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Le club des blasés anonymes

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Cécile Goguely

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« - Je m’appelle Gisèle. J’ai fait un enfant pour me changer les idées, puis j’en ai fait un autre pour changer du premier. Je l’ai regardé grandir, j’ai fait semblant de m’extasier sur ses petits petons, j’ai souri comme les autres, niaisement, selon l’idée que je me faisais d’un sourire maternel. À la naissance mes deux petits étaient comme les autres. Désespérément comme les autres. Ce qui réjouit les autres mères : « ouf! Il est « normal » », me lassait plus qu’autre chose. On allait à coup sûr me dire qu’il était beau. Dès le premier j’avais cette impression de déjà vu. Un bébé n’est ni beau ni laid à la naissance. Il est petit et fripé, c’est tout. Mon homme, que j’ai choisi en toute lucidité, selon sa sociabilité, son caractère agréable, sa gentillesse et son intelligence, semble les aimer. En tout cas il le dit. Pour ses sentiments, je crois en ce qu’il dit et pour ses convictions, je crois en ses actes. Logique. De quoi peut-on être sûr ? »

« Je m’appelle Gisèle... » la petite enveloppe verte traîne depuis des jours sur le bureau de Félix. Une écriture serrée, témoignage anonyme pour son club : le club des blasés anonymes.
MAIS IL N’EXISTE PAS CE CLUB. C’est un club de roman, une fiction!
Le club des blasés anonymes : plus grande vente de l’année dernière dans la région. Une petite digression sur le mal de notre société, rien de plus, même pas une véritable recherche, un peu de bon sens et d’imagination, c’est tout.
Comment leur expliquer ?
Félix consulte une nouvelle fois sa boîte aux lettres. Ouf! Pas d’enveloppe verte aujourd’hui.
Juste une enveloppe blanche couverte d’une petite écriture qu’il ne connaît pas. Aucun nom écrit derrière. Non! Pitié! Encore une lettre de blasé.
« - Je m’appelle Arthur. Je n’ai pas de vie de famille. Je ne vois pas l’intérêt. Je ne comprends pas bien le plaisir que peuvent avoir les gens à vivre en tribu. J’ai de nombreuses aventures, je crois même être assez au-dessus de la moyenne : j’ai fait mon petit calcul en lisant les statistiques de la revue : Votre mâle et vous. Ces rencontres de quelques jours me distraient de mon quotidien et satisfont mon équilibre physique. Je n’ai pas besoin de plus, de toute façon je me lasse vite des femmes et je n’aime pas vraiment les enfants. Suis-je un blasé ? Je serais flatté d’appartenir au groupe social que vous décrivez dans votre merveilleux ouvrage...»
Comment leur expliquer ? Au début, Félix s’était félicité d’avoir vu juste. Il avait touché du doigt un problème véritablement profond. Souffrir d’indifférence à tout est un malheur étonnement répandu. Comment réagir, comment ? Les ignorer, se rendormir sans penser à eux, après tout, ils n’inscrivent pas d’adresse sur l’enveloppe, ils n’exigent aucune réponse.
« Je m’appelle Gisèle et je.. et je... et je fais des enfants pour changer du premier, du troisième, du sixième, jusqu’à l’infini changer de l’infini, je m’appelle Gisèle, Gisèle, Gisèle... » Les images sont atroces, une femme nue, difforme, qui pond des enfants sans arrêt. Une face gigantesque et molle, le noir tout autour. Félix hurle. Il se dresse en sueurs sur son lit. Dans sa chambre tout est à la bonne place : le petit bureau et les lettres entassées depuis trois mois. Des lettres de blasés. Après un bon verre d’eau tout ira mieux, c’est sûr. S’installer devant la télévision, prendre le temps de savourer ces courtes vacances avant de s’atteler à un nouveau roman.
