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Le cheval et la flèche

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Benjamin Sibille

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LAURÉAT
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Une plongée dépaysante au cœur de la conquête mongole ! On apprécie la finesse de la narration, ponctuée de détails, qui nous permet de ...

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Année du Taureau, 14e année de règne du grand Khan Ogodei. 
Legnica, royaume de Pologne.


Orda contemplait la plaine jonchée de cadavres criblés de flèches. La journée avait été bonne, la victoire grande, le butin conséquent. Comme après chaque combat, il se sentait envahi d’un doux sentiment d’euphorie ; la joie d’être en vie et de s’être comporté honorablement, n’apportant pas la honte sur ses ancêtres. Ce sentiment était pourtant – comme toujours en ces occasions – teinté d’une certaine mélancolie qu’il ne préférait pas chercher à comprendre. Il était un guerrier, issu d’une longue lignée de combattants – celle du père des Mongols, le mythique Gengis Khan, Temüjin, son grand-père –, et ces sentiments étaient indignes de lui, comme de tous ceux de la race des conquérants de l’Univers.

Rarement la victoire avait été aussi facile qu’en ce jour. Parmi tous les peuples qu’il avait soumis, il n’en avait en effet jamais vu aucun aussi enragé à causer sa propre perte. A priori, l’ennemi semblait pourtant redoutable. Orda avait senti son cœur s’emballer en voyant les cavaliers en armures rutilantes se précipiter vers lui et ses hommes. Puis les réflexes du guerrier avaient repris le dessus. Engoncés dans leurs pesantes cuirasses, les chevaliers ennemis ne pouvaient pas rattraper les agiles archers mongols. Ceux-ci, à l’image de leurs montures, étaient plus petits, moins forts, mais ils compensaient cette faiblesse apparente par leur rapidité, et la puissance brute de leurs ennemis devenait inutile face à des adversaires aussi insaisissables que meurtriers. Les autres avaient chargé et chargé encore, s’épuisant vainement à poursuivre des cibles virevoltantes qui ne cessaient jamais, même dans la retraite, de les cribler de projectiles. 

Cette danse de mort avait duré longtemps, l’ennemi était vigoureux, tenace, plein d’un courage absurde. Ils s’étaient obstinés dans le piège jusqu’à ce qu’enfin leur ardeur commence à diminuer. Malgré leurs protections de métal ouvragé, nombreux étaient ceux qui avaient vu ainsi leur vie écourtée par une flèche chanceuse, et leurs rangs s’étaient clairsemés peu à peu. Les survivants avaient continué de charger, mais les chevaux refusaient le galop et finissaient par se traîner péniblement au trot, avant que bon nombre ne s’effondrent. Les hommes aussi semblaient hagards, épuisés ; toute idée de victoire ayant quitté les esprits. Seul un avait continué, imperturbable, de flamboyer dans cette masse déjà vaincue ; un roi peut-être, à en juger par son noble maintien et l’emprise qu’il exerçait sur les hommes qui l’environnaient. S’ils ne s’étaient pas encore dispersés, s’ils gardaient leurs postes au combat alors qu’ils voyaient la mort les environner de toutes parts, c’était uniquement pour et par lui. 

Orda avait vu la crinière rousse de l’homme s’agiter au vent tel un fanion battant le rappel de ses troupes. Il se dressait, insensible au chaos qui l’entourait : véritable dieu de la guerre. S’avançant vers cet ennemi formidable, le Mongol s’était trouvé si près qu’il pouvait entendre l’homme donner des ordres dans sa langue gutturale et barbare ; il fit foncer son cheval vers le géant et saisit une flèche dans son carquois... Il revoyait encore maintenant ses yeux bleus dans le vague, le pénétrant d’une profondeur infinie au moment fatidique, comme si l’autre avait voulu ainsi se raccrocher à la vie.

Cette action avait mis un point final à la bataille. Sans leur chef pour les animer, l’armée ennemie n’était plus qu’un troupeau affolé, s’enfuyant en tous sens. La cavalerie lourde mongole chargea et balaya ce qu’il restait de résistance. Les pesantes armures et cottes de maille, qui avaient été incapables d’assurer la victoire aux barbares, transformèrent leur défaite en désastre. Ça avait été un grand carnage, et Orda ne pouvait faire le compte de ceux qui avaient perdu la vie, accablés par son épée. Parmi les quelques chanceux qui réussirent malgré tout à s’enfuir, beaucoup périrent ensuite noyés dans les marais qui entouraient le champ de bataille. On sentait déjà les immondices de leurs corps boursouflés et cuits au soleil, dérivant au milieu des roseaux, infester l’atmosphère. Rares seraient ceux parmi les vaincus qui pourraient témoigner de ce jour glorieux.

