Le chevalier du dé à coudre

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La grand-mère de Naïa était tisseuse de bonne aventure. Elle tressait les fils des vies qu’elle liait pour l’éternité. Elle brodait les barbes effilochées des étoffes de héros déchus. Elle cousait des boutons de rose sur les corsages défraîchis et voilait les interdits pour rafistoler les couples. Son échoppe était réputée. Tout ce que le canton comptait de peines de cœur s’y pressait. Et puis, un beau matin, alors que le printemps s’annonçait, elle mourut.

À sa mort, Naïa hérita de sa boîte à couture, un coffret en merisier dont le bois poli par des années de manipulation était doux comme une rampe de château. Il faut dire que l’objet se transmettait de grand-mère en petite fille depuis plus de deux-cents ans.
Lorsque sa mère le lui remit, elle lui tendit aussi une enveloppe en tissu, fermée par un sceau brodé, mais elle précisa :
« Prends d’abord le temps d’observer ce que contient la boîte, Naïa. Ta grand-mère, par son geste, te désigne comme héritière du don, mais tu dois faire tes gammes pour commencer. Pour cela, il faut que tu te familiarises avec les outils, les matériaux, que tu te les appropries, que tu les disciplines et quand tu pourras coudre les yeux fermés une enveloppe semblable à celle que je te remets, alors tu pourras regarder ce qu’elle contient. Pas avant. »
Le ton était solennel, il n’appelait aucune question, aucune réponse non plus.
Naïa prit l’enveloppe, la mit de côté et ouvrit la boîte avec délicatesse. Celle-ci comprenait cinq compartiments : celui des fils de laine, de coton, de soie, de lin, celui des galons et des sequins, celui des boutons et des agrafes, celui des pièces de tissu et celui des épingles, des aiguilles et du crochet gardés par un dé à coudre argenté.
Pendant plusieurs semaines, Naïa passa scrupuleusement en revue le contenu de la boîte. Elle l’analysa, l’inventoria, le classifia. Enfin, quand elle connut la boîte par cœur, elle s’attela à la couture.
Elle débuta par de menus travaux dont le premier fut la confection d’un bandeau noir, opaque, pour apprendre à coudre à l’aveugle. Peu à peu, elle complexifia. Elle réalisait systématiquement tout deux fois, une en regardant, une les yeux bandés et, en cas d’erreur, recommençait encore et encore.
Elle s’entraîna pendant deux mois avant de s’intéresser à l’enveloppe. Puis, elle l’ausculta patiemment et tenta de la reproduire en choisissant bien son aiguille. Elle la copia, à plusieurs reprises, en regardant, en s’appliquant. Enfin, quand elle eut acquis la maîtrise parfaite de son geste, elle se para de son bandeau. Elle se piqua souvent, mais insista. C’est le sceau brodé qui fut le plus difficile à réaliser, mais, fin juin, l’enveloppe était confectionnée, identique à celle de sa grand-mère. Elle ouvrit donc cette dernière et y trouva une lettre énigmatique.

« Naïa,
Le don n’existe pas. En réalité, aucune d’entre nous ne l’a jamais réellement possédé. Il provient du dé à coudre.
Pour qu’il puisse se révéler, il te faudra choisir un chevalier. Pour cela, suis le mode d’emploi :
D’abord, va au cimetière. Trouve une tombe qui abrite un homme valeureux, de ceux qui sont morts au combat – qu’importe la guerre qu’ils faisaient. Ne choisis pas un déserteur, celui-ci jamais ne t’aidera. Renseigne-toi sur son passé. Choisis un homme qui a aimé, sans avoir peur et sans compter, comme on se jette dans un gouffre, il faut un être passionné. Choisis bien, Naïa, tu ne pourras pas revenir en arrière, tu ne pourras pas recommencer.
Dès que tu as trouvé la tombe, creuse la terre de tes mains nues, récolte celle qui reste accrochée sous tes ongles et remplis-en le dé à coudre. Tasse bien, rien ne doit tomber lorsque tu retournes le dé. Remplis à ras. Arrose cette terre de fleur d’oranger, chaque matin, pendant une semaine, à heure fixe.
Puis, glisse le dé dans l’enveloppe que tu viens de confectionner. Scelle-la, range-la dans la boîte à couture et attends de l’entendre s’agiter. À ce moment, tu l’ouvriras. »

Naïa se rendit au cimetière, elle nota sur un papier les noms des possibles prétendants au titre de chevalier, elle chercha, dans les archives de la ville, leurs faits d’armes, leur histoire. Elle interrogea les familles, élimina petit à petit ceux qui ne convenaient pas, puis se décida.
Elle suivit les instructions de sa grand-mère pas à pas et au mois de novembre, le trois précisément, l’enveloppe s’agita. Ainsi naquit le chevalier Lord Émeric du dé à coudre.