« - Je dois vous avouer que j’ai eu toutes les chances dans la vie. Mes parents étaient riches et cultivés, ils avaient même une petite renommée dans le domaine de la peinture. J’ai eu une éducation très complète faite d’études, de loisirs et d’amis respectables.
- Vous en avez encore ?
- Oui, oui, j’en ai encore beaucoup, je crois être d’une compagnie agréable. Cependant, voir mes amis ne me procure aucune grande joie et je peux facilement ne plus voir un proche pendant des années sans pour autant m’ennuyer de lui. Je m’ennuie tout court, mais je ne m’ennuie de personne.
- Donc, Hortense, vous pensez témoigner pour tous les « blasés anonymes » qui nous regardent et qui sont sans doute nombreux devant leur poste. Ces « blasés anonymes » qui doivent une certaine reconnaissance à monsieur Félix Lechanceux, qui leur a permis de se découvrir eux-mêmes et parfois de se rassembler.
- Oui, effectivement, je lui suis d’ailleurs reconnaissante d’avoir publié cet ouvrage, je me retrouve totalement dans le personnage de Marie, vous savez, cette jeune femme qui va consulter le docteur Raoul au début du récit pour... »
Non! Pas « Confidences pour confidences », l’émission à laquelle il a refusé de participer la semaine dernière. Il avait oublié, il avait oublié... Peu importe, c’est fini maintenant, le poste est éteint, et Hortense, cette fameuse Hortense, la moins anonyme de tous ces blasés qui sortent de l’ombre ne parle plus : elle a la parole coupée, définitivement, par la télécommande. Félix Dieu tout puissant vient d’effacer une blasée insupportable comme il l’avait créée. Ouf !
C’est fini, bien fini.
Un peu de marche dans le parc.
Félix sort en survêtement. Il respire fort sous les grands arbres. Le soleil passe à travers les feuilles. Ça ferait un bon roman s’il était capable de parler du soleil qui passe à travers les feuilles. Et puis les arbres n’iraient pas se retrouver à la télévision, pour parler de Félix et de leurs petits problèmes. Une fois le roman écrit sur les feuilles des arbres qui laissent passer le soleil, il pourrait écrire autre chose. Un roman de science-fiction par exemple, avec des personnages ne pouvant vraiment pas exister ou qui ne sauraient ni écrire ni parler. En voilà un bon sujet! À méditer...
Des enfants jouent dans le parc. Comment ne pas aimer les enfants ? Félix lui-même n’a jamais eu la chance d’en avoir. Négligence peut-être. Ce n’est pas faute de n’avoir pas cherché la femme de sa vie. C’est faute de l’avoir trop cherchée et d’en avoir trouvé plusieurs à la fois, plusieurs à la suite, bref, de n’avoir pas su choisir. Elles auraient toutes été parfaites. Comme celle-ci devant lui, qui serre son petit gars très fort sur sa poitrine. Il vient de tomber et a cru se faire très mal. Quelle beauté, quelle douceur! Ah! Félix aime la vie. Cette femme l’a aperçue. Elle s’approche. Bonheur de parler un moment avec elle.
« - Monsieur Félix Lechanceux ?
- Oui, vous m’avez reconnu ? Euh... Je pensais pourtant passer inaperçu.
- J’ai vu votre photo dans le journal. »
Félix a l’air déçu, elle s’en aperçoit mais continue, avec plus de gravité dans la voix. Il se rend soudain compte qu’elle serre son enfant contre elle par crainte de le voir courir de partout et non par un véritable sentiment d’affection.
«  - Je me suis tout à fait reconnue dans le personnage de Gabrielle, vous savez, celle qui...
- Oui, je vois, je vois. Vous ne lui ressemblez pas du tout. Je vous souhaite une bonne journée, à vous et à votre charmant bambin. »
Tout ceci était articulé avec précipitation, pour couper court à la conversation. Félix s’enfuit comme un voleur laissant en plan la jeune femme indignée.
Dommage pour le soleil à travers les feuilles.