Un silence de mort régnait désormais sur la plaine. Orda y trouvait une forme d’apaisement après le fracas et le tumulte de la bataille. Il contemplait, désœuvré, son cheval arracher paisiblement des touffes de l’herbe grasse et verte du pays, teintée par endroits de tâches rouges et poisseuses, qui seules rappelaient la tragédie s’y étant déroulée, et dont les reliefs ensevelis viendraient ensemencer d’autant plus cette terre déjà riche. 

Non pas qu’elle eut besoin de cette offrande... Malgré les ravages de la guerre, on voyait que le sol était fécond. Cet « ailleurs », parmi des centaines d’autres visités, qui évoquait des moments semblables déjà cent fois vécus, fit naître chez le Mongol la pensée amusée qu’au final c’était bien ce déracinement qui constituait sa seule demeure. « Nomades », ainsi les appelaient les peuples sur lesquels ils déferlaient, avec un mépris apparent qui cachait cependant mal leur crainte. En réalité la patrie d’Orda, comme de tout bon Mongol, c’était la Terre entière, le suivant partout avec ses troupeaux, chevaux et frères d’armes. Loin de ses steppes natales, en regrettant parfois l’air pur mais mordant, il devait convenir que cet endroit en valait bien tout autre pour celui qui appelait « chez-soi » une selle toujours harnachée sur un cheval vigoureux, et une place réservée le soir sous la yourte, au coin du feu. Tous les chevaux de la Horde n’auraient pas suffi en effet avant longtemps à épuiser la plaine qui s’étendait à perte de vue sous ses yeux, comme une promesse illimitée...

Un sentiment amer l’envahit. La réaliser ne dépendait pourtant pas de lui, les victoires, les exploits n’y changeaient rien. Il n’était pas maître de ses décisions, pas maître de son destin, tous entre les mains de son cousin Ogodei, le grand Khan qui guerroyait toujours là-bas, à l’autre bout du monde, achevant, selon les derniers messagers, de pacifier les terres conquises près du grand océan, au pays de Sin. La distance, bien sûr, malgré la grande efficacité de la poste mongole, en plus de maintenir l’incertitude, laissait une grande latitude aux chefs de guerre. Ils avaient de toute façon, depuis le début des conquêtes, toute licence dans leurs entreprises, ne sachant que trop les conséquences pour ceux qui dévieraient du devoir. On ne pouvait s’en remettre en effet en permanence aux décisions du Khan, à des dizaines de jours de cheval ; la liberté était grande, on attendait d’eux de l’audace, bornée seulement par la loyauté. C’est ainsi que son frère Batu avait décidé de poursuivre la conquête et de s’enfoncer toujours plus vers l’ouest et les riches royaumes qui étaient censés s’y étendre, au-delà des conquêtes faciles qu’ils avaient faites parmi les principautés et villes marchandes russes. Mais de l’audace à la trahison il n’y avait toujours qu’un pas, et personne n’était capable de dire quand et où le mouvement sans fin des armées nomades allait s’arrêter, rendant toujours plus ténues les liaisons avec la grande Horde impériale. Jusqu’à présent, rien, et surtout personne, n’avait effectivement pu stopper les chevauchées des Mongols. Seul le grand océan, marquant le bout du monde, avait limité leur expansion à l’est, achevant là leur conquête ; et Orda se prenait parfois à rêver de compléter l’œuvre, et le rêve de son grand-père, de l’autre côté, en atteignant le bout de ces immensités sans fin ; une limite qui existait, ses prisonniers et espions le lui avaient confirmé.

Perdu dans ses déambulations mentales, il avait laissé son cheval errer dans le paysage de carnage, sans y prêter bien attention. Il arriva ainsi à un bosquet, près duquel un autre poney mongol paissait paisiblement, au milieu des cadavres et des reliefs guerriers qui jonchaient le sol ; les deux animaux échangèrent un hennissement de reconnaissance avant de se remettre à brouter. La vue du bois tira le général de ses réflexions. L’endroit lui était familier. Bien que l’instant fût bref et perdu dans le souvenir embrouillé des combats, il reconnut là le décor du moment-clef de la bataille : le lieu où le chef ennemi était tombé. Pris d’une soudaine impulsion, il descendit alors brusquement de cheval et se fraya un chemin parmi les corps pour tenter de reconnaître celui de son adversaire. 

