Le Cirque d'Hiver

il y a
14 min
969
lectures
191
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un récit métaphorique très bien écrit, qui nous plonge dans une atmosphère particulière, sombre, mais aussi sobrement décalée. La curiosité

Lire la suite

J'écris avec bienveillance pour chercher de la nuance là où il n'y a que des vérités brutes, pour chercher de l'émotion là où il n'y a que des réactions. Je décris le monde, non pas tel ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2021
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

À l'abri des lumières d'une journée d'hiver, épouvantable de soleil, dans une rue étroite et froide comme une impasse, avançait un homme inquiet. Un homme emmitouflé dans un imperméable sombre, les mains dans les poches, la tête basse comme alourdie par un haut-de-forme d'une autre époque et des lunettes de glaciers épaisses. Soudain, l'homme se retourna, se retourna encore, comme suivi, comme observé, comme traqué puis, il s'immobilisa devant une porte.
Une plaque.
Le bouton d'or d'une sonnette.
« Docteur Crachot, médecin en psychiatrie et troubles du comportement. Entrez sans hésiter ni frapper. »
Le doigt de l'homme hésita donc, trembla, retourna dans sa paume, le poing se serra, se desserra, l'homme se retourna encore, souleva ses lunettes, regarda à nouveau derrière lui, estima le trottoir, la rigole qu'il surplombait, soupira profondément et se décida enfin.
Il sonna.
Il entra.
Un long couloir gris et vert. Aux murs, de petites appliques inoffensives diffusaient un semblant de lumière. Prudemment, il avança et, deux ou trois fausses plantes plus tard, il glissa un pas rassuré dans la salle d'attente.
Seul.
Des chaises vides, un guéridon de bois où patientaient des revues éparpillées, moitié ouvertes, moitié cornées. À l'angle de la pièce, un lampadaire halogène du plus bel effet crachait une lumière menaçante. L'homme, en deux pas, se retrouva à genou au pied de l'objet et d'une main sûre régla la puissance du variateur pour ne laisser autour de lui qu'une lueur rassurante de veilleuse.
Trois minutes bêtement passèrent et une porte grinça sur une question en tailleur.

— Monsieur Latapie ? hésita la secrétaire.
— Lui-même, répondit le mystérieux personnage qui, d'un bond, se leva et, exagérément incliné, se soumit à l'invitation de la main claire.

Confortable dans son bureau, le docteur Crachot, voyant entrer son nouveau patient, professionnellement, se leva.

— Monsieur Latapie, heureux de vous voir ! lança, sûr de lui, le thérapeute.

L'homme ne répondit pas et estima à nouveau la luminosité de la pièce. Puis, visiblement satisfait, il ôta son lourd haut-de-forme, se déchaussa de ses épaisses lunettes, retira lentement son imperméable et se débobina de son écharpe de laine.

— Monsieur de Vercours ?!... sursauta le médecin. Mais... que se passe-t-il ?... Pourquoi avoir pris rendez-vous sous un faux nom ?... Et cette tenue ?... Quelque chose ne va pas ?... Asseyez-vous, asseyez-vous...

Monsieur de Vercours fils, fils de l'illustre Monsieur de Vercours père, était un homme tout de grande famille et de haute respectabilité. Il avait le front large et haut des hommes intelligents et – d'ordinaire – l'allure sobre, mais sûre de ceux qui ont, semblent-ils, déjà réussi leur vie. Monsieur de Vercours fils dont d'aucuns estimèrent qu'il ferait un grand scientifique, réussit en son temps de brillantes études d'ingénieur avant de se lancer comme son Auguste père dans la dignité des affaires publiques. Jeune maire de la municipalité de ***, Monsieur de Vercours fils était pour tous promis à une brillante carrière politique, et le siège de conseiller régional, selon les avis compétents, aux élections prochaines ne lui échapperait pas.