Cela fait deux jours que Félix n’a pas reçu de lettre. Deux jours! Des purs instants de bonheur et de calme passés à regarder la télévision. Des dessins animés exclusivement, pour éviter toute émission socioculturelle qui serait tentée par un beau petit reportage sur un blasé médiatique se laissant admirer dans sa résidence secondaire, lors d’une crise aiguë de blasitude. Quel repos formidable de l’esprit! Et quelle joie de vivre dans ces Tex Avery. Félix a l’impression de retrouver ses dix ans. On s’enthousiasme de tout à cet âge là. Quelle merveille de s’enthousiasmer!
Il est bientôt midi, l’heure du facteur. La corvée habituelle.
Une enveloppe verte! C’est Gisèle, celle qui fait des enfants pour se changer les idées. La pire de toutes. Félix a lu et relu sa première lettre avec des frissons dans le dos. Il s’assoit. Il faut bien l’ouvrir, il y a un certain sentiment de devoir et puis il y a aussi la curiosité. Ne pas ouvrir une lettre, même anonyme, c’est difficilement concevable pour un homme curieux.
« Bonjour Félix, c’est Gisèle. Je tiens à vous signaler que ma situation est toujours exactement la même. Comme vous aviez vu juste ! Vous seul pouvez me comprendre. Mes enfants jouent dans la cour et je les regarde par la fenêtre. Je veille à ce qui ne leur arrive rien de grave, et pourtant, Dieu sait que je m’en moque dans le fond, qu’ils se fassent écraser ou non. Je vous écris pour passer le temps... »
Félix soupire. De fatigue, de dégoût, de mépris, lequel de ces trois sentiments le torture le plus? Il n’y a même pas d’adresse au dos de l’enveloppe. On lui inflige ces confidences nauséabondes à cause de ce roman paraît-il si juste, si réaliste, qu’il a fini par le détester. Quelle idée ça lui a pris d’être juste et réaliste ? Comme si c’était une attitude viable dans l’existence! Félix est le contraire de tout ça. Il aime la fiction, la vraie de vraie, de celle qui fait rêver, qui ne s’introduit jamais dans la vie. Cette fois-ci, il s’était trompé. Il avait voulu faire rire et il avait touché en plein dans le mille, en plein dans la fourmilière de blasés qui ne rêvaient que de s’exposer et d’exprimer leur maladie plus que honteuse dans cette société ou il faut faire semblant de s’extasier de tout. Et merde!

Félix s’endort et plonge dans un sommeil sans rêve. Tout va donc pour le mieux. Aaaaaaahh!! Non! Pas elle! Pas Gisèle!
« Ils jouent dans la cour, tu as vu ? Ils jouent dans la cour et je m’en fous... » L’énorme femme nue se rapproche de Félix. Un cri d’enfant qui vient de naître se fait entendre. Plouf1 Plouf! Deux autres enfants qui tombent, tombent, hors de la vue de Félix, dans le noir qui entoure la scène.
Félix se réveille en sueurs. Encore une fois tout est à sa place dans la petite chambre. Deux enveloppes vertes sur le bureau marquent le temps qui s’est écoulé depuis son dernier cauchemar.



Deux mois ont passé. Félix a commencé un nouveau roman, qui ne parle pas du soleil que filtrent les feuilles des arbres : ce roman là, il n’arrivera jamais à l’écrire. Son nouvel ouvrage a pour cadre l’immensité de l’espace intergalactique. Il a renoué avec le genre de ses débuts : moins dangereux. Avec l’automne, les blasés sont devenus moins médiatiques. De nouveaux sujets les ont remplacés. Félix rêve de moins en moins de Gisèle et les lettres de blasés se font un peu plus rares. Une ou deux par semaine. Ils ne signent toujours pas. Félix n’ouvre plus les lettres anonymes.
Il est midi, l’heure du facteur. Félix descend à la boîte aux lettres d’un pas léger. Il ouvre...
NON !
Une enveloppe verte, une écriture serrée. C’est Gisèle! Il y a une adresse au dos de l’enveloppe. Il s’était juré de ne plus ouvrir les lettres anonymes. Mais celle-ci n’est pas anonyme. Allez... La curiosité est plus forte que le dégoût. Félix ouvre la lettre.
« Cher Félix,
Il me semble qu’à force de me confier à vous, comme ça, vous êtes devenu un ami. C’est donc avec joie que je vous annonce la naissance de mon troisième enfant, Félix, né le 10 de ce mois. Je joins à cette lettre un faire part. Vous serez le bienvenu à son baptême. Je serai ravie si vous acceptiez d’être son parrain... »
La suite de la lettre n’était que des formules de politesse.
Le baptême a lieu le 3 novembre.

