Le clapotis de ma mémoire

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Qui suis-je ? Bof, un voyageur, un curieux, peut-être un voyeur… nobody, nemo, personne finalement, bien que Personne n’était pas n’importe qui, c’était quelqu’un qui savait voyage  [+]

Image de Eté 2016
Il est une plage à quelques encablures de Castel Meur et du gouffre de Plougrescant, située sur la commune de Gouermel. L’endroit est lugubre, désolé, aucune habitation. De la lande, de la lande dans un fatras chaotique de rochers de granit. La mer y est toujours froide, vraiment très froide, et une épaisse couche de goémon recouvre la grève.

De quinze kilomètres à l’intérieur des terres, les cultivateurs venaient y chercher le varech nécessaire à la fertilisation de leurs champs. Durant ce printemps 44, dès potron-minet, Le Rochois, premier charretier de la ferme de Keravel, partait avec la charrette attelée, accompagné d’un ou deux ouvriers agricoles chargés de râteaux et de fourches à gerber. Charretée faite, ils n’étaient de retour qu’à la nuit tombée, non sans avoir amassé chacun un grand sac de coquillages ; coques, palourdes et ormeaux que les femmes faisaient revenir en ragoût le soir même. Ils n’avaient pas oublié de capturer des « dormeurs », ces crabes dont ils suçaient les pattes et mangeaient chair et corail avec délice. Une épaisse tranche de « pain plié de Morlaix » recouverte de beurre salé et une bolée de cidre complétaient le repas.
La Bretagne était pauvre en ces années d’occupation, mais personne ne connaissait vraiment la faim.

Toutefois, quand le jour du Seigneur arrivait, après avoir rempli leurs devoirs religieux à l’église du village sous le regard bienveillant de Sant Erwan, le saint Patron du pays, les jeunes de la région, garçons et filles, disparaissaient subitement pour se retrouver sur cette plage délaissée de Gouermel. Là, ils se baignaient, plaisantaient, se courtisaient, improvisaient des fest-noz qui soudaient leur identité culturelle au rythme de leurs pas frappant le sol. L’eau y était glaciale mais ils fuyaient la génération de leurs parents qui eux, préféraient Trestel, une plage de sable fin, blanc, sans algues, distante de peu de kilomètres et qui enchantait les bambins constructeurs de châteaux de sable.

J’oublie de dire que Gouermel n’était pas un endroit tout à fait désert. Il y avait la cabane. La cabane de la Mère Françoise ; Soizic pour les amis.
C’était un débit de boissons, ou considéré comme tel. Une taverne aux planches disjointes où l’on servait du cidre à la bolée et du « lambig », une sorte de calvados qui brûlait en descendant comme un galet au fond de l’estomac. Parfois on pouvait y consommer quelques crêpes salées mais là, pas question de passer commande, c’était selon l’humeur de la tenancière et encore, pas pour n’importe qui.

Mais qui était Soizic ? Une veuve ? Comment était-elle arrivée là ? Je ne l’ai jamais su.
Tout ce que je sais, c’est qu’elle portait fièrement la coiffe du Trégor à deux cornes pointant vers chacune de ses épaules et qu’elle rajustait constamment son chignon. Je sais aussi qu’elle était complice et confidente de tous ces jeunes qui venaient se baigner sur sa plage.
Soizic était accueillante et large d’esprit.

Le soir venu, elle plaçait des lampes à pétrole devant chacune des fenêtres de sa taverne, peut-être pour éloigner les korrigans mais surtout pour signaler sa position à quelques pêcheurs attardés en mer. C’était aussi à l’intention des clients du soir.
Et depuis la fin de l’année 41 elle en recevait, des visiteurs nocturnes...

Des jeunes gens de dix-huit, vingt ans venus des alentours se serraient autour d’une table, une bolée devant eux. Une bougie vacillante burinait leurs mines de conspirateurs résolus. À voix feutrée, ils refaisaient le monde en commençant par la Bretagne. Ils parlaient de nationalisme, du gouvernement provisoire, d’Olier Mordrel fondateur de Breiz Atao, des héros brezhoneg... Le combat des trente, la duchesse en sabots, la chouannerie, Messire Bertrand Du Guesclin.
GAST !... Ah ça non, pas celui-là, Du Guesclin n’était qu’un traître vendu aux Francs !

Ces soirs-là, autour de la table il y avait de solides gaillards, des habitués : le Rochois, fils d’un riche fermier, Louarn, valet de ferme qui faisait également commerce de peaux de renard, Kikon le boiteux qui devait sa jambe folle au sabot d’un cheval, l’Antoine qui tenait le moulin à marée sur la ria, et puis celui qu’on appelait l’Irlandais parce qu’il était roux, bien que ni lui ni ses aïeuls n’aient jamais mis les pieds dans ce pays, mais peu importe.
Leur stratégie au départ du conflit avait l’avantage de la simplicité. Dans un premier temps ils soutiendraient l’envahisseur Teuton, puis ensuite, ils se faisaient fort d’obtenir l’autonomie de la Bretagne au sein d’un Grand Reich. Leurs chefs en avaient obtenu l’assurance des autorités d’occupation.
Et après... tout serait possible pour leur chère bannière herminée.
Le Germain venait de leur prouver sa confiance en leur distribuant quelques armes. Des mitraillettes de paras anglais « Sten » prises à la résistance et des grenades à manche.