— Je vous écoute, rassura le psychiatre.
— Monsieur Crachot, puis-je vous parler sérieusement ?
— Je vous écoute, répéta le médecin qui aimait son métier.
— Je suis victime d'une sorcellerie, osa l'important personnage.
-...
— Une sorcellerie qui est en train de ruiner mon existence et, pire encore, mon avenir !
-...
— « Le nez », « la métamorphose », vous connaissez ce genre de littérature ?...
— Je connais, répondit le médecin qui fronça sérieusement les sourcils.
— Un événement aussi soudain qu'étrange vous arrive et bouleverse votre vie entière. Tout est inexpliqué, irréel et pourtant le nez a bien disparu et les mandibules sont bien là. Le personnage de Gogol peut se passer une main sur le visage, constater le plat de sa face, celui de Kafka ne peut que souffrir de voir la transformation de son physique en une bête immonde. Ils le ressentent dans leur chair, tout est bien palpable, car c'est bien leur corps qui est atteint... Mais moi... non !

Monsieur de Vercours fils s'arrêta alors de parler. Le psychiatre, les mains bien calées sous son menton, ne le quittait plus du regard. Le silence prit de l'épaisseur. Au-dehors, un lourd nuage, voilà le jour, et la pièce lentement s'assombrit. Monsieur de Vercours fils inclina un peu la tête, se passa une main sur la nuque, puis retrouva les yeux clairs de Crachot.

— J'ai une ombre grotesque, avoua Monsieur de Vercours fils sans rire, terriblement grotesque...
— Continuez, rassura le médecin qui en avait entendu d'autres, continuez, je vous en prie, Monsieur de Vercours.

Le notable changea alors d'allure, perdit un peu de sa superbe, de sa hauteur et tout son être s'ouvrit comme les mains après une prière.

— Depuis une quinzaine de jours, le jour de Mardi Gras, le 24 février, mon ombre a tout d'un coup changé... Elle n'est pas longue et fine comme la vôtre ou celle de n'importe qui, elle ne s'allonge plus, ni ne se raccourcit en fonction de l'angle ou de l'intensité de la lumière, comme le veulent les lois de l'optique... mon ombre est toute autre docteur. Elle a ses caractères propres et si elle accompagne toujours mes mouvements, ses formes sont tout à fait particulières, excentriques, monstrueuses et toujours... toujours horriblement burlesques.
— Je comprends...
— Ce fameux mardi, j'étais sur la place Clemenceau. Je revenais, à pied, tranquille, avec mon fils, nous venions de voir la parade des chars déguisés de Carnaval. Le soleil était au plus haut, et j'entendis soudain mon petit Guillaume, qui, en me tirant par le coude, partit d'un grand éclat de rire. Je me retournai alors et, derrière moi, à l'emplacement même où aurait dû se trouver un peu de mon ombre, il y avait une forme extraordinaire... Je m'affolais alors, me retournai de nouveau pour voir si un plaisantin déguisé ne me faisait pas une mauvaise farce. Non, j'étais seul, seul avec mon fils, seul avec cette ombre grotesque et celle, quasiment inexistante, de Guillaume. Vous ne pouvez pas imaginer... Elle était... Elle était disproportionnée et sombre – évidemment – mais bien plus sombre qu'une ombre classique. Et mon fils qui n'arrêtait pas de rire, à tel point que je le secouais en le priant de se taire pour éviter d'attirer la curiosité du monde. On aurait dit l'ombre d'un pachyderme, énorme, ronde, les oreilles de l'éléphant et sur la tête, en lieu et place d'un petit canotier que je portais alors, un chapeau énorme comme un entonnoir renversé qui, en plus, servait de vase à de longues plumes. Les bras aussi étaient disproportionnés, comme de longs serpents entortillés et mes pieds... des chaussures immenses où apparaissaient des orteils boudinés et tordus et les mains... mes mains...

Monsieur de Vercours fils stoppa alors son récit, leva sa main au ciel, en écarta exagérément les doigts pour bien montrer au médecin.

