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Le cheval qui voulait des baskets

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RAC

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Je suis une bête magnifique, on me le dit depuis longtemps. Je le sais, j’en suis très fier et ça ne m’étonne pas car c’est la vérité : je suis très beau. Je suis grand, ma robe est étincelante, mon haleine fraîche, mes dents bien blanches, ma croupe large, mes jambes fines, ma cambrure parfaite, ma queue noire et brillante, mes sabots rutilants. Quant à ma crinière, soyeuse, vive, colorée, elle vole au gré du vent, ajoutant la touche de classe nécessaire à mon allure lorsque je parade au galop sur les plages ou les grands chemins.
Il ne me manque que des baskets.
Des baskets à un cheval ? Mais c’est complètement idiot ! En tout cas c’est ce que pensent la plupart des gens. Mais qu’en savent-ils au fond ? Se sont-ils déjà trouvés à la place d’un équidé ? D’ailleurs, ont-ils déjà porté des sabots ? Vous sauriez, si vous l’aviez déjà vécu, que marcher sur ses longs ongles n’est pas forcément toujours confortable. Or, à ce qu’en disent les humains, les baskets sont les chaussures les plus confortables du monde. Je ne demande donc qu’à en essayer. D’autant que ma silhouette serait encore avantagée si je me promenais avec ce nouvel apparat. J’ai vu à la télévision et dans des magazines que certains humains disent, quand ils viennent me saluer, qu’il en existe de toutes les formes et de toutes les tailles, avec des couleurs parfois même extravagantes. Je meurs d’envie de me les voir aux sabots et, si possible, dépareillées car j’ai la chance d’avoir quatre magnifiques jambes de danseur. Vous m’imaginez avec une basket différente à chacune de mes jambes ? Quatre couleurs différentes ? L’une à lacets, l’autre à scratch, l’autre à zip et la dernière sans attaches, genre mocassin, juste pour voir ? Bon, bien évidemment il faudra, le jour où je les porte, que les quatre soient de la même hauteur ou tout du moins les deux avant ou arrière, sinon je pourrais risquer d’être un peu « bancal » comme le dahu ; mais vous m’avez compris, j’en suis certain. Et de toute façon, je doute que le vendeur les vende à l’unité, donc il me faudra varier les looks et les plaisirs avec plusieurs paires. Ah, je me vois déjà chaussé de belles baskets dans un beau camaïeu de bleus avec des paillettes et des petits rubans mais aussi avec des modèles sport. Et puis des rouges, avec une griffe, plus design et puis des jaunes ou des multicolores qui clignotent la nuit. J’en ai vu aux pieds d’une petite fille qui m’a donné une pomme l’autre jour et, croyez-moi, si j’avais pu, je les lui aurais bien piquées ! Mais bon, ça ne se fait pas de voler... surtout une petite fille. Et vous vous rendez-compte si je l’avais fait ? Que la gamine se soit mise à pleurer, à alerter ses parents, qui se seraient empressés d’avertir mon maître etc. etc. ? Ohlala, je n’ose même pas y songer. Ça aurait fait toute une histoire. J’entends déjà les commentaires funestes de tout le club d’équitation et le comble de mon infortune : « ce cheval a bousculé ma fille et a voulu la mordre, ce cheval est agressif, ce cheval est dangereux, ce cheval pourrait recommencer, il faut abattre ce cheval ! » ; alors que moi, je voulais seulement ses belles baskets !
