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Le clapotis de ma mémoire

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Il est une plage à quelques encablures de Castel Meur et du gouffre de Plougrescant, située sur la commune de Gouermel. L’endroit est lugubre, désolé, aucune habitation. De la lande, de la lande dans un fatras chaotique de rochers de granit. La mer y est toujours froide, vraiment très froide, et une épaisse couche de goémon recouvre la grève.

De quinze kilomètres à l’intérieur des terres, les cultivateurs venaient y chercher le varech nécessaire à la fertilisation de leurs champs. Durant ce printemps 44, dès potron-minet, Le Rochois, premier charretier de la ferme de Keravel, partait avec la charrette attelée, accompagné d’un ou deux ouvriers agricoles chargés de râteaux et de fourches à gerber. Charretée faite, ils n’étaient de retour qu’à la nuit tombée, non sans avoir amassé chacun un grand sac de coquillages ; coques, palourdes et ormeaux que les femmes faisaient revenir en ragoût le soir même. Ils n’avaient pas oublié de capturer des « dormeurs », ces crabes dont ils suçaient les pattes et mangeaient chair et corail avec délice. Une épaisse tranche de « pain plié de Morlaix » recouverte de beurre salé et une bolée de cidre complétaient le repas.
La Bretagne était pauvre en ces années d’occupation, mais personne ne connaissait vraiment la faim.

Toutefois, quand le jour du Seigneur arrivait, après avoir rempli leurs devoirs religieux à l’église du village sous le regard bienveillant de Sant Erwan, le saint Patron du pays, les jeunes de la région, garçons et filles, disparaissaient subitement pour se retrouver sur cette plage délaissée de Gouermel. Là, ils se baignaient, plaisantaient, se courtisaient, improvisaient des fest-noz qui soudaient leur identité culturelle au rythme de leurs pas frappant le sol. L’eau y était glaciale mais ils fuyaient la génération de leurs parents qui eux, préféraient Trestel, une plage de sable fin, blanc, sans algues, distante de peu de kilomètres et qui enchantait les bambins constructeurs de châteaux de sable.

J’oublie de dire que Gouermel n’était pas un endroit tout à fait désert. Il y avait la cabane. La cabane de la Mère Françoise ; Soizic pour les amis.
C’était un débit de boissons, ou considéré comme tel. Une taverne aux planches disjointes où l’on servait du cidre à la bolée et du « lambig », une sorte de calvados qui brûlait en descendant comme un galet au fond de l’estomac. Parfois on pouvait y consommer quelques crêpes salées mais là, pas question de passer commande, c’était selon l’humeur de la tenancière et encore, pas pour n’importe qui.

Mais qui était Soizic ? Une veuve ? Comment était-elle arrivée là ? Je ne l’ai jamais su.
Tout ce que je sais, c’est qu’elle portait fièrement la coiffe du Trégor à deux cornes pointant vers chacune de ses épaules et qu’elle rajustait constamment son chignon. Je sais aussi qu’elle était complice et confidente de tous ces jeunes qui venaient se baigner sur sa plage.
Soizic était accueillante et large d’esprit.

Le soir venu, elle plaçait des lampes à pétrole devant chacune des fenêtres de sa taverne, peut-être pour éloigner les korrigans mais surtout pour signaler sa position à quelques pêcheurs attardés en mer. C’était aussi à l’intention des clients du soir.
Et depuis la fin de l’année 41 elle en recevait, des visiteurs nocturnes...

Des jeunes gens de dix-huit, vingt ans venus des alentours se serraient autour d’une table, une bolée devant eux. Une bougie vacillante burinait leurs mines de conspirateurs résolus. À voix feutrée, ils refaisaient le monde en commençant par la Bretagne. Ils parlaient de nationalisme, du gouvernement provisoire, d’Olier Mordrel fondateur de Breiz Atao, des héros brezhoneg... Le combat des trente, la duchesse en sabots, la chouannerie, Messire Bertrand Du Guesclin.
GAST !... Ah ça non, pas celui-là, Du Guesclin n’était qu’un traître vendu aux Francs !

