Le clos Solluce

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Photo du médaillon (mal centrée). Hôtel de l'Alfonce, Pézenas. 8 septembre 1655. Mon premier voyage temporel réussi. J'ai rendez-vous avec Molière. En l'attendant, je tente de soulever une  [+]

Le clos Solluce

Ce jeudi de fin mars, Jérôme Roll m'avait invité, avec quelques autres intimes, à visiter l'immense Clos Solluce, sa propriété située à Saint-Roman de Bellet, dans les collines niçoises .
Notre amitié remontait à l'époque où nous fréquentions tous deux la fac de lettres de Nice. Je logeais alors chez ma grand-mère qui possédait un petit appartement Boulevard Carlone.
A pied, j'étais à cinq minutes de la fac, et comme Jérôme et moi n'appréciions guère la nourriture de la cafétéria universitaire, j'invitais souvent mon copain à partager les délicieux petits plats préparés par"Mémé Marie".

A la fac J.Roll (surnommé la chanterelle à cause de sa voix haut perchée) passait pour un original un peu timbré, voire un hurluberlu complètement ouf. Il est vrai qu'il n'hésitait jamais à mettre en œuvre les projets le plus farfelus, quelles qu'en fussent les conséquences. Le canular sur "la fusée métaphore" qu'il se permit en plein cours de Michel Butor reste dans toutes les mémoires!

Aujourd'hui, J.Roll , lui-même enseignant, comptait parmi les linguistes les plus réputés de l'Hexagone. A la mort de son père, il avait hérité de la propriété familiale, le Clos Solluce, qui donnait des vins de Bellet réputés.
Dans sa lettre il m'informait qu'il avait aménagé le parc"conformément à ses rêves"(selon ses propres termes) et en hommage à Raymond Roussel, que son grand-père avait bien connu. Il désirait me servir de guide. Nous en profiterions pour évoquer nos souvenirs communs des années de fac.
Il m'accueillit chaleureusement et sans tarder me conduisit à la première merveille du parc:

sur un socle était érigée une plaque de verre de 5 m de large sur 2 m de haut. La carte du Tchad y était comme incrustée. On pouvait reconnaître facilement villes, fleuves, lac Tchad et autres détails géographiques.
Jérôme me passa une paire de lunettes hologrammatiques de son invention, puis il appuya ( il me dit en souriant:" je fais maintes pressions d'Afrique") sur des points précis du Chari.
Je vis alors défiler devant mes yeux, en relief et comme si je me trouvais au milieu des différentes scènes, pirogues descendant le courant, hippopotames barbotant dans un bras mort du fleuve, pêcheurs tirant leurs filets, enfants jouant et s'aspergeant...
Il m'expliqua que son père avait longtemps vécu au Tchad. Il avait tourné, en 8 mm, de nombreux films documentaires pendant son séjour. Jérôme les avait "travaillés" pour qu'ils s'adaptent aux lunettes.
Ensuite,-et là je retrouvais l'étudiant à l'aise avec les chiffres- il m'apprit que le débit moyen du Chari à N'Djamena passait de 149 m3 seconde en mai , à 3000 m3 seconde en octobre.

-Eh oui, le Chari varie conclut-il.

Il m'entraîna plus loin.
Tiens, d'où provenait cette rumeur?
-De la ronde des cent livrées. C'est là que nous allons, m'apprit-il. En chemin Jérôme m'expliqua qu'il avait engagé 100 intermittents du spectacle. Il avait procuré à chacun une livrée de majordome, puis avait demandé qu'on écrivît sur le dos de chaque livrée le titre d'un roman ou d'un recueil de poèmes.Les cent, le dos tourné vers le centre, formaient une grande ronde .
Chaque invité pouvait tenter sa chance: il avait le choix pour circuler à l'intérieur du cercle d'entrer en roue-selle ou en bi ansé. (l'un des premiers modèles de vélocipède, avec selle recourbée en anse, pour le confort des fesses). J'enfourchai la roue-selle, ce monocycle de cirque. Je pénétrai dans le cercle et frôlant les dos présentés, tentai de retenir le plus grand nombre de titres, cela pendant les 5 minutes permises.
Comme les dadaïstes du cabaret Voltaire hurlant des poèmes simultanés, les cent pseudo majordomes, dans un tohu-bohu assourdissant récitaient ensemble des extraits du livre qu'ils représentaient.
Je me permis quelques zigzags pour relire certains titres, mais j'avoue ne pas en avoir retenu plus de dix. Il fallait ensuite identifier l'auteur de chaque œuvre reconnue...Le meilleur score donnerait droit aux 5 volumes de la Pléiade contenant les écrits complets de J. Roll.

L'air vif des collines, la marche à travers le parc avaient aiguisé mon appétit et j'avais le gosier sec.
- Par là, y' a ce qui t' faut, me dit Jérôme.
Il s'engagea avec moi dans une belle allée serpentant au milieu des vignes. Elle menait à une petite chaumière bretonne. Devant l'entrée se tenait une Paimpolaise en tenue traditionnelle.
Sur une table , près d'elle étaient disposés far, riz , bols.
Jérôme m'apprit que sa grand-mère , une bretonne de Bréhat, avait réussi à cultiver du riz dans son domaine.
Les bols contenaient de la bisque de homard, de la soupe de poissons, des potages d'algues, au choix des invités.
Un tonneau surélevé, disposé au bord de la table permettait de boire à discrétion et à tire-larigot un excellent cidre breton. Je me restaurai rapidement, puis continuai la visite, allant de surprise en surprise.

A chaque arrêt, J.Roll prenait plaisir à me détailler les raisons qui l'avaient poussé à créer, à cet endroit, telle merveille. Certaines de ses "inventions" me prouvaient que mon copain de fac avait su conserver ce pouvoir de surprendre , de déconcerter, d'émerveiller qu'il possédait déjà, étudiant.

Vers le soir, le professeur "Chanterelle", m'annonça que tous les secrets de son parc étaient maintenant connus. Il reprit avec moi le chemin de la chaumière où nous attendaient d' autres invités . Bientôt un gai dîner nous réunit tous.

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