— Monsieur Crachot, honnêtement, dites-moi combien vous me voyez de doigts ?
— Cinq. Vous avez cinq doigts, comme tout le monde Monsieur, répondit le psychiatre, non sans avoir marqué un temps d'hésitation.
— C'est exact, sourit Monsieur de Vercours fils, comme s'il venait de remporter une victoire. Attendez...

Le responsable politique quitta alors sa chaise, regarda autour de lui et sans demander l'autorisation du médecin déroula, le long du mur, un écran de projection de diapositives qui, par chance, se trouvait là. Sans plus d'explications, il débrancha la lampe du joli bureau en merisier du reconnu thérapeute pour la rebrancher à proximité de l'écran, l'orienta, plaça bien en évidence, entre la lampe et l'écran, sa main en étoile et, cérémonieusement, alluma.
Cinq secondes passèrent et un ange moqueur.

— Vous comprenez maintenant demanda Monsieur de Vercours fils, la main toujours dans le faisceau de lumière.
Je comprends... diagnostiqua le docteur Crachot qui consentit, pour le coup, à n'avoir jamais rien vu de pareil.

Sur l'écran, l'ombre de la main ouverte de Monsieur de Vercours fils n'avait effectivement rien à voir avec l'original et ce qui choquait par dessus tout, c'était non pas la taille de l'ombre en question, ni les six doigts bien identifiables, mais la forme générale de l'organe. Les doigts épais, ronds, cylindriques, parfois noués comme des racines, torturés comme des alambics ne correspondaient en rien avec la main fine du notable. L'ongle du pouce et de l'auriculaire dépassait la taille traditionnellement rencontrée chez des êtres humains, tandis que le poignet, lui, était aussi fin qu'une baguette de musicien et souple qu'un spaghetti trop cuit.

— Extraordinaire... poursuivit le psychiatre qui, bien que terriblement étonné par ce phénomène fantastique, retenait avec peine le sourire qui fleurissait sur sa bouche, car, pour tout dire, l'ombre en question n'était en rien effrayante, au contraire, elle prêtait à rire, tout était si exagéré, si grotesque que si le reste du corps du pauvre Monsieur de Vercours fils était attaché à une ombre pareille, le candidat aurait sans nul doute, pour son élection, du souci à se faire, mais pour une vie de spectacles, de cabarets, de chapiteaux ou de planches certainement pas, pensait l'éminent docteur Crachot.
— Je vous avais prévenu, confessa le notable en éteignant la lampe et en regagnant sa place tout penaud. Tout ceci est parfaitement démoniaque et je ne doute plus que c'est un sort que l'on m'a jeté. Nous sommes en pleine campagne pour les régionales, alors, je pense à tout... Vous savez mes convictions sur ce qui touche aux phénomènes surnaturels, paranormaux ou je ne sais quoi encore, je n'y croyais pas plus que vous et encore moins qu'au Bon Dieu, mais là, force est de constater qu'il se passe quelque chose...
