Le club des légendes

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La loge est en effervescence. Des journalistes, des fans, des accolades. Charles reprend le contrôle de la situation et convoque le groupe dans une salle privée voisine pour le débriefing.
Le producteur obèse afro-américain veut faire le point. C'est systématique, c'est la règle. Qu'avons-nous appris ce soir ? Que devons-nous améliorer ? C'est toujours lui qui anime cette petite réunion.
Ils retournent à la fête et les bouchons de champagne percutent le plafond. C'était le dernier concert d'une tournée mondiale qui ne devait durer que six mois, elle en avait été prolongée de trois. Alex est perdu, c'est la fin, le blues. Il est comme une femme qui attend fébrilement neuf mois, et lorsque l'enfant naît, c'est comme un grand vide. On souhaite quelque chose ardemment, de toutes ses forces, et qu'advient-il lorsqu'on l'obtient ? Nostalgie, dépression... C'est la quête du bonheur qui le motive, pas l'aboutissement. Tout ce pour quoi il s'est battu, tous ces efforts récompensés, et maintenant ? Est-ce le début d'un nouveau cycle ou un recommencement radical ? Il boit une gorgée de sirop contre la toux. Il était déchaîné ce soir, il a hurlé plus que de raison en courant torse nu sur scène. Il est malgré tout content d'avoir pu célébrer son anniversaire avec son public. Comme à son habitude, il avait terminé le show en se jetant dans la foule et s'était fait porter par le public exalté.

Les fans en voiture suivent le car, klaxonnent et font des appels de phares. Charles se lève, s'avance vers le chauffeur puis se retourne pour faire face à ses équipes. Il a l'air d'un géant seul dans l'allée entre les sièges.
— Mesdames Messieurs, encore merci à tous pour cette tournée admirable. La billetterie parle d'elle-même et les ventes explosent. Vous avez fait un excellent travail. Levons nos coupes pour Alex, bon anniversaire mon garçon !
Tous reçoivent un message de Joséphine, musiciens et techniciens compris. Elle s'est occupée de réserver les billets et taxis afin que tous puissent rentrer chez eux. Ils boivent à la santé de la magnifique rouquine.
Alex reçoit en plus une notification : Joséphine a calé dans son agenda une interview dans l'émission de Jimmy Fallon dans trois jours. Il soupire, le message précise :
« Fais passer les informations suivantes (et sois loquace pour une fois, comme tu l'es avec moi !) :
1. Remercie le public pour cette magnifique tournée où tu as pris beaucoup de plaisir.
2. Communique sur la bonne cohésion du groupe et la préparation du prochain album. Fais rêver les fans ! ».
Après vingt kilomètres, tout devient silencieux sur le chemin de l'aéroport. Comme à leur habitude, les membres du groupe se dirigent vers l'arrière du car avec leurs guitares sèches et un cajon. Les mélodies du prochain album sont presque toutes composées, mais il manque la plupart des textes. Ils jouent et s'enregistrent.
Il se dit que ce dernier voyage est bien inhabituel. Pas de blague, pas de drogue, pas de sexe avec des fans. Il avait essayé quelques fois, des désastres. Il avait l'impression d'être une proie sur un tableau de chasse et se disait que cela n'était pas honnête vis-à-vis de ces candides jeunes filles. Qu'en penseraient-elles lorsque tout cela sera fini et qu'elles seront mariées avec enfants.
Tous veulent simplement rentrer chez eux. Alex est désespéré de retourner une nouvelle fois seul dans son appartement new-yorkais. Neuf mois d'euphorie, de tumulte et tout s'arrête d'un seul coup. Il lui reste beaucoup de travail, mais il appréhende la solitude, il a rapidement tendance à entrer en dépression. Il envoie un message à Joséphine, lui donne rendez-vous demain à 14 h à l'endroit habituel. Puis il lui en écrit un deuxième, une énième déclaration : « Je t'aime ».
Alors qu'ils se quittent, Charles le prend en aparté :
— On compte sur toi ! Il nous faut des textes magnifiques.
Alex ne décide de rien dans le fonctionnement du groupe et cela depuis qu'ils s'étaient rencontrés à l'université, par contre, concernant l'aspect artistique, Charles et lui ont le dernier mot.