Pour être franc, si je n’ai pas choisi d’être un cheval de cirque, c’est uniquement par goût pour le grand air et ses qualités salvatrices. J’aurais pu être une vedette si je l’avais souhaité et briller dans des centaines de costumes de scène merveilleux. J’incarnais la grâce lorsque les voltigeurs me faisaient tourner sur la piste quand je n’étais encore qu’une jeune étalon. Poulain déjà, j’aspirais à des rôles secondaires au cinéma dans de somptueux westerns avec ou sans spaghetti et j’ai même eu mes heures de gloire quand j’ai joué le rôle de Tornado dans Zorro. Eh oui, Antonio Banderas a eu l’honneur et le privilège de se frotter les fesses sur mon dos, d’enrouler ses bras autour de mon encolure, de poser sa tête sur mon dos, de s’accrocher à ma crinière, de me caresser le museau et de me gratter les oreilles. Il n’était pas très bon cavalier, il faut l’avouer, et sa doublure ne valait pas grand-chose non plus, mais ils m’ont donné ma chance et, pour des humains, ce n’est déjà pas si mal. En revanche, si vous voulez mon avis sur Catherine Zeta-Jones, là c’est différent ! Déjà, vu ma taille et la sienne, quand elle s’approchait de moi pour me grimper dessus, j’avais régulièrement ses plus beaux attributs dans les mirettes et je dois vous dire que même pour un cheval, c’est assez déroutant. Peut-être pas pour les mêmes raisons que les vôtres mais ça me faisait penser à deux belles pommes genre « Belle de Boskoop » et j’avais toujours envie de croquer dedans. Puis après, lorsqu’elle m’enfourchait élégamment avec ses jambes fuselées, que ses cuisses gourmandes collaient au cuir de ma peau et qu’elle faisait corps à corps avec moi pendant de longues balades le soir au crépuscule sur la plage... mes sabots foulant le sable au rythme de sa voix... Ah que de souvenirs...
Mais bon, je m’égare, revenons à mes baskets. Comment vais-je faire pour me les procurer ? Je n’en ai jamais essayé donc je ne sais pas quelle est ma pointure et comment voulez-vous que je les achète ? C’est que je n’ai pas d’argent, moi...
C’est à peu près en ces termes que le bel étalon me contait son histoire. Évidemment, pour comprendre un cheval, il faut savoir l’écouter et pour lui parler, il faut apprendre un certain nombre de signes, mais j’ai quelques prédispositions. J’ai donc voulu l’aider.
J’ai d’abord pensé à les lui commander sur internet mais, sans les essayer, ce n’est pas évident de ne pas se faire avoir et les avis de consommateurs n’aident pas beaucoup quand il s’agit d’un cheval. Et puis, s’il ne peut pas les enfiler et choisir celles qui lui plaisent et lui font les plus belles jambes, c’est en quelque sorte lui gâcher son plaisir. Il en avait tellement envie depuis si longtemps que ça valait bien une sortie spéciale en ville ! J’ai donc revu ma copie et envisagé de l’emmener dans un magasin de chaussures mais après réflexion, je me suis dit que je ne savais pas trop comment faire pour le faire rentrer dans la boutique, ni si c’était toléré. En tout cas rentrer à cheval dans un centre commercial n’est apparemment pas permis, même s’il n’est pas interdit d’y pénétrer avec un animal de compagnie. Une fois cet obstacle franchi, il en restait quelques autres, notamment celui de de la hauteur des encadrements de portes car certaines devantures des petits commerces sont un peu basses.
Alors, pour simplifier, j’ai élaboré un plan.
J’avais bien envisagé de lui apporter des magazines et des catalogues pour qu’il fasse son choix, mais les chevaux voient mal quand c’est imprimé en petits caractères et il aurait tout de même fallu, par la suite, que je trouve la boutique qui avait le modèle qu’il aurait retenu en stock pour les essayages. J’ai donc commencé par repérer toutes les boutiques modestes de mon quartier qui avaient des baskets dans leur vitrine.
Après avoir regardé les prix, les tailles, les modèles, j’ai dressé une liste puis j’ai noté les accès piétons et routes que nous pouvions emprunter. J’ai fini par mettre de côté les cinq magasins qui me semblaient les plus appropriés et là, je me suis lancée dans d’innombrables discussions avec les vendeurs pour leur demander conseil. J’ai tout de suite éliminé de ma liste un magasin qui m’a prise pour une débile en me dévisageant et qui m’a littéralement dit : « des baskets à un cheval, c’est ridicule, mais si vous payez, on peut s’arranger ». J’ai répondu à cet individu grossier qu’on ne faisait pas de commerce à la tête du client et qu’un cheval était un client comme les autres. Il n’avait pas l’air d’accord mais je m’en fiche. Un peu de respect, c’est tout ce que je demande. Un autre magasin m’a dit qu’il était OK pour essayer toutes les baskets que je souhaitais à mon cheval à condition que ce soit à l’extérieur du magasin – donc dehors – et qu’il fallait absolument que le cheval reste dehors et qu’on lui nettoie bien les sabots pour ne pas endommager la marchandise, que sinon je serais obligée de payer toutes les paires de baskets souillées. Il a également ajouté qu’un cheval « ça ne sentait pas très bon » et évoqué le fait qu’un désodorisant serait le bienvenu. Ce n’était pas forcément très agréable à entendre mais il n’a pas été agressif du tout ni inconvenant : il avait juste peur d’être viré par son chef s’il remettait de la marchandise abîmée en stock ou en rayons ! Il avait l’air un peu étonné par ma requête mais n’a pas cherché à en savoir davantage. Il a même proposé que je téléphone avant de venir pour qu’il prépare les baskets un peu avant notre arrivée et que nous puissions être « mieux » servis. Quand il m’a chanté ce couplet, je dois vous dire que je n’ai pas tout de suite pensé à un véritable régime de faveur, ni à un service spécial VIP pour mes beaux yeux. Je l’ai surtout soupçonné de vouloir procéder à l’essayage à un moment calme, sans la proximité de sa clientèle habituelle, pour éviter tout débordement de notre part ou de celle des curieux ; mais peut-être suis-je un peu sur la défensive sans forcément m’en rendre compte.