Oh, ma doué beniguet ! Portés par leur foi en la Bretagne, ce vieux pays de leurs pères, ils ne se doutaient pas qu’il s’agissait de collaboration et donc de trahison.
Pour eux, les bretons qui avaient « passé l’eau », comme on disait à l’époque de ceux qui avaient rejoint la perfide Albion, avaient renié leurs racines. Quant aux membres des réseaux de résistance, eux, se battaient pour garder le joug de servitude français qui pesait sur leurs épaules. Ces jeunes utopistes ne savaient pas que l’Histoire est implacable, elle ne permet pas que l’on se trompe de camp.

Et puis un jour, après le Débarquement du 6 juin 1944, ce fut la grande débandade. À ce petit jeu, peu importe qui a raison ou tort, quand on gagne on est un héros, quand on perd on est un félon. Dès lors, en Bretagne comme d’ailleurs partout en France, tout le monde devint résistant du jour au lendemain et ceux qui avaient commercé avec le boche, en bonne intelligence, étaient les plus acharnés à vouloir prouver leur patriotisme.
Les conjurés se débarrassèrent de leurs armes dans ce bras de mer appelé « Le Jaudy », là où la vase peut atteindre deux mètres de profondeur. Des armes qui d’ailleurs ne leur avaient jamais servi, elles portaient seulement l’odeur du varech et le poids de leur infamie. Cette poignée de jeunes hommes idéalistes se dispersa en se promettant de se retrouver dans un premier temps en Irlande, puis ensuite en Argentine. Ils avaient de sérieux contacts à l’étranger, un solide réseau allait les prendre en charge, ou tout du moins le croyaient-ils.
Bien évidemment, ils étaient connus, fichés, et des combattants de leur âge, de leur village, leurs camarades de classe chez les sœurs Sainte Catherine de l’Enfant Jésus, avec brassard, béret basque, armes au poing, vinrent encercler les fermes de leurs parents. Ils bousculèrent famille et personnel, les plaquèrent contre le mur de la salle commune où peu de temps auparavant trônait la photo du Maréchal Pétain, entre la planche à pain et le crucifix.

Les mailles du filet étaient lâches, par chance le Rochois réussit à passer au travers. Certains de ses amis ayant fait le choix de rester à la ferme virent leurs vingt ans stoppés net contre le talus de leur champ par une rafale de pistolet-mitrailleur. Eux qui avaient commencé à étudier l’espagnol dès l’année 36, au début de la « guerra civil española » et qui rêvaient de Pampa. C’est vrai qu’ils connaissaient le cul des vaches aussi bien que les gauchos argentins.
Le Rochois s’enfuit loin, très loin, enfin presque... Jusqu’à Paris. C’est là qu’il se cacha sous un faux nom, Monsieur Brunet, me semble-t-il.

Et la mère Soizic, me direz-vous ? Bah, elle l’a échappé belle.
Elle aussi fut inquiétée et malmenée par les nouveaux héros, les libérateurs de la Patrie, elle qui, dans sa baraque, recevait aussi bien les résistants que les nationalistes. La difficulté avait consisté à ce qu’ils ne se rencontrent jamais, ce qu’en fin de compte elle avait merveilleusement réussi à faire.
Sacrée Soizic, va !
Mais finalement, qui peut dire où était son mensonge et qui peut prétendre à une quelconque vérité ?

Quelque dix ans plus tard le Rochois revint au pays, il n’y avait aucune ombre de rancœur ni de ressentiment dans son comportement. Sur la plage de Gouermel il tenait un très jeune garçon par la main, Soizic était là, sur le pas de sa taverne, son antique châle noir en fil de soie des Indes posé sur ses épaules. Comme d’habitude, de ses mains boudinées, elle rajustait son chignon et arrangeait sa coiffe.
Le petit garçon refusa de l’embrasser. C’était une grosse et vieille femme qui piquait à cause de sa barbe et de sa moustache. De toute façon, le gamin était venu sur la plage pour faire un mur qui arrêterait la marée montante. Un jour, il réussirait à l’aide de galets et d’algues mélangés à du sable. Chaque année suivante, durant les vacances d’été, il revenait en Bretagne et améliorait sa technique.

Ce jour-là, ce que se sont dit Soizic et le Rochois, il ne le sut jamais, le couple se parlait dans un langage hermétique dont il ne comprenait qu’une dizaine de mots et de plus, il s’en moquait éperdument.
Soizic mourut dans l’année.

Aujourd’hui le Rochois repose dans la chapelle familiale de Notre-Dame de la Pitié, avec seulement une petite plaque de granit rose de Ploumanac’h indiquant les dates de sa naissance et celle de sa mort. C’est suffisant pour une boîte ronde de vingt centimètres de haut contenant trois ou quatre cents grammes de cendres placée dans une urne funéraire.

Mais, allez donc faire un tour sur cette plage de Gouermel par la route des ajoncs, aujourd’hui il y a de nombreuses résidences principales et secondaires et la baraque de Soizic est en dur. La dernière fois que j’y suis allé, on y servait une nourriture de piètre qualité, des pizzas surgelées entre autres.
Les propriétaires n’ont jamais entendu parler de l’ancienne tenancière, l’établissement ayant été vendu et revendu à maintes reprises. Néanmoins, il y a une terrasse où vous pourrez déguster une bouteille de cidre bouché en regardant les quelques barcasses échouées sur la grève. À la suite des marées noires, le goémon a beaucoup diminué mais il revient peu à peu.
Au loin, votre regard sera capté par cet amoncellement de roches granitiques orangées que les plus fortes tempêtes n’ont jamais réussi à dompter.

Mais attention, si vous vous baignez, la mer y est toujours froide, vraiment très froide.

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