Il était minuscule : deux guiboles de laine bleu nuit, deux bras de fils de coton jaune tressés, des sequins noirs en guise de pieds, d’autres, dorés, en lieu de mains et, pour casque, un bouton pression ; le tout émergeant de son armure de dé à coudre. À peine sorti de l’enveloppe, il saisit le crochet pour lance et fier de sa nouvelle rutilance, d’une voix étonnamment fluette, s’adressa à Naïa :
— Bien le bon jour, gente damoiselle, que puis-je pour toi ?
Naïa fut surprise par le ton et la formule qui contrastaient avec le tutoiement soudain, mais probablement était-ce ainsi que s’exprimait un chevalier. Elle ne se laissa pas déconcerter :
— Bonjour, Lord ! Je vais t’appeler Lord, ce sera plus simple. En réalité, je ne sais pas encore ce que tu peux faire puisque je ne sais pas encore ce que tu sais faire. Que sais-tu faire ?

Lord déclama alors :
« Je suis l’anti-bourreau des cœurs
Le tailleur des destins tissés
Le mécanicien des ardeurs
Le soigneur des amours blessés ! »

Que de lyrisme, de forfanterie ! Naïa se dit qu’elle n’avait pas choisi le plus humble des chevaliers...
— Parfait, Lord, mais, concrètement, comment ça fonctionne ?
— Point ne sais-je, Naïa. En me sacrant chevalier du dé à coudre, hui, tu réveilles de grands pouvoirs auxquels oncques naguère je ne fus confronté. Mais n’aie crainte, ma mie, je m’acquitte noblement des tâches, qu’avec honneur, on vient à me confier.
— OK... laisse-moi réfléchir.
— Mon dévouement sera comme toujours il fut : sans failles. Nul ne saurait prétendre que jadis je fuisse devant le moindre obstacle ou que je refusasse d’affronter...
— Tais-toi, Lord, s’il te plait ! J’ai dit : « laisse-moi réfléchir » !
— Certes, j’y consens, mais lorsque dame fortune réunit, comme céans...
— Lord !
— Diantre, mais si...
— Stop !
— S’il te sied.

Naïa, avait, jusque-là suivi les instructions de sa grand-mère, mais force était de reconnaître qu’elle arrivait au terme de sa feuille de route. Assise dans l’atelier qui avait servi de boutique, devant sa boîte à couture, associée à un farfadet affamé de paroles archaïques dont le tombeau l’avait privé, Naïa commençait à douter de la pertinence de son choix. Elle était fière des espoirs placés en elle et désirait s’en montrer digne, mais il fallait bien admettre que la situation était cocasse. Elle allait devoir discipliner Lord dont la verve l’exaspérait, mais surtout trouver comment utiliser ses « pouvoirs » pour œuvrer au bonheur de tous.

