Le choix

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D'une nature calme, mon défouloir c'est le clavier de l'ordi qui me permet de dire ce que je pense en le cachant parfois sous une bonne couche d'humour. Comme le dit un vieux proverbe indien : «  [+]

Image de Automne 2013
Avant ma naissance on m’a donné un choix: une vie sans choix ou une vie où il est toujours possible de tout recommencer à zéro. J’ai pris la deuxième option.
Ma première tentative a été une vie de débauche. Chaque fois que se présentait un choix, ma réaction était la même. J’étais d’un « je m’enfoutisme » à faire pâlir même le plus casse-cou de la planète. Mon petit bouton « reset » placé derrière l’oreille droite me donnait le culot que personne d’autre n’avait osé chercher au plus profond de soi. Je savais qu’à tout moment, je pouvais recommencer, comme dans un jeu vidéo. Mon personnage était aussi vaporeux que celui d’une BD à moitié terminée. Je disais aux autres : « Donnez-moi le monde, je le ferai tourner dans mes mains ou sur ma tête. »
Me croyant invincible, j’ai fini par faire des choix incongrus. La vie toujours devant moi, je me suis essayé aux sports à haut risque. A la fin cette adrénaline ne suffisant plus, je me suis mis à chercher ma drogue dans les bas-fonds. J’avais 25 ans. C’est là que j’ai commencé à sérieusement peser le pour et le contre. « Il suffirait d’appuyer sur ce foutu bouton... » me disais-je. Ce qui me faisait reculer le plus possible cette manoeuvre ? Le fait de devoir retraverser « la première bouillie, les couches culottes, le premier jour d’école, le premier flirt, la première fois... » Et surtout de devoir réfléchir aux choix qui se présentait pour ne pas retomber dans la même galère que je vivais actuellement.
Finalement, j'ai tenté l’expérience.
Le lendemain, c’est du moins ce qu’il m'a semblé, je me retrouvais tout nu, tout petit, tout fragile dans les bras de ma maman qui me regardait comme au premier jour. Je suis un idiot de ne pas avoir appuyé plus tôt, fut ma première pensée.
Puis les années de l’enfance se sont une nouvelle fois écoulées, doucement (trop lentement au regard d’un enfant, mais si vite une fois qu’on a déjà été adulte). J’en ai profité, je me suis régalé, comme d’une glace enfouie au fond de mes souvenirs et dont le goût ramène à la vie tout un royaume oublié.
Ma deuxième vie n’a pas aussi bien marché que je l’aurais souhaité. Au lycée, à cause d’un choix stupide, j’ai fait s’enfuir la femme de ma vie. A la fac, un mauvais choix dans les options et je me suis retrouvé petit secrétaire maladroit d’une entreprise de transport. J’ai épousé une femme que je n’aimais pas vraiment, je lui ai fait deux enfants et suis parti sans rien dire. J’avais 35 ans. C’était le moment de revoir les options qui se présentaient à moi. Il n’en restait qu’une : le bouton.
Troisième vie : retour à la case départ...