Le 3 novembre, 10 heures 15, une petite église de campagne. Félix vient de serrer la main d’une jeune femme souriante, épanouie. Gisèle ne ressemble pas à la grosse femme nue de ses rêves : elle est mince et habillée. Il a accepté d’être le parrain. Une telle demande est difficile à refuser. Il a donc décidé d’être la bonne étoile de cet enfant, même s’il doit ne plus jamais lui rendre visite après cette matinée.
Le moment du discours est venu, l’assemblée se tourne vers lui.
« Félix, je suis fier aujourd’hui de devenir ton parrain. Tu portes mon nom et j’espère que tu apprécieras la vie autant que moi, que tu regarderas avec ravissement le soleil passer à travers les feuilles des arbres, que tu aimeras les dessins animés de Tex Avery... »
Son discours, simple et animé, est applaudi. Gisèle se montre charmante. Pendant le repas, l’écrivain fait la connaissance du mari de Gisèle, un professeur d’histoire avenant et passionné. Ils bavardent ensemble tout le long du repas. Des gens tout à fait normaux, ouverts et sociables.
Félix oublie ses mauvais rêves des mois passés. Cet enfant sera heureux dans la vie. Ses parents sont cultivés et sympathiques, il aura toutes les chances. Il est déjà l’heure de partir. L’écrivain remercie la famille : le repas était excellent. Il serre la jeune mère dans ses bras et se dit que contrairement à ce qu’il avait prévu, il retournera de temps en temps rendre visite à son filleul. Un filleul qui lui tombe du ciel ! Quelle chance, lui qui regrettait tellement de ne pas être père. Il s’est déjà attaché à ce petit être. Il se sent responsable, impliqué.
Gisèle serre son enfant contre sa poitrine. Quelle belle image! Elle fait un signe aux deux voitures qui s’éloignent. Son mari lui dit alors :
« - Ne serre pas cet enfant si fort, il ne va pas tomber!
- Il ne faudrait pas qu’il tombe, quand même, hier j’ai failli le faire glisser, cela te déplairait, je crois. »
Félix se retourne vivement. Il plonge son regard dans celui de Gisèle. Elle a perdu ses attitudes sociables et avenantes. Il ne croise qu’un regard froid et vide. Un regard de blasé. Ils font semblant de manière parfaite. Ce sont de grands acteurs. Félix avait oublié. Sans dire un mot, il se dirige vers sa voiture.
Il ne fallait pas ouvrir la lettre.
Sur l’autoroute du retour, il essaie de se concentrer sur les belles couleurs des feuilles d’automne, mais revient sans cesse à la même pensée : toutes ces nuits de cauchemars que lui réserve l’avenir.

PRIX

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Lagantoise · il y a
Je pensais avoir voté après ma lecture sur ce texte que je viens de relire ni blasé ni anonyme , je clique....
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Nastasia B · il y a
J'aime votre texte.
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Pat Louqick · il y a
Ah! Ah! Pourquoi écrire? - Pour vivre... - Mais quand on écrit, on ne vit pas... - Euh! si... mais différemment... - Alors à quoi bon??
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Chris Artenzik · il y a
On est pas blazé de vous lire
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MissFree · il y a
j'ai adoré lire! à la fois effrayant et captivant! Un vote non blasé! :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Dess fois je me dis qu'on peut être si triste qu'on en devient blasé, que plus rien ne nous touche et qu'on fait semblant. Peut être est-ce une masse de déprimés ? Ce texte a plusieurs sens et il fait sens !
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Voisin&Voisine · il y a
Un petit moment un peu déconcertant mais j'aime beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
Votre texte est, comme les précédents, très bien écrit. Un peu déroutant cependant car je n'arrive pas à y croire vraiment... Il ne m'a pas laissé indifférent en tous cas.
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Marie Guzman · il y a
je sors toute heureuse d'être une passionnée après la lecture de ces gens qui passent dans la vie en attendant autre chose ou plus rien ... pourtant la vie est là ... Christian a eu la même image que moi au moment de la naissance des enfants ... une image à l'époque qui m'avait beaucoup marqué pour ne pas dire choqué ... en tout cas votre texte dérange ^^
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