9
min

Le choix à la clé

Image de Burt Vertoca

Burt Vertoca

1 lecture

0

L’homme s’arrêta, incertain. Il lui était difficile de se repérer dans ce décor mal éclairé, où il n’avait jamais mis les pieds. Fallait-il rebrousser chemin ? Ce n’était sans doute pas le meilleur endroit où se réfugier. Mais il était trop tard pour faire demi-tour. Ils ne devaient pas être loin.
Son épaule lui faisait encore un peu mal. La douleur avait été d’abord très violente, irradiant tout son corps. Dans le même instant, il avait dû perdre connaissance et s’effondrer. En se relevant, il s’était rendu compte qu’il avait finalement pris le chemin de ce musée du cinéma. Ou était-ce un nouveau parc à thèmes ? Maintenant, il était bien obligé de continuer. Ils étaient sûrement encore à ses trousses... Après tout, ce décor ou un autre... Il avisa ce qui pouvait ressembler aux portes d’un saloon et réussit à entrer sans un bruit, sur la pointe des pieds, en retenant les battants. Ce geste, assez incongru, l’aurait presque fait sourire si la situation n’était pas si grave. Un cow-boy n’entre pas sur la pointe des pieds !
Il se faufila entre les tables et les chaises puis se glissa derrière le bar. Un halo de lumière, peut-être le voyant d’une issue de secours, lui permit de détailler le comptoir : ses bouteilles, ses verres, quelques tiroirs. Plusieurs endroits où cacher sa clé USB. Il sourit de nouveau, songeant à ce qu’un cow-boy ferait de cet objet : sans doute le mettrait-il à la bouche, puis cracherait-il le bouchon comme une chique ? Il secoua la tête. Il lui fallait rester aux aguets, concentré pour les entendre arriver.
Une ombre, comme un mouvement, le fit sursauter alors. C’était un cow-boy, plutôt bien déguisé, penché sur lui une lampe à pétrole à la main. Il lui fit signe de se taire. S’approchaient-ils ? Ou avaient-ils choisi une autre porte vers un autre décor sur un autre plateau ? Difficile à dire... En tout cas, pas d’issue de secours, et la lampe n’éclairait plus rien, le cow-boy de pacotille l’ayant cachée. Il sortit un téléphone portable de sa poche pour éclairer l’intérieur du bar. L’autre prit un air très étonné, presque un peu effrayé. Il mimait la surprise, sur-jouant l’anachronisme. L’homme eut le temps de dissimuler la clé, avant qu’un grand brouhaha ne retentisse dans la pièce.
« Welcome ! » Une dizaine de voix au bas mot. Une lumière qui jaillit au même instant. Mais pas si puissante que ça. Ils avaient allumé des bougies, autour d’un croque-mort, tout droit sorti de Lucky Luke. Il fut tout de même aveuglé quelques secondes, le temps de songer que d’habitude on veillait les morts et non leurs gardiens. Le temps aussi que les autres s’exclament, puis protestent, et que les lumières s’éteignent de nouveau avec des murmures :« mais ce n’est pas lui ! Eteignez ! ». Son voisin se leva d’un bond et cria alors : « mais il est là, enfin ! Allumez donc ! » De nouveau, la lumière et des cris : « Welcome, Stéphane ! » Il se prit la tête dans les mains puis se redressa lentement. Ce n’est pas en se cachant à moitié le visage, au milieu de ces cris, qu’il échapperait à ses poursuivants.
Autour de lui, tout le monde était déguisé dans le thème du far west, et il ne reconnaissait personne. Pourquoi cette comédie ? Ou était-ce un western ? Pourtant, c’était bien pour lui que tous s’étaient exclamés. L’un d’entre eux, en chapeau haut-de-forme et redingote, sembla dérouler une sorte de parchemin qu’il se mit à lire après s’être éclairci la gorge. Son accent américain était parfait, et Stéphane eut du mal à le comprendre. On lui souhaitait la bienvenue et il devait se sentir ici comme à la maison. Mais Stéphane n’écoutait plus : il reprit sa clé USB et commença à s’excuser auprès de son voisin immédiat, l’homme à la lampe à pétrole. A peine lui avait-il dit « non, vraiment, désolé » en faisant un pas de côté, qu’une trappe s’ouvrit à ses pieds. Il la souleva alors et s’y faufila.
