le gouvernement est derrière tout ça, et les jeunes, ça les amuse sûrement de nous voir peiner quand nous montons. Mais je ne me laisserai pas avoir sans résister. J'ai honte des autres vieux qui ne disent rien. Des Collabos, j'ose le dire.
On nous énerve, et après on prétend que nous sommes acariâtres. Je n'ai plus de patience à accorder. Plus on se rapproche du trou, moins on a de temps à perdre. Je suis seul, ma femme a déserté. Elle a choisi de mourir au moment où j'avais besoin d'elle. Toujours été comme ça. Les enfants disent « Tu as une maison de vieux ». Et alors ? C'est parce que les papiers peints ont 40 ans ? Parce que je n'ai pas de cuisine intégrée ? Parce que j'aime pisser dans mon jardin, pour arroser les salades ? Parce que ma femme avait punaisé des photos de toute la famille sur le mur du salon ? Les enfants, petits-enfants, neveux, petits neveux et nièces ? Toute une ribambelle de chiards qui ont la morve au nez. Personne ne les mouche, et ils sucent des bonbons qui leur donnent les lèvres collantes. J'ai horreur de ça. Je déteste les mioches, ce sont de futurs vieux. Ils prendront ma place, un jour.
Ils m'ont fait le coup. Ils m'ont emmené dans une maison. Plutôt un grand bâtiment de béton aux larges fenêtres. Avec de grandes pièces et des couloirs interminables. « On ne veut plus que tu sois seul, fais au moins l'essai ». Je ne suis pas seul, je suis avec moi-même. C'est peut-être une mauvaise compagnie, mais c'est la plus fidèle que je connaisse. Je ne me suis jamais quitté, même quand je m'engueulais. Essayez de trouver mieux. Donc, j'ai fait semblant d'accepter. On verra combien de temps ils vont me garder.
Ainsi, me voilà dans une maison de retraite. Ou une EHPAD, comme on dit maintenant, ça fait sérieux, ça fait moderne. Et puis dans « maison de retraite », il y a « retraite ». On supprime le mot, c'est certain que ça change tout. « Maison de retraite », ça sonne comme « battre en retraite ». On te pique ta retraite, et tu bats en retraite. Tu faisais retraite, comme dans le temps chez les moines. Maintenant, tu « ehpadises ».
Moi, je marche encore. J'ai fait exprès de boiter un peu. Du coup, on m'a imposé un drôle d'engin avec quatre roulettes que je dois pousser devant moi. Pour mon équilibre. Pour me venger, j'ai pissé au lit. J'ai tout gagné : on me pose tous les jours une espèce de capote anglaise prolongée d'un tuyau qui se termine dans une poche en plastique. Me voilà relié au tout-à-l'égout. Pas mal comme invention. Je ne peux plus arroser les plantations du parc, mais je n'ai plus besoin de chercher l'endroit où me soulager. J'ai l'impression d'être à Versailles au Grand Siècle, avec un Valet de Pisse à mon service.
Ce que j'aime bien dans leur salon, c'est le téléviseur. Très grand écran, on peut regarder sur les quatre côtés, en trois dimensions. Malheureusement, le son est en panne et c'est toujours la même émission sur les poissons rouges. Pas si mal, finalement. Beaucoup ne bougent pas. Ils restent dans leur fauteuil roulant, où le personnel les a amenés. Ils ne disent rien, ou ils braillent. Là, je suis content de ne pas avoir de sonotone. Il y en a qui marchent tout le temps, ils vont d'une chaise à l'autre, se relèvent comme ils peuvent. Ils se déshabillent au milieu de tout le monde, confondent le fauteuil confortable avec des toilettes à l'anglaise. Ou ils jettent leur verre sur ceux qui passent. Pas d'éducation, ces vieux et ces vieilles. À chaque fois que je le signalais aux employées, elles me chuchotaient « C'est une Alzenhmeir », «  C'est un Alzenhmeir »... Quelle grande famille ! Ils peuvent tout faire, alors ? « Mais, vous pouvez le devenir à votre tour ! ». Quoi, ils peuvent m'adopter ? Il y a peut-être des avantages, je vais y réfléchir.
Aïe, aïe ! Les animatrices. On les appelle comme ça. Elles viennent me chercher pour jouer au loto. Là, je suis à côté d'une vieille qui dort. Je lui pique ses cartons et après je fais semblant d'avoir gagné. Je triche, il n'y a que ça qui est amusant, dans ce jeu. Une chanteuse vient parfois. Elle porte tout son matériel, pas de risque que les ouvriers d'entretien l'aident. Du coup, je lui ai proposé un coup de main. J'en ai profité pour la peloter. Elle a rougi, mais elle n'a pas osé m'en coller une. On a eu droit à une heure et demie de Piaf, de Trenet, d'Aznavour, de Rina Ketty. Moi, ce que j'aime, c'est du Johnny, elle n'a pas la voix d'une rockeuse.
On vient me chercher pour faire de la gym, faire des ronds avec mon rollator, lever la jambe assis sur une chaise. On a voulu m'envoyer un kiné. Je lui ai dit qu'il m'emmerdait. Il s'en moque, il compte les séances quand même. J'en ai marre qu'on me demande de faire quelque chose. Je n'ai pas envie. Pourquoi on ne me fiche pas la paix ?
On m'a mis à la table de ceux qui ont encore un peu leurs esprits. Ils me dégoûtent. Tu les écoutes, ils ont tout fait. Moi, j'ai décidé de faire le sourd et je sors mon dentier pour le nettoyer avec la pointe du couteau. Du coup, je mange seul. Il y en a un qui me fait rire. C'est un ancien syndicaliste. Il passe tous les matins au bureau des infirmières pour qu'on le conduise à la gare. Il doit participer à une grande manifestation. Je lui ai dit que les trains étaient en grève, il a paru contrarié. Finalement, j'ai déjoué le complot. J'ai réussi à subtiliser une bouteille d'alcool à brûler sur le chariot des femmes de ménage. Ce soir, je mets le feu. J'ai repéré les endroits : les rideaux. Et en même temps, j'ai un lecteur de CD, je mettrai du Johnny à fond...
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