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En compétition

Depuis l’aube les hommes marchent en silence. Leur respiration forme un nuage de buée que les tourbillons du vent dispersent rapidement. Une corneille s’envole dérangée dans sa quête de nourriture. Elle proteste avec véhémence contre ces intrus sur son territoire. Une congénère répond pour approuver son courroux. Les hommes marchent en silence pour ne pas indisposer les divinités et génies qui peuplent la montagne.
Rao ouvre la marche. De temps en temps il arrache un brin d’herbe et l’offre dans le vent aux paros des sommets qui doivent les épier. Il marmonne les incantations. Ator, l’ancien, qui a disparu à la saison des neiges, lui a révélé ces secrets lors de son initiation. Les paros, invisibles, peuplent le flanc de la montagne et bouleversent les pierres des cimes avec fracas quand les humains s’approchent de leurs domaines.
Moo remarque des traces d’un animal qu’il ne connait pas. Son instinct de chasseur fait place à son étonnement et il partirait bien lance en avant si le but de l’expédition n’était pas autre.
Agar porte dans un sac de peau d’auroch des percuteurs discoïdes qui n’ont pas encore taillés de pierre. Ses pieds s’enfoncent dans les plaques de névés avec un crissement strident. À chaque pas, il plante le bout de sa lance en avant et s’appuie dessus. Le bois de renne emmanché à la pointe vibre à chaque choc et les crins de queue de cheval qui suturent la jonction virevoltent malgré le sang du dernier auroch abattu qui les macule de brun.
Nouf ferme la marche. Il serre dans son poing un javelot de son invention dont la pointe et le manche se désunissent lors de l’impact, mais une forte lanière de cuir les relient et entravent la proie dans sa fuite. Dans sa besace de cuir il serre, avec les lanières de viande séchée et des châtaignes, un morceau d’étoupe, une pierre ferreuse brune et un silex. Ces accessoires font de lui le maître du feu. C’est vers lui que les regards se tournent quand une situation nouvelle surgit. Nouf ferme les yeux aspire de l’air par son gros nez et quand il ouvre les yeux il dicte le résultat que son cerveau actif lui a suggéré. C’est lui qui a trouvé l’astuce de brûler des herbes sous les nids des abeilles pour leur voler leur miel sans se faire piquer. C’est lui qui a trouvé le moyen de garder de l’eau dans une calebasse pour les longues marches. C’est lui qui mâche des graines et qui recrache le jus pour récolter une huile qui brûle sans fumer dans les grottes pour les éclairer. Nouf est leur savant.
Hou est resté dans la grotte. Il protège Mio et Sao des ours, des hyènes et des hordes hostiles qui chassent les humains pour leur viande. Armé d’un bâton qui se termine par la souche du jeune chêne dont les racines coupées font une masse hirsute de pointes griffues, Hou est capable de mettre hors combat un ours ou d’assommer un auroch en pleine course. Il porte autour de son cou les griffes du premier ours qu’il a tué. Son torse est large et velu. On voit ses muscles qui naviguent sous sa peau quand il manie sa massue et malgré leur vaillance les autres hommes de la horde ne cherchent pas à lui ravir sa compagne. Mio est à lui, personne ne le conteste et les deux enfants qu’elle a portés sont de lui sans conteste.
Rao suit le chemin qu’Ator avait pris il y a déjà plusieurs printemps. Ce chemin conduit à la montagne des fleurs blanches et duveteuses. La mère des haches coule au creux de cette vallée entre les parois de basalte noir. Dans le fond du ruisseau les haches dans leur cocon de pierre attendent Rao pour naître et donner leur magie aux humains vertueux qui respectent les usages.
Le corps d’Ator est maintenant allongé la face vers le soleil avec ses armes et ses bijoux. Il repose sous un monticule de galets que les membres de la horde ont remontés de la rivière.
Des lièvres détalent devant le groupe. Nouf lance son javelot mais il est trop loin pour atteindre sa cible. Rao lui jette un regard mauvais. Nous n’allons pas indisposer les Paros pour des gamineries.
Plus haut, d’énormes chamois broutent des buissons odorants tout en surveillant les intrus. L’herbe maintenant crisse sous les pas. Moo pose un genou à terre pour reprendre son souffle, le groupe s’arrête. Moo tousse encore un peu et crache dans l’herbe une écume tachée de rouge. C’est ce mauvais génie qui pendant une chasse sous l’orage est entré dans son corps et lui mange les forces et les poumons. Ator lui aurait fait boire de la cendre dans de l’eau mais, Rao ne connait pas le remède, Ator est parti trop tôt. Moo repart, réconforté par le groupe autour de lui.