Ces soirs-là, autour de la table il y avait de solides gaillards, des habitués : le Rochois, fils d’un riche fermier, Louarn, valet de ferme qui faisait également commerce de peaux de renard, Kikon le boiteux qui devait sa jambe folle au sabot d’un cheval, l’Antoine qui tenait le moulin à marée sur la ria, et puis celui qu’on appelait l’Irlandais parce qu’il était roux, bien que ni lui ni ses aïeuls n’aient jamais mis les pieds dans ce pays, mais peu importe.
Leur stratégie au départ du conflit avait l’avantage de la simplicité. Dans un premier temps ils soutiendraient l’envahisseur Teuton, puis ensuite, ils se faisaient fort d’obtenir l’autonomie de la Bretagne au sein d’un Grand Reich. Leurs chefs en avaient obtenu l’assurance des autorités d’occupation.
Et après... tout serait possible pour leur chère bannière herminée.
Le Germain venait de leur prouver sa confiance en leur distribuant quelques armes. Des mitraillettes de paras anglais « Sten » prises à la résistance et des grenades à manche.

Oh, ma doué beniguet ! Portés par leur foi en la Bretagne, ce vieux pays de leurs pères, ils ne se doutaient pas qu’il s’agissait de collaboration et donc de trahison.
Pour eux, les bretons qui avaient « passé l’eau », comme on disait à l’époque de ceux qui avaient rejoint la perfide Albion, avaient renié leurs racines. Quant aux membres des réseaux de résistance, eux, se battaient pour garder le joug de servitude français qui pesait sur leurs épaules. Ces jeunes utopistes ne savaient pas que l’Histoire est implacable, elle ne permet pas que l’on se trompe de camp.

Et puis un jour, après le Débarquement du 6 juin 1944, ce fut la grande débandade. À ce petit jeu, peu importe qui a raison ou tort, quand on gagne on est un héros, quand on perd on est un félon. Dès lors, en Bretagne comme d’ailleurs partout en France, tout le monde devint résistant du jour au lendemain et ceux qui avaient commercé avec le boche, en bonne intelligence, étaient les plus acharnés à vouloir prouver leur patriotisme.
Les conjurés se débarrassèrent de leurs armes dans ce bras de mer appelé « Le Jaudy », là où la vase peut atteindre deux mètres de profondeur. Des armes qui d’ailleurs ne leur avaient jamais servi, elles portaient seulement l’odeur du varech et le poids de leur infamie. Cette poignée de jeunes hommes idéalistes se dispersa en se promettant de se retrouver dans un premier temps en Irlande, puis ensuite en Argentine. Ils avaient de sérieux contacts à l’étranger, un solide réseau allait les prendre en charge, ou tout du moins le croyaient-ils.
Bien évidemment, ils étaient connus, fichés, et des combattants de leur âge, de leur village, leurs camarades de classe chez les sœurs Sainte Catherine de l’Enfant Jésus, avec brassard, béret basque, armes au poing, vinrent encercler les fermes de leurs parents. Ils bousculèrent famille et personnel, les plaquèrent contre le mur de la salle commune où peu de temps auparavant trônait la photo du Maréchal Pétain, entre la planche à pain et le crucifix.

Les mailles du filet étaient lâches, par chance le Rochois réussit à passer au travers. Certains de ses amis ayant fait le choix de rester à la ferme virent leurs vingt ans stoppés net contre le talus de leur champ par une rafale de pistolet-mitrailleur. Eux qui avaient commencé à étudier l’espagnol dès l’année 36, au début de la « guerra civil española » et qui rêvaient de Pampa. C’est vrai qu’ils connaissaient le cul des vaches aussi bien que les gauchos argentins.
Le Rochois s’enfuit loin, très loin, enfin presque... Jusqu’à Paris. C’est là qu’il se cacha sous un faux nom, Monsieur Brunet, me semble-t-il.

Et la mère Soizic, me direz-vous ? Bah, elle l’a échappé belle.
Elle aussi fut inquiétée et malmenée par les nouveaux héros, les libérateurs de la Patrie, elle qui, dans sa baraque, recevait aussi bien les résistants que les nationalistes. La difficulté avait consisté à ce qu’ils ne se rencontrent jamais, ce qu’en fin de compte elle avait merveilleusement réussi à faire.
Sacrée Soizic, va !
Mais finalement, qui peut dire où était son mensonge et qui peut prétendre à une quelconque vérité ?