Il l’aperçut presque immédiatement. L’homme gisait seul, son isolement contrastant avec le chaos environnant. C’était comme si, même dans le trépas, la crainte ou le respect avaient éloigné de lui les autres moribonds. Le défunt conservait d’ailleurs un aspect terrible, tout en lui signalait un chef né, habitué à ce qu’on lui obéisse à tout moment et sans hésitation. Il paraissait dicter ses lois à la mort même. Sa crinière rousse et son immense barbe lui conservaient un air terrible ; l’apparence d’un animal féroce terrassé par quelque chasseur. La flèche d’Orda lui avait en effet traversé le cou de part en part, laissant intact un visage qui parvenait à conserver des traces de beauté, et surtout de force. Un coup chanceux, une blessure terrible... Fatale. Il arborait encore une moue hautaine, telle une dernière bravade au monde qu’il avait quitté, un pied de nez à son triomphateur, qui le contemplait maintenant, fasciné, et se demandant si un jour lui aussi aurait la chance d’une mort si honorable.

En examinant le corps de plus près, Orda vit qu’il ne s’était pas trompé, il s’agissait bien là d’un des rois de ces contrées mystérieuses. Perdue dans sa chevelure massive scintillait une couronne sertie de pierres précieuses, sur laquelle était finement ciselé, doré à l’or fin, un aigle aux ailes déployées. Un bijou de grand prix. Après l’avoir contemplé ce qui parut une éternité, fasciné par le jeu de lumière des joyaux au milieu des cheveux flamboyants, le Mongol tendit la main pour s’en emparer. Il n’eut pas le temps de terminer son geste, interrompu par l’arrivée d’un autre cavalier.

Celui-ci était dans un état pitoyable, l’état d’un homme qui n’a pas connu le repos depuis de longs jours de route et a fini par y épuiser ses forces. Il dégageait une impression de délabrement général, accentuée encore par les saletés et la poussière qui le recouvraient. On ne distinguait plus ainsi de son visage que deux petits yeux fendus et cernés, qu’il avait visiblement du mal à garder ouverts. L’effet général en était d’autant plus frappant qu’il contrastait avec l’agitation de son cheval qui, lui, piaffait d’impatience, tout frémissant d’énergie contenue et luisant de sueur. Il s’agissait sans aucun doute d’un porteur de nouvelles. Sa livrée, presque rendue invisible par l’usure, de même que la qualité du cheval, trahissait son appartenance à la Poste Impériale. L’usage de ces messagers n’était réservé qu’aux missions les plus urgentes et critiques, seules des nouvelles intéressant le sort de l’Empire pouvaient avoir justifié par ailleurs une telle hâte, car un Mongol ne maltraitait jamais un cheval à la légère... Que ce cavalier, qui n’avait pas dû manquer d’être d’abord intercepté par les patrouilles, allât jusqu’à venir débusquer ici le général sans prendre de repos au passage, et ce alors que le goût d’Orda pour ses déambulations solitaires était bien connu de ses hommes, éveilla toute son attention. Le destin se présentait ainsi à lui. Le messager sauta d’ailleurs immédiatement de cheval et esquissa à peine la génuflexion traditionnelle de respect, parlant d’un ton haché et tentant en même temps de reprendre son souffle :
— Seigneur Oerleuk, je suis porteur des plus graves nouvelles. Le Khan Ogodei, fils du Vieux Loup, a été rappelé à ses côtés pour chevaucher avec lui à travers les immensités des steppes du Grand Ciel. Tous les Tümen sont convoqués au Quriltai, le grand rassemblement de la Horde. Il faut que tu rappelles tes guerriers et que tu retournes vers l’est ! Tels sont les ordres. 
Il reprit son souffle longuement, et faillit en oublier de saluer son seigneur pour conclure le message.