Ayant déjà savouré mon enfance pendant la vie précédente, j’en ai profité pour commencer à me cultiver de bonne heure. Toujours la tête dans des bouquins qui « n’était pas de mon âge » selon ma grand-mère, je suis sorti premier au bac à 14 ans. A la fac, je suis monté aussi haut que possible. J’ai suivi des études politiques, me suis lancé dans des campagnes électorales avec toute ma soif de réussite et de pouvoir. J’ai été élu plus jeune président de mon pays. Et puis, un choix crucial s’est présenté à moi : la troisième guerre mondiale a pointé le bout de son nez. J’ai tergiversé, passé des nuits blanches à tourner et retourner les possibilités qui s’offraient à moi. Il n’en restait que deux : un bouton derrière l’oreille, un autre sur la table devant moi, gros, rouge, menaçant, promesse d’un monde au lendemain sordide. J’ai choisi le premier. J’avais 45 ans.
Pour ma quatrième vie, alors que j’étais dans la salle d’attente avant d’être expédié hors du ventre de ma mère, j’ai cherché la voie du bonheur. Si ne pas faire d’étude, en faire un peu ou aller toujours plus haut ne mènent à rien, pourquoi se casser la tête ? Dans cette vie j’ai choisi l’apprentissage. Menuisier. Pas trop mal payé, un travail intéressant, la joie de pouvoir avoir un atelier à la campagne, une femme simple, aimante et surtout bonne conseillère et comptable. Les jours se sont écoulés... et je me suis lassé. Finalement, j’en arrive toujours à faire la même chose : un buffet par ci pour le voisin, une commode par là pour la mère de ma femme... Une vie un peu fadasse, des enfants qui te cassent la tête parce qu’ils ne veulent pas reprendre ton atelier quand ils seront en âge de travailler. Encore une fois, le petit bouton a refait surface dans mon esprit. Pourquoi pas ? Essayons autre chose. J’avais 55 ans.
Cette fois, j’ai décidé de découvrir le monde. A 17 ans, je me suis engagé dans la marine. « Allez moussaillon, y’a du travail sur le pont ! » Au bout de 15 ans, j’ai quitté les navires et ai continué à bourlinguer, le sac au dos, vivant de petits boulots à droite et à gauche... Mais une fois vus Taj Mahal, Machu Picchu et Mont Everest, le monde parait tout petit. J’ai continué à errer quelques années, revenant sur des lieux qui m’avaient parus magiques la première fois. L’émerveillement avait quitté mes yeux. J’étais fatigué, j’avais 65 ans. Bouton.
Lors de mes vies précédentes j’ai été témoin de catastrophes écologiques en partie due aux agissements de l’homme. Mes yeux se sont souvent tournés vers les côtes de Thaïlande touchées par un tsunami, la Louisiane où les ouragans ne semblaient pas vouloir laisser la population en paix, le naufrage de l’Exxon Valdez aux abords de l’Alaska et toutes les marées noires ayant touché des centaines de côtes de par le monde, les essais et les bombardements nucléaires, Bhopal, Tchernobyl, les pesticides utilisés à grande échelle avant même de connaître leurs effets nocifs (comme le DDT), les trous dans la couche d’ozone, la disparition des espèces, la déforestation...
Dans ma nouvelle vie, je me suis lancé à corps perdu dans cette bataille, j’ai créé mon association, ADAN (Association des amis de la Nature). J’ai recruté, embrigadé, enrôlé tous les amis plus ou moins écolos que je connaissais de mes autres vies. J’ai fait la guerre aux compagnies pétrolières je me suis attaché aux arbres de la forêt tropicale, j’ai manifesté, distribué des tracts, parlé à des millions de gens qui me paraissaient sensés mais qui, dès que j’avais le dos tourné, continuaient leur petite vie de labeur (gagner plus, dépenser plus, polluer plus). J’ai alors tenté l’illégalité, me suis introduit dans des fermes d’élevage de vison pour libérer les pauvres bêtes, dans les grandes firmes internationales je me suis fait passer pour qui je n’étais pas pour pouvoir récupérer des documents compromettants (rien de plus facile en tant que vaguemestre) et puis je me suis fait arrêté. On m’a accusé de meurtre, celui d’un gardien. Probablement un coup d’une de ces grandes entreprises lobbyistes qui n’appréciait pas mes intrusions on ne peut plus irrégulières.
On m’a dit : « Qui sème le vent récolte la tempête... »
J’ai répondu : « On verra dans 30 ans qui a semé ! »
Je n’avais pas encore les menottes, j’ai tâté derrière mon oreille droite. J’avais 40 ans.
Cette fois, c’est une vie de dur labeur qui m’attend. Je veux devenir astronaute. J’ai complété ma formation, j’ai porté l’uniforme, me suis entraîné jusqu’à ne plus sentir ni mes muscles ni ma tête. Puis le jour est arrivé. Une excitation extraordinaire, la même que celle devant les cadeaux de Noël de ma première enfance, m’a envahie. Je suis monté dans l’appareil. Ma première mission ? Aller réparer un satellite défectueux ne pouvant pas être remplacé par un nouveau : sa construction aurait coûté plus cher que d’envoyer une mission là-haut.
Là-haut... La réponse était peut-être là-haut.
Vibrations.
5, 4, 3, 2, 1...
Ignition (mise à feu).
Pas le temps de réfléchir.
Puis, je me suis retrouvé face au monde, face à la plus belle image que l’on pouvait avoir de la Terre, une image où l’on ne voyait pas encore les dégâts sur la forêt équatoriale, les guerres fratricides entres peuples voisins, les pluies acides, les nappes phréatiques contaminées, les pétroliers immergés, les baleines assassinées, les hommes assoiffés de sang et d’argent...
J’ai fait ma première sortie dans l’espace. Je me suis laissé glisser dans le vide, raccroché par des tuyaux à ma navette.
Je me suis détaché. J’ai vogué. Mes vies se sont alors succédées devant mes yeux. J’ai perdu connaissance. J’ai perdu la vie. J’avais 30 ans.
Plus de bouton.
Ça aurait servi à quoi ?

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