L’homme se retrouva au milieu d’un grand hall, en effervescence. On aurait presque dit une gare, s’il n’y avait pas eu autant de chaises, et d’ordinateurs sur des bureaux. Plutôt une administration, dans un grand open space, avec des employés occupés à noter ce que des usagers leur expliquaient. Comment avait-il ainsi pu glisser du saloon, jusqu’ici ? Il chercha la trappe des yeux, mais ne vit rien de particulier au plafond.
Les employés étaient concentrés sur leurs écrans et ne l’avaient pas remarqué. A la réflexion, certains portant des brassards et d’autres de véritables uniformes de police, ce devait être un commissariat. Un décor de commissariat en tout cas. Stéphane rechercha la ou les caméras, puisqu’on devait tourner. Tous ces comédiens n’étaient sûrement pas là que pour la visite. La plupart devait d’ailleurs être des figurants. Ils étaient très absorbés, très appliqués à jouer leur rôle de plaignants, ou d’agents de police.
Stéphane se dit qu’ici il pourrait peut-être plus facilement se fondre dans le décor et échapper à ses poursuivants. Il avisa une chaise dans une sorte de salle d’attente, près d’une fontaine d’eau. Il faillit se servir un verre mais resta à sa place. Il aurait préféré se servir lorsqu’il était au bar. Il songea alors que c’était amusant, après le saloon, d’être dans un commissariat. Shérif ou inspecteur de police, il en avait rêvé enfant. Encore une fois, il sourit, et se détendit un peu plus. Il ne sentait plus de douleur à l’épaule et imagina un instant être vraiment en sécurité. Une femme, à moitié en uniforme, s’approcha de lui en souriant. « Bienvenue, Stéphane ! ».
Il sursauta à ses mots et ne trouva rien à répondre. Pendant qu’elle lui disait quelques mots de bienvenu, étrangement ressemblant à ceux du notable du saloon, il remarqua que, pour la seconde fois, on l’appelait par son prénom. Etait-ce possible que la visite soit à ce point personnalisée ? Il n’avait pas le souvenir d’avoir donné son nom à l’entrée. A vrai dire, il ne se souvenait pas vraiment comment il était entré dans ce parc... Il chercha encore une caméra, car la femme arborait un tel sourire que cela devait être pour la postérité. Mais il n’était pas d’humeur à jouer, et lui fit signe que non, sans trop savoir ce qu’il refusait. Elle s’éloigna sans discuter, faisant comme si elle, elle le savait.
Mal à l’aise sur sa chaise, il sentit soudain la clé USB, dans la poche arrière de son pantalon. Etaient-ils toujours à ses trousses ? Fallait-il la cacher ? Le scenario qui s’y trouvait était certes bien troussé, il en était persuadé. Sinon, il ne l’aurait pas écrit et soigneusement sauvegardé. Abandonner la clé ici, c’était dire adieu à ce texte, et au film en devenir, certainement mille fois meilleur que ces scènes artificielles dans un saloon et un commissariat. Mais Stéphane reconnut intérieurement sa mauvaise foi : il ne s’agissait pas de film ici, mais seulement de figurants dans un parc d’attractions. Mais quel parc déjà ?
Des exclamations et des pas précipités se transformant en cris et bousculades le firent se redresser. Etait-ce eux de nouveau ? Stéphane chercha du regard par où filer. La porte d’une armoire attira son regard : elle ressemblait à une porte dérobée. Il s’y glissa.
L’homme posa un pied mal assuré sur le sol qui semblait bouger. Sensation étrange : un ascenseur, un avion peut-être, comme porté dans les airs. Mais le mouvement se faisait régulier. Comme un bateau qui tangue, et qui roule également. Stéphane regarda autour de lui. Une pièce tout en bois, du parquet au plafond, et les murs aussi. Il chercha la lumière du jour, se pencha vers une ouverture : c’était un hublot, c’était vraiment un bateau. En tout cas, une belle reconstitution. Un galion peut-être. Stéphane sourit en pensant subitement aux playmobils de son enfance. Après le saloon, et le commissariat, le bateau pirate.