Avoir délivré les paroles qui lui avaient été confiées semblait avoir libéré le messager impérial. Il s’était redressé et semblait revigoré. Il arborait toujours cependant un air d’attente fébrile, tel un chien de chasse prêt à répondre au moindre signe de son maître. Orda, peut-être poussé par l’habitude du commandement, ou un sentiment moins noble, prit un ton dur et le brusqua :
— Mon frère ?
— D’autres messagers lui ont été envoyés, Seigneur. Aux dernières nouvelles, il s’avançait au sud à la rencontre d’une grande armée assemblée par les peuples des plaines, de l’autre côté des montagnes.
— Quand es-tu parti ?
— J’ai quitté le camp de Kiev il y a cinq nuits, immédiatement après qu’un messager est arrivé pour nous annoncer la nouvelle ; j’ai ensuite suivi les traces de l’armée. Le Khan est mort il y a près de deux lunes, et sa veuve assure la Régence.
— Tu as accompli ta mission avec diligence. Rentre au camp, restaure-toi et laisse reposer ton cheval.
L’homme remonta en selle puis, sur le point de faire tourner sa monture, hésita. Pris d’un regain de résolution, il dit :
— Seigneur... Ta réponse ?
Orda, toujours plus agacé, asséna d’une voix sèche : 
— Tu auras ta réponse en même temps que le reste du Tümen. Maintenant, rentre au camp te reposer !
Le cavalier ne chercha pas son reste. Orda l’arrêta cependant encore d’un aboiement : 
— Ne mentionne rien aux hommes ! Tu en répondras sur ta vie ! 
Puis se faisant plus doux, il expliqua : 
— Inutile de les agiter, laissons-les savourer leur victoire. 
Le messager parut surpris, hésita à répondre, mais se ravisa au dernier moment. Il fit juste un simple geste d’assentiment, puis prit au galop la direction du camp. 

Orda lui-même était étonné de sa réaction et de ses dernières paroles. La nouvelle l’avait surpris et contrarié plus qu’elle n’aurait dû. Il s’attendait bien depuis quelques temps à l’annonce de la mort du vieux Khan. Pourtant ce coup de théâtre l’avait surpris et même irrité. Il se rendait maintenant compte qu’il espérait au fond avoir encore devant lui de longs mois, peut-être même plusieurs années. Assez de temps du moins pour poursuivre son œuvre de conquête et s’enfoncer plus profondément dans ces contrées inconnues, qu’il tenait désormais à sa merci. Il se retrouvait pourtant mis d’un coup devant un fait accompli bouleversant tous ses plans. Il allait devoir rentrer et il savait bien que cela signifiait pour lui la fin des libertés et de l’autorité dont il jouissait actuellement. 

Bien sûr, en théorie, son frère Batu avait toutes ses chances de devenir Khan, comme Orda lui-même peut-être, et tout autant que tous les autres cousins issus du grand Temüjin. Les Mongols n’honoraient et ne payaient hommage qu’au mérite, c’est-à-dire la force, la ruse et la hardiesse, et Batu et Orda n’en avaient pas été avares dans leurs explorations au bout du monde. Mais lui et son frère savaient tous deux que malgré leurs grands talents militaires, les anciens de la Horde ne les choisiraient jamais. Ils étaient trop loin, perdus dans des terres désolées qui n’avaient d’attrait qu’aux yeux de leurs ambitions inassouvies, mais sans valeur par rapport aux riches conquêtes faites à l’est. Ils avaient dû déjà batailler âprement pour obtenir les forces disparates qu’ils dirigeaient maintenant, repoussant toujours plus loin l’horizon en les détournant de leurs objectifs initiaux. Mêmes invaincues, ces armées étaient pourtant bien trop peu nombreuses pour peser sur le destin de l’Empire. En outre, et bien que personne n’en parlât jamais – se conformant en cela au vœu de Temüjin qui n’avait jamais fait de différence entre ses fils officiels –, demeuraient pourtant des doutes sérieux sur le lignage de leur propre père, leur grand-mère Börte ayant été enlevée par une bande rivale précisément à l’époque de sa conception. Or les anciens ne prendraient jamais le risque de briser la lignée de Gengis en favorisant la descendance de ce fils aîné douteux qui n’avait jamais été pensé autrement que comme le gardien des terres et de l’esprit des ancêtres, plutôt que destiné à être le fondateur d’une nouvelle lignée de conquérants.