Une troisième boutique m’a vivement recommandé de mesurer les « pattes » de mon cheval et de prévoir des sacs plastiques ou des chaussettes pour les essayages, ainsi qu’un tapis extérieur pour ne pas salir les semelles des baskets que nous n’aurions pas décidé d’acheter après l’essayage. Dans la quatrième, les trois vendeuses ont été d’abord prises d’un fou rire. Elles ont immédiatement cherché une caméra en invoquant une blague qu’on aurait voulu leur faire, un genre de bizutage pour la dernière embauchée ou un test de la part de leur patron pour vérifier leur comportement en clientèle (l’une des trois était en contrat d’apprentissage), puis voyant que je ne plaisantais pas, elles se sont mises en quatre pour me satisfaire. Elles m’ont même demandé l’autorisation d’organiser l’essayage en prévoyant la date et en contactant la presse locale afin que cette vente exclusive puisse faire parler d’elles et de leur boutique et donc leur garantir une belle publicité. Je leur ai alors rétorqué qu’elles n’avaient qu’à faire le nécessaire et que mon étalon se tiendrait à leur disposition si leurs services étaient à la hauteur de nos exigences et si elles consentaient à faire un geste commercial en notre faveur en retour. Qui ne tente rien n’a rien, c’est connu ! Les négociations étant en route, je ne voyais plus aucun inconvénient à venir avec l’étalon au beau milieu de cette banlieue parisienne en pleine semaine pour acheter des baskets. Je me suis même demandée si je n’allais pas appeler Cristina Cordula pour lui proposer un nouvel épisode des Reines du shopping, en version équestre.
Satisfaite de mon programme, j’étais sur le point d’en discuter avec l’étalon lorsque me vint l’idée de lui en faire la surprise. Son maître ayant consenti à ce que nous partions ensemble faire une balade durant quelques heures pour profiter du soleil automnal, j’hésitais encore sur l’ordre des boutiques à visiter quand, soudain, tout me parut très clair et nous trottâmes jusqu’au premier magasin. Mon étalon fit une ruade de plaisir devant la vitrine, ce qui terrorisa un peu le vendeur d’origine asiatique qui n’osa pas trop le regarder ni lui caresser la crinière. Tout excité, il désigna une dizaine de modèles en soufflant chaudement sur les vitres qui se couvraient immédiatement de petits cercles de buée qui disparaissaient l’instant d’après. Après que j’aie déroulé le tapis, le vendeur se contenta de porter une dizaine de boîtes en carton dehors en les alignant sur le trottoir, le long de la vitrine.
Il fallut donc enfiler des chaussettes en nylon à notre Tornado, sans que ses fers ne les perforent, afin que ses jambes glissent aisément dans tous les modèles de baskets qu’il avait choisis. Je décidais de lui faire porter quatre baskets à la fois afin qu’il puisse les essayer et marcher avec pour se rendre compte du résultat. Il fallait voir si cette nouvelle tenue était à la hauteur du confort qu’il espérait et correspondait à ses attentes, ou plutôt à ses caprices de star. Je ne souhaitais pas que des curieux s’en mêlent mais ceci fut – vous vous en doutez – impossible. Dès que les passants virent arriver le cheval, déjà, les exclamations fusèrent. On eut droit à des ébahissements et des compliments sur la beauté de la bête, puis sur le plaisir de voir un cheval en ville, puis des questions de toutes sortes sur la plus belle et noble conquête de l’homme, des commentaires historiques, épiques, sportifs, etc. Les enfants voulaient le caresser, monter sur son dos, lui donner des friandises... et savoir pourquoi il essayait des baskets bien sûr ! Je pris donc le parti de leur répondre à sa place alors qu’il me tançait d’un regard à la fois ravi et inquiet. Mais quand je répondais aux journalistes que c’était lui qui voulait des baskets et que je ne faisais que l’aider à réaliser son rêve, beaucoup d’entre eux ne me croyaient pas : je le lisais dans leurs yeux. Et pourtant...