Quelque dix ans plus tard le Rochois revint au pays, il n’y avait aucune ombre de rancœur ni de ressentiment dans son comportement. Sur la plage de Gouermel il tenait un très jeune garçon par la main, Soizic était là, sur le pas de sa taverne, son antique châle noir en fil de soie des Indes posé sur ses épaules. Comme d’habitude, de ses mains boudinées, elle rajustait son chignon et arrangeait sa coiffe.
Le petit garçon refusa de l’embrasser. C’était une grosse et vieille femme qui piquait à cause de sa barbe et de sa moustache. De toute façon, le gamin était venu sur la plage pour faire un mur qui arrêterait la marée montante. Un jour, il réussirait à l’aide de galets et d’algues mélangés à du sable. Chaque année suivante, durant les vacances d’été, il revenait en Bretagne et améliorait sa technique.

Ce jour-là, ce que se sont dit Soizic et le Rochois, il ne le sut jamais, le couple se parlait dans un langage hermétique dont il ne comprenait qu’une dizaine de mots et de plus, il s’en moquait éperdument.
Soizic mourut dans l’année.

Aujourd’hui le Rochois repose dans la chapelle familiale de Notre-Dame de la Pitié, avec seulement une petite plaque de granit rose de Ploumanac’h indiquant les dates de sa naissance et celle de sa mort. C’est suffisant pour une boîte ronde de vingt centimètres de haut contenant trois ou quatre cents grammes de cendres placée dans une urne funéraire.

Mais, allez donc faire un tour sur cette plage de Gouermel par la route des ajoncs, aujourd’hui il y a de nombreuses résidences principales et secondaires et la baraque de Soizic est en dur. La dernière fois que j’y suis allé, on y servait une nourriture de piètre qualité, des pizzas surgelées entre autres.
Les propriétaires n’ont jamais entendu parler de l’ancienne tenancière, l’établissement ayant été vendu et revendu à maintes reprises. Néanmoins, il y a une terrasse où vous pourrez déguster une bouteille de cidre bouché en regardant les quelques barcasses échouées sur la grève. À la suite des marées noires, le goémon a beaucoup diminué mais il revient peu à peu.
Au loin, votre regard sera capté par cet amoncellement de roches granitiques orangées que les plus fortes tempêtes n’ont jamais réussi à dompter.

Mais attention, si vous vous baignez, la mer y est toujours froide, vraiment très froide.

PRIX

Image de Eté 2016
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Loodmer · il y a
Souvenirs d'enfance sur fond de guerre, avec toutes les composantes d'une France divisée,
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JACB · il y a
la plage de Gouermel en héritage pour ce petit garçon. J'espère que plus qu'un mur de sable et de varech à disputer aux vagues , son papa lui aura confié les pages de sa jeunesse. C'est un très bon moment de lecture, merci Alain.
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Alain de La Roche · il y a
Oui JACB, sans volonté consciente il lui a fait parvenir une ou deux pages de l’histoire de la Bretagne.
Des pages événementielles qui percutent l’histoire de France, des pages qu’il n’est pas encore de bon ton d’évoquer.

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Gwen2914 · il y a
Rectificatif, je me suis baignée cet été dans le Finistère et en Île. et Vilaine après une randonnée à pied et c'est bien bon.
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Gwen2914 · il y a
Très beau texte, émouvant .Tout est bien décrit, simplement, des expressions, des mots, des lieux qui me font revivre les propos de mon papa, de mon cousin.....souvenir, souvenir. Je me note la plage de Gouermel qui sait par un détour en Bretagne j'irai à sa découverte avec une baignade. Sur ce point, vous poussez un peu, je m'y baigne en Bretagne (22 et 29 pour les départements). Merci pour ce beau texte et ce partage.
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Sylvie Franceus · il y a
Ici, même le clapotis est froid... vraiment froid... merci... je me suis laissée portée par votre récit sur la plage de Gouermel... les pieds dans l'eau de la mer froide... vraiment froide... les yeux fixés dans ceux de Soizic... votre texte lu à voix haute prend une teneur supplémentaire... celle d'un conte, sarcastique... mais un conte quand même... vous savez, la coiffe à deux cornes de Soizic me fait penser au chapeau à deux bonjours que portaient les femmes en Bourbonnais.... le bonjour traduit le bord du dit chapeau... on l'appelle aussi le " biche tout de suite " parce qu'on peut s'embrasser sans enlever sa jolie coiffe de mousse blanche et de paille... on dirait un joli beignet ficelé par un ruban noir... si noir...
merci