C'est un duplex sur la cinquième avenue. Le premier niveau sert de bureaux pour Joséphine et ses assistants, mais il n'y a personne, tous ont pris leurs congés dès la fin de la tournée. Alex habite au-dessus, deux grandes chambres, cuisine et spa. La conciergerie peut lui approvisionner tout ce qu'il désire via le monte-charge.
Il descend de son immeuble, passe devant la tour Trump, entre dans Central Park, marche jusqu'au zoo et fait le tour de la patinoire. Personne ne vient l'importuner, cela le soulage.
Il s'assoit à une table pour jouer aux échecs, le vieil homme perd et prend congé. Dans son angle de vision, il voit apparaître ce qu'il redoute et espère à la fois : une robe rouge, légère et courte. Elle s'assied en face de lui sans dire un mot et réajuste l'élastique de sa queue-de-cheval, sa chevelure rousse est flamboyante. Il remet en place les pièces, elle avance son premier pion.
— La tournée est terminée, j'en ai marre d'être seul. Joe, tu sais que je suis amoureux de toi. Reste avec moi s'il te plaît.
— Tu es mon patron et j'adore mon travail. N'insiste plus Alex, je préfère avoir une relation strictement professionnelle.
Elle est plus âgée que lui, mais il s'en moque. Il a besoin qu'elle le prenne dans ses bras, il veut être ivre de tendresse.
— Et si je te licencie, tu seras libre à nouveau !
— Ne dis pas n'importe quoi, tu as trop besoin de moi. N'oublie pas ton interview chez Jimmy, essaie de ne pas tout foirer cette fois !
Le cavalier prend le fou.
— Je veux d'abord rendre visite à mes parents dans le New Hampshire. Ils me manquent terriblement.
— Ensuite, je suppose que tu voudras aller dans ta maison en France pour terminer le nouvel album ?
La tour prend la reine.
— Oui, il y a encore beaucoup de travail. Je vais m'y enfermer pendant un mois au moins, tant qu'il sera nécessaire. J'ai besoin de me reposer avant tout et de retrouver l'inspiration. Je suis un peu perdu en ce moment, j'ai besoin de toi.

— Tu as réalisé ton rêve contre notre volonté, nous en sommes désolés. Nous sommes d'une autre génération, pour nous, la musique était synonyme de drogue et d'alcool. Nous ne voulions pas de cela pour toi. Nous voulions que tu deviennes médecin ou avocat comme nous.
— Vous pensiez que c'était dans mon intérêt, alors je ne peux pas vous en vouloir, je vous aime trop pour cela de toute façon.
— Tu étais un enfant timide et rêveur. Nous avons du mal à comprendre cette énergie qui t'anime devant ton public. On dirait Docteur Jekyll et Mister Hyde !

Grand bureau, décor de la ville de New York en arrière-plan, fauteuil gris trop bas. Chez Jimmy Fallon, le plus intrigant, c'est la différence de hauteur entre l'invité et le présentateur. Comme un sentiment d'écrasement. Public, lumières, Alex n'est pas à l'aise, il bafouille lorsque les questions deviennent trop personnelles. Il veut juste que cela se finisse au plus vite et partir se confiner loin de cette cacophonie médiatique.
Le producteur se frotte les mains en regardant l'émission. Alex est minable, en totale contradiction avec ses prodigieuses prestations en public. Cela accentue l'incompréhension entre le personnage réservé et maladroit en privé, et le monstre de scène devant cinquante mille personnes. Au niveau marketing, c'est inespéré.
Devant son écran, Joséphine est désespérée, gênée pour lui, mais ne peut rien faire.

Lorsqu'il arrive devant l'immense portail, il croise une foule de gens qui partent le devoir accompli : femmes de ménage, paysagistes, nettoyeurs de piscine...
Il longe l'allée bordée de platanes et de caméras de surveillance. À gauche, le parking couvert qui abrite une Ferrari Testarossa, une Mercedes SLK Kompressor préparée par AMG, et l'Aston Martin pilotée par Sean Connery dans James Bond. Il avait fait ces acquisitions à une époque où il était mal conseillé par d'anciens amis devenus cupides. Il avait donc fait le ménage autour de lui, et engagé Joséphine.
La gigantesque maison est en forme de U, deux chambres d'amis avec salle de bain et penderie, une grande chambre principale. La cuisine et le studio d'enregistrement donnent sur la piscine et la terrasse où trône un piano sur une estrade. L'ensemble du domaine est cerné par un mur avec barbelés.
Joséphine est concentrée au téléphone, elle règle les derniers détails. Il tente de la retenir, mais elle part en l'encourageant, il regarde la voiture s'éloigner et le portail s'ouvrir.