Quant à mon bel étalon, malgré quelques frayeurs à l’approche d’une poignée d’énergumènes, il s’amusait beaucoup. Quand il s’aperçut que souffler de temps en temps sur les passants en faisait sursauter la majorité, il attendait alors que règne un bon moment de silence puis s’exécutait soudainement et bruyamment. Il riait beaucoup. Lorsqu’il essayait un nouveau modèle, il secouait la tête pour m’indiquer si cela lui convenait ou s’il fallait chausser plus grand, plus petit ou changer pour une autre forme plus appropriée. On s’efforça donc de tester tous les types de baskets disponibles – à semelles basses, hautes, compensées, à talons – tous les coloris, toutes les fermetures – avec des rubans, des paillettes, des perles et même des lumières LED pour qu’elles s’allument dans l’obscurité – bref, tout ce que le magasin avait en stock pour parer les sabots d’un cheval Fashion Victim !
Bien entendu, il fallut déterminer la pointure de notre étalon pour simplifier la tâche des vendeurs et gagner du temps dans les magasins suivants, et ce ne fut pas chose facile compte-tenu que le pied d’un cheval n’est pas exactement fait comme le nôtre – mais je ne vous apprends rien, bien évidemment. Lors de nos essayages, nous avons beaucoup apprécié les créateurs de baskets asiatiques. Ils ont une offre très diversifiée pour les enfants et je crois que c’est finalement ce que notre Top Model a préféré. En effet, ils proposent différentes largeurs et des modèles courts ou montants – tout à fait ce dont un cheval a besoin quand il s’agit de ne pas les perdre en galopant. Scratches ou lacets sont également déterminants, selon les formes, pour bien adhérer au sabot sans serrer au paturon. Une fois la première boutique faite, les trois suivantes devinrent presque une formalité car les vendeurs et vendeuses vinrent directement à notre rencontre en ayant pris le soin de faire déjà une petite sélection. On nous a même offert du thé, une carotte, une pomme et des sucreries ! Quant aux passants et aux autres clients, ils nous souriaient et nous mitraillaient avec leurs smartphones. J’en ai même entendu demander au gérant, dans le dernier magasin, quel était le titre du film qu’on tournait et qui était la vedette en dehors du cheval.
On a donc investi les quatre magasins dans la journée et remporté plusieurs boîtes en carton contenant les précieux souliers au club d’équitation. Le retour a été plus mouvementé que le départ.