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Alain de La Roche · il y a
Mais ce n'est pas un conte, je pense que vous avez compris que le petit garçon, c'est moi.
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Sylvie Franceus · il y a
Ce n'est pas un conte.... mais ça pourrait .... parole de sylvie.... je sais que ce n'est pas un conte... parce que c'est marqué " histoire " dans le rectangle au dessus du titre de votre... histoire.... et oui, j'avais compris que l'ancien petit garçon, c'est vous.... mais dites moi... est ce que le mur fabriqué avec des galets, des algues et du sable... est ce que ce mur a fini par arrêter la marée ?
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Claudine Brossard Marchal · il y a
Une sacrée plume, Le Braz n'est pas loin. Le Trégor fut aussi un haut lieu de la Résistance où beaucoup de ceux que nos puissants nommeraient des moins que rien ont perdu la vie pour "une certaine idée de la Fance".
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Alain de La Roche · il y a
Le Braz ? Vile flatteuse...
;-)))
Le Trégor c'est aussi Ernest Renan.

En effet, beaucoup ont perdu la vie pour "une certaine idée de la France". 
Avez-vous vu le film « Lacombe Lucien » ?
Comment un jeune garçon, même sans être idéaliste, bascule dans la collaboration.
Pour une jeunesse passionnée, politisée, l'époque était propice à un engagement d'un côté ou de l'autre.
La France a honte de cette partie de son histoire. Le collaborationnisme ou tout simplement l'attitude atone de la population sont occultés des livres d'histoire.
Ne nous voilons pas la face, les héros de la patrie se sont surtout révélés après le débarquement.

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Claudine Brossard Marchal · il y a
Avez-vous lu "La chaise n°14" un roman de Fabienne Juhel sur les méfaits de ces résistants de la dernière heure du côté de Saint Brieux ?
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Alain de La Roche · il y a
Saint Brieuc avec un C. SVP. ;-)
Je viens de lire le résumé du livre. Intéressant en effet.

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Françoise Grand'Homme · il y a
Un sujet sensible. Un récit captivant.
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Luc Michel · il y a
Un monde totalement inconnu pour moi, (je suis allé deux fois seulement en Bretagne et j'avais bien aimé) qui s'efface peu à peu des mémoires...vraiment très intéressant, j'ai beaucoup apprécié votre récit bien construit, empreint de nostalgie et d'amour pour votre beau pays. Je ne savais pas que la collaboration en Bretagne pouvait se penser comme un espoir pour ceux qui prônent l'indépendance. Actuellement ce mouvement existe t-il encore ? (celui de l'indépendance, je veux dire).
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Alain de La Roche · il y a
Ecoutez Gilles Servat jusqu'au bout, il va vous en dire plus que moi.
https://www.youtube.com/watch?v=W1DUjvfn-RU

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Utilisateur désactivé · il y a
Ah la Bretagne! C'est beau et votre texte me donne envie d'y retourner!
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Alain de La Roche · il y a
Merci Epitaph,
Je pense que ce texte qui débute mon livre : « Le clapotis de ma mémoire », ne peut toucher qu’un petit nombre de lecteurs et pourtant, je peux vous dire qu’en privé, il est contesté jusque dans ma famille. Un récit totalement authentique qui aborde un sujet encore très sensible de nos jours, la collaboration en Bretagne.

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Alain Adam · il y a
Mon vote solidaire et enthousiaste!
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Alain de La Roche · il y a
De retour d’un long périple, je découvre votre vote et vous en remercie.
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