Pourtant Orda était bien un guerrier, tout comme son frère Batu ; ils l’avaient prouvé et ne vivaient que pour leurs conquêtes. C’était comme cela qu’ils avaient été éduqués, c’était comme cela qu’ils avaient vécu, et c’est comme cela qu’ils mourraient sans doute, en vrais Mongols, dignes héritiers de la race de Gengis, même si son sang ne coulait peut-être pas dans leurs veines. Il arrivait certes à Orda de ressentir parfois un sentiment amer face à la guerre sans fin qui rythmait sa vie, mais maintenant tout en lui se révulsait à l’idée d’abandonner une tâche encore inachevée et pleine de promesses de gloire, honneur et butin. Tant de victoires rendues d’un coup inutiles, c’en était trop ! Même en supposant que le nouveau Khan l’autorise à nouveau à prendre des guerriers au prochain printemps pour retourner vers l’ouest, ils auraient désormais perdu tout effet de surprise. Les peuplades apeurées d’aujourd’hui, fuyant en désordre devant la Horde, se ressaisiraient et consolideraient leurs défenses. Les obstacles se multiplieraient plus vite encore qu’il ne les avait balayés pour assurer le succès de ses entreprises. Les Mongols gagnaient en effet en grande partie grâce à la crainte qu’ils provoquaient. Cela, Orda le savait mieux que quiconque. Combien de forteresses imprenables avait-il vu ainsi livrées sans combat après qu’on avait mis soudainement à sac une cité voisine, orgueil et fierté des peuples environnants, puis tué tous ses habitants et dressé jusqu’aux cieux des pyramides immenses de leurs crânes ? L’effet était imparable, et généralement définitif... Mais les hommes sont capables de s’habituer à tout, et si on leur laissait le temps de retrouver leurs esprits, les moutons finissaient par comprendre qu’ils écrasaient les loups par leur nombre. 

De l’expérience de tant de batailles pourtant victorieuses, Orda n’avait en fait tiré qu’un enseignement définitif : la conscience aiguë de la fragilité de toute victoire et la facilité avec laquelle un combat bien engagé pouvait se transformer en déroute. Il savait à quel point toutes les forces de son peuple ressemblaient à des faiblesses, transcendées seulement par une discipline de fer et le génie autrefois insufflés par un homme comme son grand-père Temüjin. C’était ce sang héroïque dont il se sentait maintenant héritier malgré tout. Il l’entendait battre dans ses veines, l’appeler de toute la force du destin. C’était la même voix dont le murmure s’était autrefois fait entendre sur la steppe, unissant un peuple qui s’ignorait encore, dans une même volonté de conquête, bande rivale après bande rivale.

Tout cela pouvait être balayé en un instant. Le petit nombre des Mongols, qui les rendait si insaisissables, leur interdisait également toute défaite. Leur impétuosité et leur férocité au combat, qui terrifiaient tant leurs ennemis, les poussaient aussi fréquemment à s’entre-déchirer, et les peuples ramassés au gré des conquêtes et agglomérés bon an mal an à leurs armées ne seraient pas long à exploiter le moindre signe de faiblesse. Ainsi en allait-il depuis toujours de l’impitoyable loi de la steppe.

Le monde était en vérité trop petit pour la Horde. C’est seulement séparés par ces immensités, volant de victoires en victoires, que les Mongols pouvaient se penser comme unis sous une seule et même bannière. Une nuit au camp suffisait déjà à faire resurgir bagarres, vieilles querelles et même les assassinats brutaux et plus ou moins envinés qui marquaient fréquemment la vie au camp. La gloire et la perspective des pillages dissipés, le frère se dresserait ainsi contre le frère, comme cela avait été le cas pour les générations précédentes, et ils finiraient tous par être rejetés dans leur désert natal, retournant à leurs troupeaux, et n’ayant gagné par là, dans cette immense aventure où les avaient entraînés Gengis, que des récits glorieux et les regrets d’une splendeur définitivement révolue. Toute l’œuvre d’une vie entière de lutte serait ainsi perdue. Et cela, Orda ne pouvait le tolérer. Pourtant il devait obéir aux ordres...

***

Le lendemain à l’aube, toute l’armée était rassemblée, prête à partir. Point de traces dans ces visages durs des excès de la veille, bien qu’ils eussent été nombreux, comme après chaque victoire. Orda ne pouvait s’empêcher de sentir une grande fierté l’envahir à la vue de ses hommes...

Pris séparément, ils n’étaient peut-être qu’un ramassis de voleurs, meurtriers, mi-bergers mi-brigands, une vermine tenue seulement ensemble par l’espoir d’une vie meilleure que celle qu’ils avaient abandonnée, et la promesse continue de cette existence faite d’excitations, pillages et butins. Cette longue odyssée meurtrière à travers les steppes, que les lettrés commençaient désormais à appeler la naissance de l’Empire, avait permis l’assemblage disparate de ce qui, en état de marche, et malgré ses centaines de dialectes ou le spectacle baroque de voir combattre côte à côte conquérants d’hier et ceux qui avaient vu brûler leurs récoltes et dispersés leurs troupeaux, formait sans doute la machine de guerre la plus perfectionnée au monde. C’était presque là un organisme vivant, une nuée de sauterelles que rien ne saurait arrêter, ne laissant derrière elle que ruines et désolations, semant la mort et continuant toujours à avancer vers plus de conquêtes ; portant au loin le vieux rêve de Gengis d’un Royaume, et donc d’une paix, universels. 