Naïa se dit qu’il fallait à son chevalier une mission qui lui serve de galop d’essai pour tester ses capacités. Elle savait que les sœurs Tellier étaient fâchées, elle se dit que les réconcilier pourrait constituer un premier défi dont les conséquences, en cas d’échec, seraient limitées. Elle préférait cependant agir dans l’ombre.
Elle soumit donc l’idée à Lord et attendit ses consignes. Celui-ci, peut-être vexé par le fait qu’elle l’ait molesté, fut, cette fois-ci, concis : il était nécessaire, pour commencer, qu’elle lui rapportât quelques cheveux de chacune des Tellier. Naïa attendit donc, cachée dans les fourrés, devant leur domicile et dès que celles-ci s’en furent allées, entra par effraction, s’enquit de leurs brosses dans la salle de bain et y préleva son butin.
Dès qu’elle rentra à l’atelier, elle tendit son trésor à Lord. Il s’en saisit religieusement, s’installa en tailleur sur la table et commença à tisser. Il se métamorphosa ainsi concentré. Naïa le regardait, fascinée. Un ballet, c’était un ballet, tant il y avait, dans ses gestes, de grâce. Il œuvrait en silence, mêlant savamment aux cheveux bruns et blonds, des fils de coton et de soie. Quand il eut fini, il tendit à Naïa un carré d’un centimètre de côté qu’elle détailla au compte-fil. Elle découvrit alors, dans l’entrelacs des fibres, un motif complexe d’une très grande finesse qui avait des allures de signe cabalistique.
Le lendemain au marché, les sœurs Tellier riaient ensemble devant l’étal du poissonnier.
Il était temps de rouvrir la boutique.

Naïa vit beaucoup de monde défiler dès que le commerce reprit. La répartition des tâches entre elle et Lord s’était faite simplement. Elle recevait les clients, leur servait un thé, les faisait s’asseoir et les questionnait. Lord, caché dans la boîte à couture, écoutait. Ensuite, ils débriefaient. Lord établissait alors la liste de ce qu’il lui fallait, puis, après que Naïa lui avait fourni le matériau nécessaire, s’asseyait sur la table – comme la toute première fois –, la boîte ouverte à ses côtés, et commençait son ouvrage.
Le week-end, quand la boutique était fermée, Lord lançait à Naïa des défis de couture et Naïa jouait volontiers. Lord gagnait toujours, mais Naïa s’améliorait constamment.
Des années passèrent ainsi, beaucoup de conflits se réglaient, on aurait cru que la région était un immense jeu de go où aux noirs desseins succédait le retour de la blanche innocence. La réputation de l’échoppe ne s’arrêtait plus aux frontières. Ainsi, six ans après la rencontre de Lord et Naïa, Ludmila entra dans la boutique.
Naïa, à peine arrivée, venait d’ouvrir la boîte pour dire bonjour au chevalier lorsque cette belle Russe sexagénaire fit son entrée. Médusée par sa beauté, Naïa n’eut pas le réflexe de fermer la boîte à temps. Le mal était fait...

Cette femme était une poupée aux cheveux blancs et aux pommettes saillantes, rosies par la fraîcheur de l’air. Dans son regard intelligent, d’un bleu « cœur de glacier enluminé de soleil », se lisait un étrange mélange de fermeté et de douceur. Ses vêtements aux étoffes splendides, de la robe jusqu’au manteau, n’étaient que chatoiement.
Naïa, subjuguée, l’accueillit avec déférence, comme on accueille une princesse... Et Lord sorti de sa boîte en déclamant :
— Madame, je vous ai cherchée pendant tant d’années.
C’est là que tout partit de travers... Ludmila empocha le dé à coudre avec tout ce qu’il contenait et s’enfuit en courant.
Naïa ne put la rattraper.

Malgré ses efforts pour continuer à soigner les douleurs, restaurer les âmes, étancher les peines, sans Lord, Naïa ne put tout réparer. Mais elle ne perdit pas espoir et acheta un dé à coudre... peut-être que le don reviendrait.

Naïa est morte il y a six mois. Aujourd’hui, j’ai réussi à confectionner, les yeux fermés, une enveloppe identique à celle qu’elle m’a transmise. Ma mère m’a conté son histoire. Demain, j’irai au cimetière, je chercherai un chevalier et puis, on verra bien si le don accepte à nouveau de se manifester.
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Albert Viktor · il y a
Quelle belle histoire !
J'ai lu avec des souvenirs personnels, moi qui ai utilisé un dé à coudre pendant plus de vingt ans. Mon magination d'alors était bien loin de la vôtre...

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Isabelle Is'Angel · il y a
J'ai beaucoup aimé .... merci
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un texte que j'ai aimé relire ....; et une femme de lettres que je voudrais replacer dans mon panel d'abonnés qui a pris la fuite suite à cette cyberattack !
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Volsi Maredda · il y a
Partie bien avant ça mais merci pour ce message Ginette... si je repasse lire ici un jour, je penserai à toi

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