La troupe arrive devant un ruisseau où des eaux furieuses dévalent en bouillonnant. Rao fait signe de continuer. Nous ne sommes pas devant la mère des haches, il faut monter encore. Agar s’élance et franchit d’un bon le ruisseau fier de son exploit. Il brandit son javelot haut sur sa tête. Les autres passent plus posément. Agar pousse le cri de ralliement de la horde et l’écho lui renvoie le cri que répercutent les parois de l’encaissement. Rao lui fait comprendre avec des mots et des gestes qu’il a réveillé les Paros des montagnes. Agar baisse la tête mi-apeuré mi-fautif.
Le groupe repart, pas très rassuré par l’écho qu’ils ne peuvent expliquer que par du surnaturel. Leur vie est peuplée de surnaturel. Les nuages, le tonnerre, la foudre, la maladie, la mort. Tout est régit par des génies de forme et d’aspect différents. Ceux qui se cachent dans l’eau, ceux qui se dissimulent sous les buissons, ceux qui en se déplaçant font le vent, tous ces génies leur sont hostiles et ne pensent qu’à les tourmenter.
En se retournant leur regard embrasse la plaine. Ils retrouvent leur terrain de chasse et le groupe de roches où la grotte est dissimulée. On ne fait du feu que la nuit pour ne pas signaler le refuge aux tribus rivales ou aux chasseurs solitaires qui cherchent à rejoindre un groupe. Des chevaux courent se protéger dans un bosquet et Moo fait signe à l’assemblée en frottant son ventre. Il va inscrire de l’équidé au menu prochainement. Des vautours planent vers le lac. Il doit y avoir une charogne qui se prépare à trépasser et les gypaètes se concentrent pour le festin, si les loups les laissent approcher.
Les hommes grimpent maintenant la pente raide en suivant de temps en temps les sentes tracées par les chamois. Le clapotis de l’eau annonce la mère des haches. Rao s’oriente et montre la bonne direction. La troupe suit le sorcier et se permet de pousser des cris de joie. Le soleil chauffe les échines et le moral remonte avec l’oubli des Paros. Contre la paroi, une main dessinée au charbon indique l’emplacement où Ator était venu précédemment.
La mère des haches sort de la roche en deux filets limpides qui se réunissent dans une vasque de pierre. C’est là qu’Ator prenait les pierres qui renfermaient les haches de pierre verdâtres. Tout autour, le sol est parsemé de lames de pierre arrachées à la paroi par l’effet du dégel. Rao s’accroupit au bord de la vasque et repêche quelques pierres de bonne taille au fond de la pièce d’eau. Agar, accroupi s’emploie à tester les pierres à l’aide de ses percuteurs. Lorsqu’il frappe, le son lui indique si la pierre contient une hache ou si elle n’a pas encore enfanté. Les autres, médusés, n’osent pas se mêler à ce rite. Le commerce avec les entités les effrayent un peu. Agar lance des pierres et Moo ébauche un rictus de moquerie qui découvre des dents jaunâtres où la canine droite a disparu.
Les bonnes pierres sont enroulées dans des peaux. Rao confie à chaque chasseur un paquet et la colonne repart vers la plaine. Rao reste en arrière. Il immerge quelques quartiers de roches dans la mère des haches pour qu’elle enfante à leur prochaine visite d’autres haches. Avant de descendre il macule ses deux mains dans la boue. Il essuie certains doigts et les applique sur la paroi à un endroit protégé des intempéries. Cette marque de mains sans le majeur Ator l’apposait contre les parois des grottes qu’il hantait quand les ours ne les fréquentaient plus. Rao admire ces fleurs blanches duveteuses qui sont inconnues dans la plaine. Obéissant à une impulsion soudaine il en ramasse quelques plants avec leurs racines. Il pense en faire un remède pour Moo et faire sortir de sa poitrine le mauvais génie qui la ronge.
Dans la plaine en contrebas des chèvres insouciantes broutent dans un bouquet d’acacias. Moo ne pouvant dominer ses instincts se détache du groupe et part le bras armé du javelot. Un rictus, que nous dirions sadique de nos jours, déforme son visage. Plus il s’approche de ses proies plus ses sens sont en éveil. Il tourne au vent pour éviter d’être senti par les animaux. Tapi derrière une vieille souche foudroyée par les orages d’été, il attend le bon moment. Soudain le javelot jaillit et traverse le col d’une chèvre la pétrifiant sur place. La bête s’écroule et ses membres agitent l’air dans un réflexe de fuite. Les yeux révulsés, la langue tirée, elle vomit un flot sanguinolent. Son flanc tressaute convulsivement et s’apaise. Elle est entrée au royaume des ombres. Moo se précipite, il arrache le trait homicide et à même la blessure boit le sang qui s’écoule encore. Sortant un éclat de silex il s’active pour écorcher la bête.

