Le chien de la baie

il y a
5 min
352
lectures
59
Qualifié

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Antoine de Saint-Exupéry

Image de Grand Prix - Printemps 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

C'est le début du printemps. Mary et Donald viennent d'emménager ici, dans ce coin de paradis du Maine. C'est Mary qui en a pris la décision. Elle a convaincu Donald que la beauté des lieux, l'air vivifiant et le calme seraient propices à l'inspiration. Et surtout, à sa guérison.

Il faut dire que Donald ne décide plus rien. Il est dépressif depuis le récent décès de sa mère. Il est écrivain. Un écrivain qui dort beaucoup ces derniers temps. Elle est médecin légiste et le soigne désormais, car elle a pris une année sabbatique pour s'occuper de lui. Et décorer la maison. Une très jolie maison de la baie de Penobscot.

Ils s'étaient rencontrés deux ans auparavant, à Bangor. Plus précisément à la morgue de cette ville florissante. Donald devait identifier les corps des Mac Gregor qui avaient péri dans leur lit en prenant leur dernier bain ensemble. Un bain pourpre. C'est un tueur à gages, arrêté depuis, qui les avait supprimés. Une erreur. Ce sont les voisins du dessus qui auraient dû trépasser.

C'est Mary qui avait pratiqué l'autopsie. Autant dire qu'elle avait disséqué les meilleurs amis de Donald. Il était complètement anéanti et horrifié. Néanmoins, la douceur de la jolie pathologiste l'avait réconforté. Elle l'avait tout de suite pris sous son aile en l'emmenant boire un café au distributeur du grand hall. Café qu'il avait régurgité. En fin de compte, il avait échappé à l'identification. Elle l'avait soutenu. La police avait pu se débrouiller autrement.

Mary avait donc très vite manifesté beaucoup d'intérêt pour Donald. Elle avait même acheté son dernier best-seller. Ils s'étaient revus quelques jours plus tard pour une dédicace. Il en était tombé amoureux. Alors, ils s'étaient revus encore et encore. Il aimait ses lèvres et ses mains roses. Et tout le reste. Bien entendu. Ce qu'il ne supportait pas chez sa dulcinée, c'était ses vêtements rouges. Il le lui avait dit. Ça ne l'avait nullement offensée. Ils s'étaient mariés trois mois après le sinistre événement. Tout de blanc, vêtus.

Personne n'avait compris Donald. Comment un être aussi sensible avait pu s'amouracher d'une femme aussi pragmatique ? À l'époque, il entendait souvent : « Ta nana fait froid dans le dos. » Il répondait : « Vous ne savez pas combien elle est merveilleuse avec ma mère. Je vous rappelle qu'elle lui a proposé de venir habiter chez nous. Combien de belles-filles auraient fait ça ? Ma "nana", comme vous la nommez, confectionne même les tartes préférées de Mouchette. Aux bleuets. Et tous les soirs, elle lui apporte une tisane dans sa chambre. Qu'est-ce que vous en dites ? » Personne n'en disait rien. Tout le monde n'en pensait pas moins.

Donald surnommait sa mère « Mouchette », depuis son plus jeune âge. Prendre des distances avec le lieu où ils avaient vécu ensemble était certainement ce qu'il y avait de mieux à faire. Alors Mary avait cherché et trouvé un endroit de rêve. Loin de Bangor. L'héritage de Donald était conséquent. Tout comme l'étaient ses revenus grâce à ses publications.

***

Ce matin, comme tous les matins, et dès sept heures, il est à la fenêtre et observe les environs. Mary le rejoint et répète son refrain journalier :
— Donald, tu te souviens pourquoi tu dois prendre les pilules bleues ?
— Oui, je sais. Tu as vu le chien ?
— Quel chien ?
— Celui qui est allongé sur notre pelouse. Regarde.
— Il n'y a aucun chien, chéri ! Je vais te redonner deux comprimés. Ça te fera du bien.
— Tu es certaine qu'il n'y a pas de chien ? Je devrais aller voir.
— Sois raisonnable, tu risques de t'écrouler dans l'escalier. Allez, pas d'enfantillage ! Va plutôt te recoucher, je serai plus tranquille. Je vais préparer le thé et tes œufs. Ne te soucie de rien.

Donald sent ses forces et son courage l'abandonner. Son cerveau lui a encore joué un mauvais tour. Il a de plus en plus d'hallucinations malgré les bons soins de Mary. Elle sort toujours de sa manche une pilule qui va tout résoudre. Comme ses récents vomissements. Elle cherche sans cesse à lui remonter le moral. Lui est lassant, désespérant, exaspérant. Un fardeau. Il ne fait strictement rien. Ne sert plus à rien.

Il sait que Mary est « une toubib » remarquable, bardée d'un nombre impressionnant de diplômes. Après de longues études, elle avait fini par se spécialiser en criminologie. Un choix comme un autre. Il sait aussi que ses conseils sont toujours judicieux : « Tu verras, dans cette maison, on sera vraiment bien. Comme dans un nid d'amour. Et puis, c'est un bon achat. Un très bon investissement. Quand tu seras rétabli, rien ne nous empêchera de passer l'hiver dans ton superbe appartement de Bangor. Si tu le désires. »

Des désirs, il n'en a plus beaucoup. Ce sont surtout des tourments qui l'accablent. Et des déceptions. Mary s'absente souvent. Il ne doit pourtant pas se montrer égoïste. Elle a fait tant de sacrifices pour Mouchette et elle en fait tellement pour lui à présent. Elle a bien droit à un peu de détente. De longues promenades ne peuvent que lui faire du bien. Et puis, c'est vrai qu'elle a besoin de profiter du soleil de la saison. Il fait tellement froid durant le reste de l'année.