— Pour le moins... rajouta le psychiatre qui, la surprise passée, se mit en devoir comme tous les scientifiques de son espèce, de prendre les pauses de la réflexion la plus profonde. Mais, poursuivit-il, puis-je vous poser deux questions ? D'abord, à quelque chose près et d'une manière générale, l'habit importe peu sur notre ombre, n'est ce pas Monsieur de Vercours ? Alors pourquoi un tel accoutrement ?
— Bien sûr que l'ombre est incontrôlable, s'énerva le notable, vous me prenez pour qui ?! C'est uniquement pour éviter d'être reconnu. Je ne sors plus depuis ce fameux mardi. Quand vous allez faire vos courses avec votre femme, vos enfants au marché, n'importe où, vous croisez des gens, rencontrez des amis, on vous parle, on s'intéresse à vous, à ce que vous faites, à ce que vous devenez, comment va votre famille etc.... mais personne, personne jamais ne s'intéresse à votre ombre, personne ne regarde derrière vous pour voir ce qui vous suit, et vous, d'ailleurs, réfléchissez... quand vous vous baladez, est-ce que vous regardez l'ombre des gens plutôt que les gens eux-mêmes ? Non ! Jamais ! Mais du jour où, traversant la place Clemenceau, j'ai croisé deux ou trois personnes qui ont vu traîner derrière moi une trace si grotesque, je peux vous jurer qu'ils ne regardaient plus que ça. J'avais beau parler, m'expliquer, noyer le poisson, si j'ose dire, plus personne ne m'écoutait et si je n'avais fui en courant, comme un voleur, l'attroupement aurait été tel autour de mon ombre que j'aurai pu dire adieu à tout ce que j'ai difficilement acquis et à tout ce à quoi, modestement, je prétends... Et puis, rajouta Monsieur de Vercours fils, l'air entendu, vous imaginez un instant la presse monsieur Crachot, les papiers du style : « ... aux dernières élections, dans la douce ville de ***, le maire candidat à un siège de conseiller est, à la surprise générale, rattrapé par son ombre, son ombre comme un lourd passé, si grotesque, si comique, que toute la population réunie autour d'un si étrange phénomène ne se remet que difficilement des crises de rire, mais aussi du ridicule et du discrédit qui a entaché leur charmante commune... »
— Je comprends... se rattrapa le professeur, mais pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes venu me voir ? Je crains de ne pas être très compétent pour des cas aussi... inexplicables...
Vous me décevez docteur... précisa Monsieur de Vercours fils en reprenant de la hauteur, je vous croyais un scientifique, un médecin...
— De l'inconscient je le suis, coupa fièrement le psychiatre.
-...
— Et bien, mon cher monsieur Crachot, pouvez-vous me donner l'adresse d'un bon médecin des ombres ?... Non ?!... Évidemment, cela n'existe pas ! À l'asile peut-être ?... Si le ridicule ne me tue pas, il me rendra fou, soyez-en sûr ! Où dois-je aller ? Que dois-je faire ? Je dois m'enfermer jusqu'à ce que le mal disparaisse ? Ou affronter la foule, les rires, les doigts qui se pointent, les sous-entendus, les ironies, les insultes pourquoi pas, je vous pose la question professeur ?...