Il tourne en rond, il est reposé, mais en panne d'inspiration. Son regard se pose sur l'échiquier dans le salon, il pense à sa dernière partie jouée avec Joséphine. Quelques jours après, il décide de gagner à pied le centre du petit village. Il passe avec émotion devant son école primaire. À l'époque, ses parents avaient eu l'opportunité de venir travailler en France pendant quelques années. Alex est né ici, à une dizaine de kilomètres.
— Salut fiston, ça faisait longtemps ! Comment va l'idole des jeunes ?
C'est le bar-tabac tenu par Maurice depuis une éternité. Alex y venait acheter des sucreries avec son argent de poche. Le flipper et le baby-foot sont toujours là, à l'identique.
Il s'assoit en terrasse et travaille sur son ordinateur, écouteurs dans les oreilles, il doit trouver les mots à poser sur les mélodies. Il n'est pas satisfait, coupe la musique, supprime le fichier et finit son café. De l'autre côté de la place, une étudiante le fixe, elle semble hésitante. C'est une petite brune rondelette. Il lui fait signe de s'approcher et sort machinalement une pochette du dernier album pour signer un autographe.
— Quel est ton prénom ?
— Marie, je suis une grande fan !
Elle s'assoit à sa table tandis qu'il s'applique à lui écrire un mot tendre.
Elle est bavarde, il écoute et profite de ce moment de distraction pour se vider la tête. Un café, puis un autre. De temps à autre pendant la conversation il écrit quelques lignes sur son ordinateur, alors elle se tait et regarde le génie créatif en action.

Il a travaillé toute la nuit et n'a dormi que quelques heures. Des arrangements, textes et enregistrements de sa voix dans le studio. Il pense à Marie, sa vivacité d'esprit, son intelligence et cela l'inspire.
Elle sonne à seize heures et le portail s'ouvre sur l'allée. Il sort pour l'accueillir. Ils font le tour du propriétaire, elle est impressionnée.
— J'ai bien avancé, je crois que tu es devenue ma Muse.
Elle lui sourit en serrant contre elle son sac à main bleu.
Il prépare quelques rafraîchissements dans la cuisine et l'entend soudain jouer au piano sur la terrasse au bord de la piscine. Elle déchiffre la partition et au bout de quelques essais arrive à jouer le refrain. C'est une révélation. Cela fait bien longtemps qu'il bute sur ce morceau et voilà qu'il en découvre soudain les défauts et comment le terminer. Il s'assoit et ouvre immédiatement son logiciel pour travailler sur cette composition.
— Je peux me baigner ? Je n'ai pas apporté de maillot de bain.
— Il y en a dans la penderie.
Il sort de sa transe au bout de vingt minutes et refait surface. Il a terminé le titre, peut-être l'un de ses meilleurs. Il est distrait par Marie qui sort de la piscine et se dirige vers sa serviette en lui souriant. Il est un peu surpris et gêné, car il apprécie ses formes voluptueuses et sa poitrine généreuse. C'est étonnant, car physiquement, elle est très loin de ressembler à Joséphine, mais elle a d'autres qualités touchantes.
Il enregistre sa voix dans le studio, elle l'observe d'un air attendri derrière la vitre, il se déchaîne devant le micro.
Ils préparent le dîner puis prennent l'apéritif. Il est fatigué, mais heureux. Il aura suffi de la présence de Marie pendant quelques heures et voilà qu'à présent, il fourmille d'idées et de projets pour le groupe. Il profite de cette belle soirée d'été en sa compagnie et se demande comment elle va se terminer. Un bain de minuit ? L'amour dans la chambre ?

Elle passe une semaine chez lui, y dort toutes les nuits. Il est déjà tombé amoureux d'elle, très vite, bien trop vite comme à chacune de ses relations. Lui, l'écorché vif aux sentiments débordants. Ils sirotent, attablés au bord de la piscine. L'ébauche de la maquette du nouvel album est terminée, une « merveille » selon l'aveu de Marie. Il aurait déjà dû alerter son producteur pour la valider et téléphoner à Joséphine pour qu'elle planifie les séances de répétitions et d'enregistrements. Mais il veut profiter encore quelques jours de la présence de Marie.
Elle repose son verre, fouille dans son sac à main et sort une arme à feu qu'elle pointe sur lui.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je vais faire de toi une légende. J'y ai beaucoup réfléchi depuis plus d'un an, c'est la meilleure décision, c'est dans ton intérêt. Tu viens d'avoir vingt-sept ans n'est-ce pas ? Tu vas rejoindre le « club des vingt-sept » : Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain, Amy Winehouse et d'autres encore. Tous sont morts à vingt-sept ans et sont entrés à jamais dans l'histoire de la musique. C'est cela qu'il te faut, je le fais parce que je t'aime, tu comprends ?
Le soleil commence à disparaître derrière les platanes et un coup de feu retentit dans le luxueux domaine.
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