Agar témoin de la défection de Moo et se doutant d’une aventure, a suivi la scène de loin. Il en profite pour saisir au passage un jeune cabri qui dans l’affolement s’est enfui du mauvais côté. Lui ayant entravé les pattes il l’installe sur son encolure malgré la charge de sa hotte remplie de pierres. Les cris de l’animal ayant alerté les autres, Nouf et Hou viennent aux nouvelles. Ils aident Moo à dépecer l’animal et se chargent de ramener des quartiers de viande fraîche. Moo, la face barbouillée de sang, entame une gambade autour de son javelot planté en terre puis, il enterre les yeux de la bête pour apaiser les paros dérangés par tout ce remue-ménage.
Mio l’épouse de Hou et Sao, la veuve d’Ator, accueillent les hommes avec des gloussements de satisfaction. Moo de son poing, l’air triomphant, frappe son torse devant les quartiers de chèvre. Sao quête la peau de l’animal. Moo là lui jette aux pieds en grand seigneur. La veuve d’Ator n’a pas encore fait son choix pour désigner un compagnon. Agar dépose le chevreau devant Sao. Celle-ci, les yeux brillants, sort un couteau en bois de bison pour sacrifier l’animal. Nouf s’interpose et fait comprendre qu’il désirerait plutôt s’en servir d’appât pour attirer les félins qui font fuir les proies de la plaine. L’assistance partage son idée en hochant de la tête et en murmurant plusieurs fois « Ha ha ! ».
Les dames s’occupent pour découper des viandes en lanières qui vont sécher cette nuit sur des pierres chaudes autour du feu. Les messieurs s’occupent à ranger leur butin de roches, vérifier leurs armes de chasse et Nouf fait boire dans sa main le jeune chevreau toujours entravé. Sa calebasse est presque vide, il ira au ruisseau avant la nuit.
Le soleil s’annonce mais ne se montre pas encore. Les gouttes de rosées ne brillent pas en perles de lumière. Quelques écharpes de brumes flottent au-dessus du bouquet d’acacias Moo et Nouf partent leurs javelots sur l’épaule roulés dans des tapis d’herbes longues et souples qui leur permettront de se dissimuler aux yeux des guetteurs du troupeau jusqu’au dernier moment. Cette nuit ils ont tous assistés à un rite sacré en faveur de Moo. Le groupe en cercle devant un tas de braises rougeoyantes invoquait l’esprit malin qui pourrissait la vie de Moo. Les participants reprenaient les incantations chantées par Rao. Les uns scandaient les onomatopées en tapant dans les mains, d’autres en choquant des os de cerf l’un contre l’autre. Sao en tant que veuve d’Ator faisait claquer les fouets de crins de cheval pour dissiper les esprits des airs. Rao fit accroupir Moo devant les braises et, lui pinçant le nez pour l’obliger à respirer, d'un grand coup, jeta des plantes sur les braises. Une fumée âcre s’éleva. Moo en respira une grosse bouffée et, toussant et éternuant, alla cracher dans les braises. Un grésillement s’ensuivit. Moo devait être débarrassé de son mauvais génie. Pour plus de sécurité, Rao lui fit aussi avaler une poudre faite des fleurs duveteuses des montagnes puis, l’assemblée continua une partie de la nuit en improvisant des chants qui n’avaient plus rien de magiques.
Deux mâles s’affrontent, les crinières au vent, les babines retroussées, les sabots battent l’air et les dents cherchent à mordre un point sensible. L’un est de trop dans le groupe des équidés. Nouf fait comprendre par gestes qu’il préférerait occire le plus sombre des deux adversaires. Moo lui fait signe d’attendre l’issue du combat. Les deux adversaires essayent de se mordre au garrot et échangent nombre de ruades. Quelques pouliches broutent des herbes tendres et savoureuses tout en suivant l’échauffourée d’un regard faussement désintéressé. La poussière irise les premiers rayons du soleil. Nouf, pour occuper son attente, tend une lanière en travers d’une sente fréquentée par les chevaux ; il fait signe à Moo que c’est un casse patte et d’y faire attention. Moo acquiesce, admiratif. Le groupe a fait une bonne recrue en le laissant se joindre à eux. Une des deux bêtes s’éloigne en boitant très bas d’une patte arrière. Nouf fait signe à son partenaire d’agir en se mettant en chasse de la victime. Lui s’occupera des fuyards.
Après une course de quelques pas le trait est propulsé avec force. Il siffle dans l’air et perfore le flanc de l’animal. Les autres s’enfuient dans tous les sens. Moo s’est plaqué contre le sol. Une pouliche fonce sur lui sans le voir, elle s’empale sur le javelot dressé juste devant son poitrail. Nouf crie « oh ! Oh ! Oh ! » pour dire qu’il a sa prise. Moo lui répond par « oh ! Oh ! Oh ! » pour dire que lui aussi a sa capture.
Ployant sous les quartiers de viande ils rentrent. Au préalable ils ont passé la journée à récupérer les peaux et les queues tout en se gavant de viande encore chaude. Sur le chemin du retour ils croisent Rao et Hou qui viennent pour les aider à porter la viande. Hou traîne sa hotte d’osier et apprenant qu’ils ont occis deux animaux ils se pressent d’aller avant que les rapaces ne s’emparent des carcasses.
Le clan regorge de nourriture pour une bonne semaine. Les femmes vont pouvoir sécher les lanières découpées avec des fines lames de silex et les coucher sur un lit de cendres pour les conserver. Les chasseurs pourront explorer plus au loin la plaine et les collines. Rao va pouvoir enfin tailler et polir ses haches pour la grande cérémonie du haut soleil.

