Le club des poupées

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Jury
Lison remonte doucement son gilet sur sa poitrine, une cigarette à la main, elle regarde son client se rhabiller. Son regard est absent, elle n’est plus qu’une poupée vide pour l’instant, une jolie fille qui sert de décors. Elle tire dessus et envoie sensuellement une bouffée dans l’air. L’homme sourit, il lui tend les billets, elle secoue la tête d’un air absent et dit d’une voix neutre qu’il doit les donner à Margaret. Il la regarde étonné, il s’en va. Lison reste. Des cendres tombent sur sa cuisse, elle ne fait pas attention à la douleur, elle ne bouge pas, elle continue à fumer, attendant qu’on l’appelle. Tant qu’on ne l’appelle pas, tant qu’on ne lui dit pas quoi faire, elle n’est rien. Alors elle fume. Elle ne voit pas que sa cigarette n’est plus rien. Elle n’a plus de sens de toute façon, sa vie est brisée depuis maintenant deux ans, mais peut-on dire qu’elle est encore en vie ?

« - Lison ! Va t’occuper de la nouvelle. »

Ses doigts laissent retomber sur le sol le mégot. Lison ne s’accroche plus qu’à une seule chose, à cette voix, cette voix qui est tout pour elle. Cette voix qui la dirige. La voix de Margaret, quand elle a tout perdu, il ne lui restait plus que cette voix. Alors elle reste, elle fait tout ce que cette voix lui dit, car sans cette voix elle n’est rien, elle s’autodétruirait. A moitié nue, elle descend les marches les unes après les autres. Les regards des hommes qui autrefois la dégoûtaient ne sont plus rien à ses yeux. Elle s’en fiche qu’ils regardent ses seins, son sexe, elle s’en fiche, car Margaret lui a dit que cela devait en être ainsi. Alors il en est ainsi. Margaret lui dit de coucher avec cet homme, alors elle le fait et ne se pose pas de questions. Elle apporte des inconnus dans la jouissance la plus totale, mais son esprit n’est plus rien, il a volé en éclat maintenant. Elle n’est plus qu’une poupée vide qui s’accroche à cette voix, cette voix qui est tout pour elle.

Elle descend à la cave, toutes les filles passent par cet endroit. Ces pieds nus effleurent avec dégoût les escaliers en pierre. Elle se souvient de ces pierres, on l’a balancé du haut de ces escaliers la première fois qu’elle était arrivée. Elle se souvient très bien de ces pierres glacées. Non, ce n’était pas elle, c’est l’ancienne elle qui a été balancée du haut de ces escaliers. Cette jolie fille rousse issue d’une famille bourgeoise qui devait se fiancer à un homme dont elle ne se souvient plus le nom. Cette fille rousse s’est faite balancer du haut de ces escaliers, pas elle. Elles se ressemblent peut être physiquement, mais ce ne sont pas les même personne. Ses doigts fins se posent sur le bouton, un grésillement, une lumière diffuse éclaire la cave. Lison pose un regard absent sur la fille qui est attachée au mur. Elle est nue, elle n’a pas mangé depuis trois jours et a subit les pires sévices sans que son corps en soit marqué extérieurement. Cela fait une semaine qu’elle est ici. Une semaine qu’elle se fait violer jour après jour.

« - Victoria... Libère moi, je t’en supplie. »

Lison ne l’écoute pas, elle prépare les instruments. Ses doigts glissent sur le métal glacé, son dos frissonne. Un souvenir douloureux, un souvenir destructeur. Elle a peur. Ses gestes deviennent plus vifs, elle veut partir, elle veut quitter cet endroit plus vite que cela. Elle attrape le bandeau en tissu sombre et bande les yeux de la fille enchainée au mur. Son corps maigre est secoué de sanglots. Lison reconnait un grain de beauté sur la hanche, un souvenir fugace apparait dans cet esprit. La fille qu’elle était avant, celle qui s’appelait Victoria et non Lison, avait une sœur avec un grain de beauté ainsi. Une lueur de peur apparait dans les yeux de Lison, elle enlace avec douceur cette fille, elle pleure. Elle ne sait pas ce qu’elle fait, elle ne comprend pas pourquoi. Le souvenir à disparu.

« - Victoria... Ne te souviens-tu pas de moi ? Je suis Almyra, ta sœur... »

Lison serre le nœud. Elle n’écoute pas ce que cette fille dit. Elle remonte avec grâce les marches. Son gilet glisse sur ses épaules. Almyra crie un prénom, toujours le même. Le gilet tombe au sol, elle est à moitié nue. Victoria. Non, cette Victoria a disparu depuis longtemps maintenant. Margareth s’approche d’elle et lui dit d’aller chambre cinq, un Comte la demander. Chambre cinq, cela équivaut à une condamnation à mort ici, pourtant Lison n’a pas peur, la seule chose qui compte pour elle, c’est de satisfaire cette voix, car si cette voix disparait, qu’est-ce qu’elle deviendra ? Alors elle monte lentement les marches, certains posent sur elle un regard de regret. On l’aimait bien la petite Lison, elle était celle qui était probablement la plus humaine de toutes les filles. Cependant on ne la pleurera pas, car Lison est morte depuis longtemps.