Le docteur Crachot s'enfonça dans son fauteuil, passa, lentement, les deux mains sur son visage comme en préambule à un acte religieux et prit un air d'une gravité extrême avant de poursuivre : « Monsieur de Vercours, si vous êtes d'accord, nous allons commencer, ce jour, une analyse. »

Pendant un peu plus d'un mois, l'éminent professeur Crachot, docteur en psychiatrie et maladies comportementales, consacra plusieurs heures au cas de Monsieur de Vercours fils.
Le maire de ***, soucieux de se dispenser le plus longtemps possible de son ombre, pour le moins embarrassante, n'arrivait au cabinet du professeur qu'une fois le jour tombé, généralement en milieu de soirée et passait ainsi une bonne partie de la nuit, en compagnie de l'illustre Crachot, à sonder les tréfonds de sa mémoire.
Le reste du temps, le pauvre Monsieur de Vercours fils restait enfermé chez lui. Il justifiait ses absences par téléphone en précisant qu'il souffrait d'une quelconque grippe. Il pensait au regard de ses amis s'ils apprenaient la catastrophe, à sa carrière politique en voie de sombrer, à sa famille inquiète mise au ban des familles sérieuses, aux rires retenus de ses fils quand le soir, près de la cheminée, l'ombre persistante se répandrait dans son dos en d'horribles et burlesques grimaces.
Très vite, l'obsession de son ombre devint si grande qu'il exigea que les volets restassent clos toute la journée et que, tout simplement, plus rien ne brillât chez lui, plus aucune lampe, ampoule, halogène, feu de cheminée ou gaz de cuisine, pas même une allumette ne devait être craquée en sa présence.
Ainsi cloîtré, Monsieur de Vercours fils se retrouvait seul face à lui-même, libéré de son ombre, en corps à corps, et s'appliquait à réaliser les exercices du docteur. Il fouillait ses souvenirs, repassait lentement et sans cesse sur les événements les plus lointains, les plus obscurs de son passé. Il fouillait aussi dans ses archives, dans les greniers de sa demeure comme de son cerveau, ouvrait de vieux albums, soufflait sur des photos jaunies et poussiéreuses en espérant le déclic libérateur. Mais chaque soir, avant de s'endormir, il allumait trois secondes sa lampe de chevet, vérifiait d'un geste rapide de la main l'état de son ombre et comprenait bien vite que sa libération n'était pas pour l'heure, que son retour à la normalité ne serait pas pour ce soir-là et il s'endormait tout de même, en regrettant les temps d'hier où il se savait libre parce que bien accompagné.
L'analyse dura donc un peu plus d'un mois. Un mois où chaque soir le docteur Crachot et son patient Monsieur de Vercours fils, avec la plus grande application, firent une investigation approfondie du passé du premier magistrat de la ville. Un mois où chaque soir, en chercheurs d'or, ils repoussèrent les limites de la mémoire à la recherche des souvenirs refoulés ou perdus sans pour autant que la quête ne satisfasse l'illustre impatient.
Cependant, un jour, le jeudi précédent le dimanche de Pâques, Monsieur de Vercours fils ressentit un bien être assez particulier, un regain de forme et d'optimisme inhabituel. Il fit ouvrir les volets de sa demeure, accepta d'entrer dans la cuisine durant la cuisson des plats et craqua lui-même une longue allumette suédoise pour en allumer le four. Son ombre, toujours présente et farfelue, hystérique et provocante, s'entachait pourtant, par endroit, d'auréoles de clarté, une maladie de transparence. Monsieur de Vercours fils sentait la joie monter en lui et pressentait le dénouement proche.
Le soir même, dans le cabinet du docteur Crachot, devant l'écran de diapositives, les deux hommes se penchèrent en hommes intelligents sur les traces de la dégénérescence de l'ombre.

— Il me semble indéniable, Monsieur de Vercours, qu'une nouvelle transformation est en train de se produire... un retour vers la normale... il faut y croire.
— Ne vendons pas l'ombre de l'ours avant de l'avoir tuée, se permit, non sans humour, le respectable Monsieur de Vercours fils.

L'éminent docteur Crachot et le futur conseiller régional passèrent toute la nuit à observer la décomposition de l'ombre la plus ridicule que le monde des ombres ait jamais connu. Les disproportions s'essoufflèrent, les lignes libérées des démons de l'âme ou de l'inconscient – c'est selon – retrouvèrent les courbes classiques de l'humanité qui ondulent, sobrement, sous une insignifiante lumière.
La clarté d'un nouveau jour, pâle et bleu, filtra à travers les stores du cabinet du docteur Crachot. Les deux hommes, en joie, se regardèrent. La fatigue et la lutte nouaient les rides et les cheveux, mais les sourires se faisaient face, frais et francs. Tout à coup, Monsieur de Vercours fils, pétri d'un infini soulagement, oubliant l'usage, se jeta dans les bras du docteur Crachot comme un enfant perdu, puis retrouvé l'aurait fait dans les bras de son père.
Mais pour un élu, l'émotion a ses limites, et Monsieur de Vercours fils se reprit bien vite en s'excusant et, rajustant son col, recula d'un pas.

— Je vous suis infiniment reconnaissant docteur, infiniment...
— Je vous remercie Monsieur de Vercours, répondit le thérapeute non sans une certaine gêne, mais si vous êtes en bonne voie de guérison, je sens que rien n'est encore totalement accompli, je suis sûr qu'il vous reste une chose à faire, encore une heure à fouiller, encore un dernier placard à ouvrir. N'attendez plus, rentrez chez vous et ouvrez-le, Monsieur de Vercours, votre salut sera définitif.