PRIX

Image de Printemps 2019

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Ginette Vijaya · il y a
Un texte épique , et qui nous renvoie à une époque où il fallait vivre avec une nature offensive ou bienveillante .
On inventait aussi , on avait cet esprit d'innover et de créer le remède à partir de rien .
Une mine de renseignements !

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Miraje · il y a
Il y a du Rahan dans l'air ... !
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Ardillon · il y a
Rahan solitaire, eux en clan et faire flèche de tout bois. pas encore bison futé pour montrer chemin
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Samia.mbodong · il y a
Le quotidiens des hommes des savanes raconté de magnifique façon.
On a l'impression d'y être.
Bravo et merci je soutiens
Samia

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Ardillon · il y a
j'ai une suite
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Raïssa Seukep · il y a
Un beau texte ! Bravo.
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Haïtam · il y a
Je me suis laissé emporter dans ce quotidien tribal et chamanique qui nous vient du fond des âges et que vous relatez avec brio.
Si vous avez un instant pour vous laisser dériver Au fil de l'eau de mon poème, bienvenue !

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JACB · il y a
Voilà un texte passionnant fort bien documenté. Je me suis régalée à suivre les traces du clan, ça fourmille de détails , les scènes et les personnages sont particulièrement bien décrits. Bravo Ardillon*****
des paysages et du bricolage sur ma page...un peu loin de la préhistoire, si ça vous tente...

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Robert Bousquet · il y a
authentique , intégral , et départemental , comme disait mon instit , quand j'étais plus jeune , cela soulignait n 'avait rien compris , bravo tous mes votes .
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thierry · il y a
Votre texte est tellement parlant qu'on pourrait croire que vous y étiez. Bravo
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Ardillon · il y a
c'est mou pépé qui m'a tout raconté il le tenait de son pépé !
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Christian VALENTIN · il y a
Mais c'est vous qui l'avez écrit ! Et avec beaucoup de talent.
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Chantal Sourire · il y a
Un récit chamanique, je vote et vous invite sur ma page, merci !
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Aurélien Azam · il y a
Une histoire de la nuit des temps bien écrite, riche dans son univers, avec des personnages plutôt bien campés. C'est intéressant à lire, hypnotique même. :)
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Ardillon · il y a
j'en ai cent pages avec des scènes de chasse, des cérémonies religieuses et de l'amour d'époque pur jus
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JACB · il y a
Celle-la est déjà très intéressante!
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