« - Ah ! Mon révérend, venez avec moi. La petite se trouve à la cave, vous pouvez lui faire tout ce que vous voulez, la seule chose que je vous demande c’est de ne pas prononcer un seul mot. Ma voix doit être la seule chose à laquelle elle puisse se raccrocher. »

L’esprit de Lison est troublé par ce grain de beauté, par ce prénom... Cela résonne comme une mélodie oubliée. Ce n’est pas la première qu’elle entend cette mélodie, parfois cela ressurgit dans son esprit, comme un détail insignifiant qui aurait servit de bouée de sauvetage. Ses doigts s’arrêtent sur la porte, elle se souvient de ce détail, de ce prénom, mais à quoi se rattache-t-il ? Pourquoi n’arrive-t-elle pas à s’en souvenir ? La porte s’ouvre sur Monsieur le Comte, il la regarde d’un air satisfait. Elle veut lui demander s’il sait ce qu’est une Almyra, mais elle ne prononce pas de mot, car la voix lui a toujours dit de se taire. Alors elle se tait et se contente de rentrer dans cette pièce sombre. Elle n’est jamais entrée ici, elle sait que c’est sa fin, étrangement elle se sent apaisée, mais elle ne sait pas pourquoi. La porte claque, elle entend le bruit d’une clé qui se tourne.

« - Selina, ne t’inquiète pas, je suis là. Ecoute ma voix, accroche-toi à elle Selina. Tout ira mieux.
— Non ! Je suis Miss Almyra Cynthia Ball, j’ai 19 ans et je
— Tais toi ! Tu es Selina, tu es ma propriété, tu es catin de la maison close Le paradis.
— Non ! Non ! Je suis Miss Almyra Cyn-
— Je peux tout faire cesser, mais tu dois accepter qui tu es vraiment. »

La jeune femme tombe sur le sol douloureusement, un goût âcre glisse dans sa bouche, du sang coule le long de son menton. Le Comte exulte, du bout de la langue il recueille le précieux liquide vermeil, tendit que sa main se glisse entre les jambes de la jeune femme. Elle se laisse faire, elle a mal, mais elle ne dit rien, elle sait que si elle ne dit rien, la voix viendra la sauver. Cela s’est toujours passé ainsi. La voix guide sa vie, elle ne sait pas qui elle est, mais elle sait que cette voix peut la sauver. Un gémissement échappe des lèvres de la jeune femme, là où le fouet l’a frappé sa peau la brule douloureusement. Ce grain de beauté, elle s’en souvient. Du moins elle croit. La voix doit venir la sauver, elle lui a dit que si elle faisait tout ce qu’elle voulait elle ne ressentirait plus rien. N’est-ce pas celui de sa sœur ? Elle n’avait plus rien, plus de repère, juste un détail, juste cette voix. Non elle n’a jamais eut de sœur. Elle a toujours eut que ce détail, cette voix.

« - Qui es-tu ?
— Je suis... Je suis Selina.
— Tu n’es pas sûre ? Vous pouvez continuer. »

Une lame s’enfonce dans son bas ventre tendit qu’il la pénètre. Elle a mal, elle perd pied, elle sent la vie s’envolée peu à peu. Cependant elle s’accroche à cette voix, à ce grain de beauté. Elle a envie de rire de désespoir. Un étrange sentiment. Le grain de beauté. Elle se souvient. Un mensonge. Elle crie. Il est trop tard. Une phrase, elle se souvient d’une phrase qu’un jour le révérend Creed avait dite : Chaque détail prend de la valeur quand plus rien n’a de sens. Le Comte éclate de rire. Victoria pleure. Sa vie n’avait plus de sens, elle n’avait plus que cette voix. Elle le supplie d’arrêter. Cela ne le fait que plus l’exciter. On l’avait détruite, on avait détruit toutes ses valeurs, tous ses souvenirs, lentement. Elle le rejette et essaie d’ouvrir la porte. Elle n’avait plus que cette voix, cette voix qui n’était qu’un détail au début était jusqu’à ce grain de beauté le centre de sa vie. Ses doigts glissent sur la poigné de la porte. Des détailles. Sa mère avait raison, chaque détail compte. Il enfonce la lame dans sa gorge. Elle crachote du sang, la vie disparaît.

« - Dis-moi, qui es tu ?
— Selina. »

Le Comte regarde avec dégoût le corps. La rousse n’est plus qu’un cadavre maintenant. Il la retourne du bout du pied. Son visage se fige. Une lueur de terreur à jamais fixée dans ses yeux bleus et sur ses lèvres un éternel sourire. Non... Il ne voulait pas, il ne voulait pas tuer Victoria. Il voulait détruire la poupée qu’elle était devenue. Juste la poupée. Cependant au dernier moment elle est redevenue Victoria. Il attrape le cadavre et le dépose délicatement sur le lit. Elle l’a reconnu. Elle ne l’a jamais vraiment aimé, pourtant elle avait dit oui. Par orgueil, pour la gloire. Il remonte le drap, pris d’une soudaine pudeur. Il attrape son haut de forme et ouvre la porte. Il eut un dernier regard pour celle qui était sa fiancée avant de disparaitre.

« - Avez-vous appréciez cette séance révérend Creed ?
— Absolument, j’aime votre façon de lier l’utile à l’agréable Magareth. Dans combien de temps pensez-vous qu’elle sera prête ?
— Oh dans très bientôt, vous avez déjà pratiquement détruit tout ses repères mon révérend. Bientôt elle n’aura plus que ma voix comme repère.
— Je ne cesse de le dire ! Chaque détail prend de la valeur quand plus rien n’a de sens. »

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Oka N'guessan · il y a
J'aime je trouve beau. bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Véra Gamba · il y a
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Damoiselle Bérénice · il y a
Il faut cliquer sur le bouton like, puis vert fluo :)

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