Bientôt, ils seraient peut-être bien plus que cela encore. De ces bandes guerrières désassorties, Orda voulait faire naître un véritable peuple, une nouvelle tribu d’élus qui régneraient en maîtres sur des terres s’étendant jusqu’aux confins du monde. Qui pourrait alors encore se souvenir des différences des débuts, de ce sang étranger à l’origine mais tant de fois mêlé sur le champ de bataille, le seul creuset de la vraie fraternité et valeur des hommes ? Orda n’avait plus devant lui une bande de brigands et bergers mal dégrossis, leur image s’effaçait pour laisser place à celle, grandiose, d’une race de titans qui iraient jusqu’à ébranler l’Univers et troubler la sérénité immuable de Tengri[1] lui-même. Devant ce spectacle, il sut alors qu’il avait pris la bonne décision, la seule décision possible. Elle s’était imposée à lui durant la nuit de la même manière qu’à son grand-père, quand il avait commencé à fédérer ces bandes de nomades désorganisés et chamailleurs. Lui aussi avait entendu, doucement susurrée à ses oreilles, la promesse d’un empire éternel, et au bout de la route empruntée par Gengis la destination victorieuse, qui en avait fait l’égal d’un dieu : le Sülde Tengri, veillant pour toujours sur le peuple des maîtres de la création.

Il donna ainsi le signal du départ, et ce furent des milliers de chevaux qui se mirent en branle au son de sa voix : la Horde toute entière, comme un seul homme. En quittant les restes du campement, Orda ne jeta pas même un regard au cadavre écorché du messager impérial qui se balançait doucement au gré du vent. Il sortit délicatement de sa sacoche la couronne étincelante, toujours fasciné par les miroitements de l’or et des rubis au soleil. Puis, pris d’une impulsion subite, il la posa sur sa tête d’un geste sûr, sans tremblement, malgré le froid du vent violent arrivant de l’est et fouettant son visage. Dardant maintenant mille feux, il poussa son cheval pour se replacer à la tête de l’armée en marche, qui s’étirait tel un immense serpent ondulant sur la route. Des milliers d’hommes qui chevauchaient tranquillement, unis vers un seul but : vers l’ouest, toujours plus à l’ouest...
 
[1] Divinité mongole qui a donné le terme « tengrisme », religion pratiquée par Gengis Khan.

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
texte subtil sur ces fiers mongols pas dans des montgolfières!
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Luc Michel · il y a
Je découvre un peu tard votre texte mais avec un immense plaisir ! Comme c’est bien rendu . Bravo !
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Potter · il y a
J'ai bien aimé, bravo !!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Mandy Rukwa · il y a
quelle épopée mon cher !
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Amon12 · il y a
Je reviens, et je constate que le jury a bon goût^^.
Félicitations, c'est amplement mérité !

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Brennou · il y a
"... malgré le froid du vent violent arrivant de l'est et fouettant son visage. [...] vers un seul but : vers l'ouest, toujours plus à l'ouest..."
Y aurait-il un os dans l'orientation du visage ? Chevaucher vers l'ouest en recevant le vent d'est en plein visage doit demander quelque gymnastique !

Nota : j'essaye d'ôter le caillou d'une chaussure qui devrait vous mener loin ! Bravo pour le reste !

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Anne Marie Menras · il y a
Félicitations Benjamin, pour cette oeuvre épique...On rêve des grandes steppes et de cette conquête de l'ouest...
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Benjamin Sibille · il y a
en espérant vous faire rêver jusqu'au bout et de manière tangible merci!
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Benjamin, d’avoir su séduire le jury par cette saga !
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Benjamin Sibille · il y a
merci beaucoup; c'est un vrai bonheur de se voir ainsi encouragé
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Joëlle Brethes · il y a
Bravo !
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Benjamin Sibille · il y a
merci mille fois
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations Benjamin !
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Benjamin Sibille · il y a
merci beaucoup du soutien
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