Alors qu’à l’aller, je me promenais tranquillement dans les rues tantôt à cheval, tantôt à pieds en marchant à côté de lui en le tenant par son licol, le retour au bercail fut, lui, mémorable. Il avait voulu garder aux pieds quatre des baskets que je lui avais offertes, ne pouvant patienter une minute de plus pour les porter. Paré de deux baskets rouges à paillettes montantes aux jambes avant, lacées avec un double nœud jusqu’au-delà de la première phalange, et deux baskets plates à LED clignotants aux deux pieds arrière, il était véritablement irrésistible. Les autres clients du magasin avaient déjà fait mille commentaires pendant qu’il les laçait ; ce devait sans doute être la première fois qu’ils voyaient un cheval tendre ses pieds à un humain pour qu’il lui fasse ses nœuds de lacets. J’ai même vu des mamans dire à leurs enfants : « tu vois comme le cheval est gentil, il ne fait pas de caprice comme toi quand il s’agit de mettre ses chaussures ! » Mais peut-être aussi que c’était la première fois qu’ils voyaient un cheval avec des baskets. « Enfin, j’ai des baskets », me disait-il en renouvelant par dizaines les MERCI, « je vais peut-être courir encore plus vite, comme un vrai cheval de course ! »
D’abord, ce furent les commentaires des clients, puis les œillades des passants qui parfois nous adressaient un regard bienveillant, un sourire même, ou nous saluaient carrément d’une main portée au chapeau ou d’une inclinaison de la tête. Après s’ajoutèrent les interjections du type « y a un cirque dans le coin ? » ou encore « c’est carnaval ce soir ? », ou bien « y a une fête quelque part... on peut y aller aussi même si on n’est pas déguisé ? », sans compter les gens qui traversaient pour venir me questionner, caresser l’étalon et se pencher sur ses baskets en faisant « Wahou, épatant son costume, mais il ne manquerait pas un truc sur son dos ou sa tête ? » J’avais beau leur répondre que c’était juste un cheval qui avait voulu des baskets et qui, aujourd’hui, en avait aux pieds et était heureux de les porter, ça ne leur suffisait pas. Au début, je pris le parti de leur répondre, d’une part pour être courtoise, mais aussi parce que je les trouvais sympathiques ; mais au bout d’une heure, nous nous retrouvâmes lui et moi avec un véritable cortège à nos trousses, un vrai défilé. Nous avions constitué, sans le savoir, notre fan club et nos suiveurs nous « likaient », nous filmaient, nous photographiaient et nous postaient sur Facebook. On pouvait lire : « Incroyable ! Venez voir le cheval avec des baskets, en pleine région parisienne, il est peut-être déjà prêt de chez vous. » Évidemment, la presse n’était pas innocente dans cette affaire car, déjà, les journalistes qui avaient interviewé notre Tornado dans la quatrième boutique de chaussures – comme cela avait était prévu – en avaient un peu rajouté. D’un autre côté, les magasins non concernés étaient véritablement ravis de cette publicité opportune et ne rechignaient pas à se faire prendre en photo ni à répondre aux questions des reporters, aussi bien ceux qui s’étaient montrés frileux au départ que ceux qui ne vendaient pas de chaussures et ne comprenaient absolument rien à toute cette histoire.
En effet, il fallait se rendre à l’évidence : la présence de baskets aux pieds d’un cheval faisait vraiment sensation. Aussi, arrivés au club, quelle ne fut pas notre surprise de voir toute cette foule qui nous attendait. Parmi les intéressés se précipitaient notamment des stylistes qui voulaient à tout prix nous faire signer des contrats d’exclusivité sur des créations de chapeaux, bijoux et accessoires équestres. L’étalon super branché secouait la tête à chaque fois qu’on lui montrait de nouveaux croquis et se voyait déjà paré de ces nouveaux atours. Je compris à cet instant que ce cheval n’avait pas réalisé son ancien rêve de star et qu’il risquait d’attraper la grosse tête si je ne l’arrêtais pas à temps. J’attendis donc que la fatigue l’accable et que les gens rentrent enfin chez eux. Là, restée seule avec lui, je finis par lui exposer ma façon de penser et il me parut très raisonnable. Il m’expliqua clairement que, s’il aimait les baskets, il n’allait pas non plus en porter tous les jours. Son discours fut clair : il était hors de question que sa nouvelle notoriété ne trouble le calme et la sérénité du club équestre et que, s’il ne tenait qu’à lui et que sa nouvelle situation le lui permette financièrement, il était même prêt à se prendre un appart en banlieue. Je lui souris et lui demandai comment il ferait pour respirer, courir et prendre soin de lui dans un deux-pièces-cuisine. Il me répondit qu’il était parfaitement conscient que prendre l’ascenseur ou monter les escaliers tous les jours et ne pas pouvoir piétiner de peur de se faire disputer par les voisins le rendrait fou, sans compter le stockage de son avoine ou l’utilisation des toilettes, beaucoup plus compliquée qu’on le croit quand on est un cheval. Nous étions donc complètement d’accord une nouvelle fois.