Les mouvements étaient très réalistes. Il commença à en avoir le mal de mer. On entendait le vent, les vagues qui se brisaient sur le pont, et des éclats de voix dehors. Il balaya plus attentivement la pièce du regard, et vit un perchoir : ne manquait que le perroquet. Sur la table, une carte qui devait certainement indiquer un trésor. La porte s’ouvrit alors sur un grand gaillard, tout droit sorti d’un film d’aventures, ou d’une publicité pour un produit ménager, bras nus et musclés, et bandana sur la tête. Dit-on bandana pour un pirate ? Monsieur Propre banda un peu les muscles puis s’effaça, laissant la place au capitaine : ce ne pouvait être que le capitaine. Pas de chapeau noir avec une tête de mort, ni de bandeau sur l’œil, mais tout de même un beau tricorne marron et une barbe bien taillée.
« Bienvenue à bord, Stéphane ! », le capitaine s’approcha, en lui souriant et en ouvrant les bras. Il hésita sur la conduite à tenir, oubliant un instant que ce n’était qu’un nouveau décor et qu’il lui fallait rester sur ses gardes. Il faillit répondre à ce salut, se prendre au jeu. Il se surprit même à imaginer un instant qu’il était vraiment en mer, non pas en passager clandestin, mais en hôte du capitaine. Cependant, il voulut garder les pieds sur terre, malgré le roulis. De nouveau, il secoua la tête et fit non des deux mains. Cela coupa court au discours qu’entamait l’officier. L’homme d’équipage haussa les sourcils, et le capitaine les épaules. Ils ressortirent aussitôt.
Stéphane lutta de nouveau contre l’illusion créée par les effets spéciaux. Ce n’était pas la pleine mer, et ses poursuivants pouvaient certainement le rattraper de nouveau. Fallait-il dissimuler la clé dans ce carré d’officier ? Mais sans clé, comment faire ce film ? Etait-il possible de garder le scenario, et juste d’en retirer ce fichier vidéo où Lorenzi détaillait tout ? Les noms, les lieux, les montants, c’était cela dont il fallait se débarrasser. Pourquoi avoir tout enregistré sur la même clé USB ? Il vit alors un escalier de bois qui descendait peut-être vers la cale. Les vociférations soudaines à l’extérieur le poussèrent à l’emprunter. Il avait peur que ce ne soit encore eux qui aient retrouvé sa trace et bousculent au dehors les pirates d’opérette.
L’homme fit quelques pas de plus. La cale ressemblait étrangement à un sous-marin et l’escalier était en métal maintenant. Un nouveau studio, une nouvelle ambiance... Stéphane était décidément impressionné par la qualité des décors et par l’organisation des transitions de l’un à l’autre. Cette fois, il ne se souvenait pas avoir eu ou voulu un sous-marin playmobil : cela ne devait pas exister. En tout cas pas de cette taille, pas pour y faire vivre des personnages. Trop hermétique. Stéphane se mit à imaginer à quoi aurait pu ressembler un tel jouet, ouvert pour que les enfants y glissent les mains, mais facilement refermé pour le plonger dans l’eau. Il était tout à fait détendu maintenant, l’esprit dans les jouets, persuadé que ses poursuivants étaient semés.
Des marins s’activaient ou en donnaient l’illusion. Stéphane s’attendait à ce que l’un d’entre eux lui souhaite la bienvenue. Mais il entendit surtout résonner des pas dans l’escalier : ils devaient être deux à descendre, sans précipitation, assez lourdement. Il se retourna et vit le premier, portant une sorte de toge blanche, une longue barbe blanche, et une sorte de canne à la main. Il semblait s’être trompé de décor, sortant tout juste d’un péplum. Un apôtre sur le point d’être jeté aux lions, et s’apprêtant à déclamer un discours, plein de bons sentiments. Le second, derrière, avait la tenue d’un gangster du Chicago des années trente, une arme à la main. Ils étaient très mal assortis.
En une fraction de seconde, Stéphane se demanda s’il devait avoir peur. La fraction s’étira, comme si le temps se suspendait, et il put tenir tout un raisonnement, dont il déduisit que ce n’était pas la peine de craindre quoi que ce soit. Il eut l’étrange sensation que c’était l’homme barbu tout de blanc vêtu, le premier chrétien, qui lui avait suggéré cela : une pensée qui lui aurait glissé dans la tête.