Ce matin-là, le maire de *** ne s'encombra ni de son imperméable, ni de son haut-de-forme, il ne fit pas appeler un taxi, il traversa la ville comme on traverse une clairière après des semaines de forêts obscures. Le bonheur lui donnait des larmes. Il arriva devant chez lui, monta les trois marches qui mènent à la lourde porte quand là-bas, sur la grande place, les cloches, à toute volée, se mirent à sonner Pâques.
Monsieur de Vercours fils pénétra dans sa demeure comme on y pénètre une dernière fois. Les frissons, par vagues, montaient dans son dos raidissant sa nuque et alors que la joie, il y a deux secondes encore, l'étreignait comme un amour, il eut peur.
La famille de Vercours dormait encore dans ses chambres. Il posa ses affaires, renonça au bon café qu'il s'était promis et s'accrocha à la rampe de bois pour monter à l'escalier qui mène au grenier. Il en poussa la porte non sans une mauvaise appréhension. La poussière soufflée dans un faisceau de jour prit des formes étranges. Il ouvrit un livre à la couverture épaisse, puis un autre et autre encore, il trouva des cahiers d'écoliers, une plume sergent-major plantée dans le bois, l'appréciation rouge d'un maître à l'angle d'une composition de français, il trouva un petit carton ficelé ou dormait une panoplie de Platini et des autocollants de la coupe du monde de football, une coupe, une vieille paire de crampons et soudain, là, cachée dans le creux de la chaussure, une petite photographie de noir, de jaune et de rouille.
Une petite photographie dans les mains tremblantes du notable, une petite photographie de rien du tout et Monsieur de Vercours fils, lourdement, tomba à genou, les mains sur la tête, le cœur dans la gorge et se mit comme le plus malheureux des hommes à pleurer toutes les larmes de son ombre.

Le Cirque d'Hiver. Une farandole de chevaux, d'acrobates et de clowns et lui devant, là sur la scène, tout petit, tout maquillé, tout ému – un enfant clown au nez de tomate – la bouche à l'oreille d'un monsieur de Bouglione, tout plié à l'écoute et qui sourit d'un vrai sourire d'avoir reçu une si belle promesse.
Et cette promesse, soufflée à l'oreille de ce loyal de prestige, il s'en souvient à présent, Monsieur de Vercours fils, elle a regagné la case de sa mémoire, elle a renoué avec son être, avec son soi et il pleure le grand garçon, il pleure comme un enfant qui redécouvre ce qui fut son jouet préféré, son rêve d'enfant, fracassé au mur de l'existence par la main autoritaire. Car, il le retrouve aussi, là, terrible dans l'angle droit de la petite photographie : c'est une ombre raide, un corps levé, immense, entouré d'un public assis qui applaudit, c'est le dos sombre de Monsieur de Vercours père, debout, redoutable et définitif, qui remet tête basse son chapeau et avance le pas vers la sortie, couvert de ridicule.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un récit métaphorique très bien écrit, qui nous plonge dans une atmosphère particulière, sombre, mais aussi sobrement décalée. La curiosité

Lire la suite
191

Un petit mot pour l'auteur ? 31 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Cathy Lahon
Cathy Lahon · il y a
Félicitations !
Image de Gérard Manlussat
Gérard Manlussat · il y a
Merces ;)
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
BRAVO pour cette belle "recommandation" ... printanière.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Bonne finale !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
De retour au cirque ... ! Avec tous mes applaudissements.
Image de Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Un plaisir de re-lecture et un re-vote.
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Jolie découverte et contente de vous lire ! Belle chance à vous !
Image de Olivier Descamps
Olivier Descamps · il y a
Je relis avec plaisir cette nouvelle. Bonne finale, Gérard !
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Très bonne finale à vous, Gerard !
Image de CATHERINE NUGNES
CATHERINE NUGNES · il y a
J'aime votre façon de faire ressurgir le passé. Bonne finale, vous avez mes voix.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Seul dans la brume

Christian Pluche

Dix jours déjà que cette brume étrange venue de nulle part recouvre la ville. Elle est apparue un matin, défiant tous les bulletins météorologiques. Peut-être s'étend-elle bien au-delà de ... [+]