Plus intelligent que les autres équidés de sa race et de sa génération, notre Tornado de la Mode avait déjà pensé à nourrir son avenir et me proposait de devenir son agent. Il avait reçu des propositions de grandes marques et, son plaisir étant de porter des baskets, il avait décidé de devenir leur égérie, un bon moyen d’en essayer et d’en porter tout le temps, de les user, de les changer et d’en collectionner des centaines. Dans un premier temps, il serait conseiller, c’est-à-dire qu’il donnerait son avis sur les créations qu’on lui soumettrait. Ainsi, il pourrait, par exemple, se prononcer sur le choix des couleurs, la forme, la hauteur, les matières, la quantité de perles et de strass ou encore le poids, car il faut bien le dire, si la basket est trop lourde, elle freine le mouvement et empêche le cheval de courir correctement. Il ne faudrait tout de même pas qu’un cheval trébuche à cause de ses baskets, ce serait le comble !
Les conseils devant être sans cesse renouvelés, le bel étalon savait déjà que ce nouveau job ne l’amuserait pas longtemps et que faire le mannequin et arpenter les podiums lui plairait davantage. Il se contenta donc de donner les tendances aux créateurs et les consignes aux thérapeutes afin qu’ensemble, ceux-ci adaptent les modèles aux réalités du marché de la nouvelle basket pour cheval. Quant à ce marché, il était dorénavant organisé autour de la basket de marche, de course, de confort, de la basket médicale et de la basket « too much ». Des compléments de gamme tels que les chaussettes élastiques en nylon s’arrachaient dans les rayons sport, comme dans les magasins de prêt-à-porter traditionnels. Conçues au départ pour un cheval, disponibles en cinquante-deux coloris au choix, elles devenaient la pièce manquante à tout dressing humain, masculin ou féminin, adulte comme enfant et même senior. Inventée pour glisser facilement dans n’importe quelle basket, cette chaussette spécifique en nylon devint également un dispositif médical qui permettait d’enfiler ses chaussures plus rapidement et sans effort, l’idéal pour de nombreuses personnes souffrant de troubles musculo-squelettiques divers. Parfois d’autres accessoires lui étaient proposés mais il refusait d’y donner suite s’ils ne s’accordaient pas parfaitement avec les baskets car il ne souhaitait pas devenir un cheval de pub ordinaire.
— Les baskets c’est beau, c’est confortable et c’est la classe ! Les chaussettes, OK, ça va avec, quant aux lunettes de soleil, pourquoi pas, ça peaufine le look. Les écharpes et casquettes, passe encore ; mais les friandises, les ceintures, les parfums et autres gadgets, là non, c’est du forcing. En fait, les baskets c’est MON truc à moi, disait le bel étalon, et y’a pas d’raison que ça change !
De nombreux directeurs artistiques de grosses firmes continuèrent pendant une année ou deux de lui montrer toutes leurs nouvelles créations et de lui en offrir régulièrement en échange de son avis puis les posts sur Facebook diminuèrent et les internautes changèrent de cap. L’histoire du cheval à baskets n’étonnait plus grand-monde même jusqu’à San Francisco. Les seuls qui s’y intéressaient encore étaient les écoles vétérinaires qui enseignaient dorénavant une option supplémentaire dans le cadre de la formation diplômante en podologie équestre : « comprendre la douleur chez le cheval – méthodes pour soulager et optimiser son confort – choisir les chaussures adaptées à sa morphologie et à sa démarche ». Bien évidemment, les médecins, ostéopathes et autres thérapeutes associés pour humains s’en inspirèrent et au bout du compte, cette fantaisie équestre contribue encore aujourd’hui à de nombreuses prises de consciences, débats et améliorations, aussi bien sur le plan médical que sur le plan social ou ludique.
Quant à la plus belle conquête de l’homme, j’avoue qu’elle n’est pas toujours facile à comprendre. Si notre Tornado influenceur aime et collectionne toujours les baskets – impressionnante collection avec les signatures des plus grands noms de la Mode et du Show Biz – ses congénères n’ont pas adopté son dada ! Si quelques chevaux, dans des contrées lointaines, ont tenu eux aussi à porter des baskets pour suivre la tendance ou si certains clubs ont tenu à chausser des baskets à leurs charmants compagnons pour faire parler d’eux et relancer leurs affaires pendant une année ou deux, aucun autre cheval dans mon entourage ne l’a vraiment copié. Et il est assez rare de voir un autre équidé dans son club se plier aux mêmes extravagances que notre étalon. Il m’a d’ailleurs confié avoir tenté de convaincre d’autres de ses semblables du confort du port des baskets, mais sans résultat. Quant à leur impulser les prémices d’un code vestimentaire : aucune chance non plus. Toutefois, cet état de fait ne l’attriste pas ; il n’est même pas déçu. Il se dit simplement qu’il est un cheval exceptionnel qui, lui, a tout compris et qui sait profiter des petits moments de bonheur que la vie nous offre. Il est beau et intelligent ; très beau et très intelligent même !