Etait-ce dû à la dépressurisation à l’intérieur de ce sous-marin reconstitué ? Ou bien un effet positif de ce parc insolite ? Stéphane se sentait tout à fait relaxé, tellement calme que tout lui semblait ralenti. Il en oubliait la clé et Lorenzi. Après tout, les révélations n’étaient peut-être pas si retentissantes, et les ministres, Terriac en tête, guère menacés d’aller en prison. On avait cherché à lui faire peur, on l’avait coursé quelques instants : peut-être une décharge de taser à l’épaule pour l’impressionner un peu plus. Mais cela n’allait pas plus loin. Stéphane pouvait maintenant profiter de sa visite, et de tous ses figurants amusants.
L’apôtre s’approcha et lui dit « Bienvenue Stéphane ». Il lui fit signe de le suivre, déverrouilla soigneusement les poignées d’un sas, qu’il ouvrit ensuite lentement. Il laissa Stéphane entrer le premier en le forçant de la main à baisser la tête.
L’homme se trouva dans un vaste bureau, qui n’avait rien à faire dans un sous-marin. D’ailleurs, une fenêtre surplombait la rue. Le décor avait changé, une nouvelle fois. Barbe-blanche fit le tour du bureau, s’assit dans un large fauteuil de cuir et désigna un siège à Stéphane.
« J’imagine que le sous-marin non plus ne vous tentait pas ? Pas plus que le far-west, le commissariat ou les mers des Caraïbes ? Vous êtes difficile mon vieux ! »
Stéphane sourit en haussant les épaules, ne sachant que répondre, ne comprenant d’ailleurs pas vraiment la question. A qui avait-il affaire ?
- Vous êtes ?
- Producteur, voyons !
- C’est vous qui possédez ces studios ? Ils sont magnifiques ! Le parc est très bien fait !
- Merci, mais ce n’est pas moi. Je ne possède rien. Et puis, ce n’est pas vraiment un parc...
- Ah ? Je croyais... J’avoue ne pas être bien sûr d’où je suis...
- C’est normal, Stéphane. Je vais vous expliquer. Ne vous inquiétez pas. Détendez-vous. »
Le genre de réponse qui pourrait plutôt rendre nerveux. Mais Stéphane restait toujours dans cet étrange état de détente, où tout ne semblait ne pouvoir l’atteindre qu’avec retard et comme filtré, amorti.
- Le propriétaire n’est pas là. Et moi-même, je suis là sans y être. Je suis ici et ailleurs.
- Vous avez le don d’ubiquité, quoi.
- Exactement. Et mon rôle avec vous n’est plus tellement de « produire » mais de vous orienter. Nous vous avons proposé plusieurs choix de décors et de rôles, que vous n’avez pas voulu.
- C’est vrai que je ne me voyais pas trop jouer aux playmobils...
- Comment ?
- Non, rien.
- Puisque nous ne produirons rien ensemble... Puisque votre carrière d’acteur est abandonnée...
- Mais elle n’avait pas commencé !
- Il me semble que si. Vous étiez un bon acteur dans votre vie, et vous aviez même écrit un scenario. Un homme de cinéma quoi...
- Si vous pouviez éviter l’usage de l’imparfait...
- Hélas... Je dois donc vous orienter maintenant. Vous ferez un très bon spectateur, j’en suis sûr. »
Un grand bruit au dehors fit sursauter Stéphane.
- Merde ! Mes poursuivants !
- Mais vous n’avez donc pas compris ?
- Qu’y a-t-il à comprendre ?
- Ils vous ont déjà rattrapés. Ils vous ont déjà eus. Il faut passer à autre chose maintenant.
- Mais non, ils m’ont à peine touché...
- Si vous le dites... En tout cas, nous vous avons proposé quatre nouvelles ambiances, pour quatre nouveaux rôles. Quatre nouvelles vies d’acteurs, quoi ! Vous les avez refusés. Vous allez maintenant me suivre. Tenez ! »
Il lui tendit un ticket qui indiquait H12. Puis il fit un vague mouvement de la main, au-dessus de sa tête. Une brume envahit la pièce et se dissipa aussitôt. Ils étaient maintenant tous deux debout devant la porte d’une loge : H10 à H15. Changement de décor encore plus fascinant, presque magique... Stéphane abaissa la poignée, sous le regard approbateur de Barbe-blanche, qui disparut aussitôt.
L’homme hésita un instant. Serait-il le seul spectateur ? Une nouvelle vie commence...

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,