Elle a attrapé de jolies couleurs depuis leur arrivée. Sa peau a bruni. Ses joues sont plus rondes. Elle est à croquer. Elle respire la santé. C'est un réel bonheur de la voir aussi rayonnante. Et une souffrance. Si elle disparaît de plus en plus souvent, c'est aussi parce qu'il devient de plus en plus laid. Il n'était déjà pas très beau. Il la comprend : elle ne peut que le fuir. Il se fait peur quand il se regarde dans le miroir de la salle de bain qui juxtapose leur chambre à coucher. Chambre qu'elle a désertée pour qu'il dorme mieux. Il en pleure de dépit. Mais comment faire autrement ?

Il ressemble de plus en plus à une épave. Il se déplace comme un vieux. Bientôt il ne pourra plus aller dans cette salle de bain ni à la fenêtre d'où il entrevoit un peu de vie. Pendant qu'il en est encore temps, il aimerait pouvoir descendre le fichu escalier. Un escalier raide comme ça ne devrait pas être permis. Mary ne peut pas l'aider, elle n'est pas assez costaud pour supporter son poids, même s'il a beaucoup maigri.

***

Il est vingt heures. Il a dormi toute la journée après le petit déjeuner que Mary lui avait apporté et qu'il avait à peine touché. Par contre, il avait bien avalé tous les médicaments. Ceux pour améliorer l'appétit, favoriser la digestion, améliorer le transit intestinal. Ceux qui font voir la vie en rose et arrêter les cauchemars. Et enfin ceux pour stopper les délires et dont elle avait dû augmenter la dose à cause de sa dernière vision. Il se réveille l'esprit embrumé, les sens en déroute. Il entend des voix qui montent du rez-de-chaussée. Comme la veille. Cependant Mary lui avait assuré qu'il n'y avait personne. Il veut en avoir le cœur net. Voir de ses propres yeux ce qui n'existe pas. Comme ce chien dehors et cette personne qui parle avec sa femme.

Il décide de se lever malgré sa grande faiblesse et les sages recommandations de Mary. De sérieux vertiges le font tituber. Tant bien que mal, il parvient à l'escalier, s'agrippe à la rampe, descend une marche. S'arrête pour reprendre sa respiration avec la terrible impression que sa vie va s'achever là. C'est alors qu'il perçoit des chuchotements. Soudain paniqué, il se met à crier. Un bien grand mot. Son cri ressemble davantage à un couinement. Néanmoins, Mary accourt aussitôt. Le rejoint là-haut. Lorsqu'elle arrive presque à son niveau, il vacille, bascule dans le vide et l'emporte dans sa chute ainsi amortie.

***

Aujourd'hui, quand Donald se rend sur la tombe de Mouchette, il ne passe pas devant celle de Mary. Ce soir-là, il avait réussi à se traîner jusqu'au téléphone pour appeler les secours. Et à apercevoir l'amant de sa femme juste avant de sombrer dans un trou noir. Celui-ci, d'abord pétrifié, avait fini par détaler et s'était affalé sur le sol en se prenant les pieds dans le chien. Une parfaite imitation en pierre, dégottée par Mary dans la vieille boutique d'un brocanteur.
59

Un petit mot pour l'auteur ? 75 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Désolé. Vous connaissant un peu à travers vos oeuvres lues, j'ai pensé à un moment que la brave Mary était en train d'empoisonner son mari. Mais cette chute là (à tous les sens du terme) est plausible. En tout cas, j'ai adoré cette histoire d'écrivain dépressif.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
C’est très gentil, merci Pat !
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Vous connaissant un peu à travers vos oeuvres lues, j'
Image de Bruno R
Bruno R · il y a
Du coup, elle n'aura pas pratiqué l'autopsie de son mari. :) Bonne suite, Hortense!
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Ah, ben oui ! On ne peut pas être partout... Merci beaucoup Bruno !
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Je découvre tardivement cette histoire ! Hop, je prends une pilule bleue ! Un récit qui a du " cachet " ;-)))
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Félix !
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Excellent texte ! Je découvre et j'adore !
Mes voix +++

Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Alban, de votre commentaire ! Il me fait grandement plaisir.
Image de Viktor L'enchanteur
Viktor L'enchanteur · il y a
C'est pas mal du tout, mais il y a une suite ?
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Si Mary venait à ressusciter, on pourrait envisager une suite mais je crois bien que le chapitre est clos ! Merci beaucoup Victor de votre passage ici !
Image de Jacques Clanet
Jacques Clanet · il y a
C'est le script d'un thriller ?
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Il ne fallait pas dépasser 8000 signes. Espaces compris. Je dois en avoir 7980. C’est un mini thriller donc... Merci beaucoup Jacques !
Image de Lady Délivrance
Lady Délivrance · il y a
Sur sa pierre tombale : Elle était bien trop parfaite pour être vrai :)
Excellent moment de lecture.

Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup chère lady !
Image de Beatrice Massa
Beatrice Massa · il y a
Bien fait !!! Non mais des fois ! Et si bien écrit
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Beatrice !
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Un bon suspense même si l'on devine que la douce Mary ne l'est pas tant que cela.
Belle compétition, Hortense.

Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Dolotarasse !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La chute

Florent Jaga

Je n’achète plus de livres en librairie. Maintenant, ce sont eux qui viennent à moi par le truchement de Josiane, une brave âme qui, par égard pour mon petit passé d’auteur, vient me ... [+]