En revanche, quand je vais le voir au club d’équitation, il continue à me taxer des clopes...

PRIX

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Maïra Richards · il y a
Un cheval en accord avec notre époque : du style, du buzz et de la frime... Trop fort! Je vote!
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RAC · il y a
Merci d'avoir pris le temps d'avoir découvert mon cheval. Il hennit de plaisir ! A+++ & n'hésitez pas à revenir quand vous voulez...
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonsoir...Nouvelle Epoustouflante, entreprise avec une allure romanesque..Merci
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RAC · il y a
Un grand merci à vous !!! Ravie de vous avoir diverti ! A+++
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir RAC ( ^_^)
Complètement barré ! Si le début (monologue du cheval ) est original, la suite l'est encore plus. Un étrange conte qui part progressivement dans un délire sans fin et pourtant l'ensemble se tient. J'ai beaucoup souri et me suis demandé jusqu'où irait cette histoire rocambolesque. Au final le récit et parfois un peu longuet (dans le sens où parfois certain détails peuvent ne pas être expliqué puisqu'on est parti dans l'univers de l'histoire) mais il y a une volonté de richesse, de contenu, une envie de faire plaisir et emmener le lecteur très loin. J'aime beaucoup cette démarche. Merci pour cette lecture agréable. ( ^_^)
Je vous proposerais bien trois style différent, a vous de choisir celui qui vouq tentera le mieux : Émotions- A toi lulu, Humour - Le crayon et La gomme, Différence- Elle, lui et moi

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RAC · il y a
Merci d'être passé me voir et de m'avoir écrit ce commentaire précis qui me fait avancer ! Je retournerai chez vous avec plaisir. A+++
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Champolion · il y a
Une ambiance gentiment déjantée et carrément surréaliste pour cette nouvelle rafraichissante
Mes voix
Champolion

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RAC · il y a
Merci beaucoup de l'avoir lue, c'est vraiment très aimable ! A bientôt chez vous ou chez moi...
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Pat · il y a
Droles d'aventures pour un équidés..
A quand la bande dessinée ?
Cette histoire me sort du quotidien et me ramène a ma prime jeunesse.
Permettons nous de rêver !

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RAC · il y a
Super gentil d'avoir lu cette histoire et ravie qu'elle ait égayée votre quotidien ! N'hésitez surtout pas à critiquer les autres & à bientôt. Merci de vore visite ! (pour la BD, faut déjà que je trouve un illustrateur...motivé ! )
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Skimo · il y a
Je vote avec un petit bémol ; un peu trop de boutiques visitées. Ça rend le texte un peu répétitif. Mais c'est un avis de vieux bourrin.
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RAC · il y a
Merci pour votre visite et votre commentaire avisé auquel je vais repenser. A+++
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Lilytop Harent · il y a
C'est bête, j'ai arrêté de fumer !
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RAC · il y a
HIHIHI ! Merci de votre visite ! A+++
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Isabelle Lambin · il y a
Un cheval bien dans ses baskets, c'est important ! Il en a eu de la chance de rencontrer cette humaine qui comprend le langage équidé. Pour la clope par contre, il devrait peut-être songer à arrêter
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RAC · il y a
Merci de votre visite Isabelle et Bonne fête (un peu en retard oups !) ! A+++
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Isabelle Lambin · il y a
Merci RAC, c'est gentil à vous. J'essaierai de ne pas omettre de vous souhaiter votre fête, mais je ne vous garantie rien.
Au fait, c'est quand la Saint RAC ? J'eus beau chercher durant des heures, je n'ai pas trouvé ;o)

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RAC · il y a
...c'est très aimable d'ysonger mais c'est...comment dire...tous les jours !!! A+++
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Alain Derenne · il y a
Tu avais bien envisagé de lui apporter des magazines et des catalogues mais tu as préféré un +5, bonne idée non ?
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RAC · il y a
Comme les concerts, vive le Live ! Merci de votre lecture. A+++
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Plume Le chat · il y a
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RAC · il y a
Merci de votre visite...hâte de lire chat alors ! A+++
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