Le chemin du non-retour

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Avant que la moindre réverbération sortît entre les arbres et que le soleil s’assît sur les flancs des montagnes mornes, aux apparences érodées, et dont l’affleurement de la roche mère était à peine observable ; les mouvements de cisaillement de l’eau de mer, les chants des coqs agrémentés des coassements des grenouilles, des caquètements des pondeuses, entre autres cris...les bestioles de toutes sortes qui colonisaient les arbres environnants s’emmêlaient et retentissaient – depuis un moment – la mélodie multi-rythmée d’une chanson qui, à l’approche, pourrait spontanément provoquer une sensation de vive curiosité : une chorale désordonnée prouvant qu’il y eut lieu l’existence d’une synchronisation biotique naturelle. Mais, dans l’environnement immédiat, l’atmosphère prenait une toute autre allure, elle était d’autant plus assourdissante. Une véritable ruche bourdonnante, dirait-on. Plus tard, les grincements des serrures des portes en bois, les bourdonnements ascendants des gens qui se dépêchaient à regagner leurs étals au marché, les cliquetis d’outils de pêche, tous vinrent à la rencontre des premières lueurs. Avant même que la nature ne s’en fusse rendu compte, la nuit fut déjà aux abois.

C’est par ces heures souples – entre clarté lunaire et festin de rosées – que, Valérior, un bon vieux nègre – avec trois enfants sur le bras dont l’un d’eux, celui dont l’âge fut mûri, s’était émigré quelques années avant pour échapper aux assauts du phénomène « Lavi chè » – qui, tenant toujours tête à la vie, n’avait jamais cédé face aux à-coups des vieux temps, et ses autres compagnons marins septuagénaires, pour la plupart, avaient l’habitude de se remuer à rejoindre leurs vieilles pirogues – toutes cabossées – et à gagner les hautes vagues. Toutefois, avant de s’y aventurer, ils ne rateraient pour rien l’occasion d’honorer leur petit rituel quotidien – évoquant une quelconque divinité de la mer, le fameux « Maître Aguey » connu de tous mais de personne, dans le courant réel des choses. Vous voyez ce que je veux dire.
Maître Aguey, ils se le représentaient comme un humanoïde colossal avec une caboche de requin-baleine. Certains prétendaient avoir déjà vu son reflet dans les abysses lugubres - où la raison ne s’attribuait que rarement aux moins féroces. C’est-à-dire les plus petits ; en dépit de leur surnombre. Les questions autour de ce sujet – cette créature géante – n’ont pas cessé de faire augmenter anxiétés et curiosités – mijotées en tapinois –, mais nul ne daigna s’en rendre caution. Ce phénomène constituait l’écrou d’un réseau de mystères tabous dont plus d’un – les plus futés – avaient beau essayer d’enlever les ressorts. Tout se racontait en coulisse, tout en se mettant à l’abri de quelques oreilles furtives.

Une histoire aussi vieille que ces mystères de la cité – toujours en coulisse –, aurait rapporté qu’une fois deux âmes se sont à jamais enfouies dans la nature, sans laisser de trace après avoir longtemps navigué à travers des vagues furibondes, et sous de sombres nuages de précipitations, à la recherche d’une créature mythique. Leur barque flottait sans ambages – ce fut une mixture de calme et de tranquillité. Le silence était si profond qu’il était permis de nuancer les clapotis des vagues heurtant leur pirogue et les ramassés de houles qui enfourchaient leurs pagaies. Et soudainement, elles ont vu l’ange de la mort surgir des eaux bleues. La peur leur a montré du doigt. Flash - Obscurité ! Un énorme nuage de fumée s’abattit sur eux. Ce ne fut nullement bonne augure. Et, d’un instant à l’autre, en un coup d’éclair, tout fut consumé et réduit en carbone. Ces corps-là se sont vu foudroyer et disparaître de la surface de la mer – de la terre également. Peu après, une légère accalmie s’y installait, si rassurant qu’on n’aurait pu rien soupçonner. Sinon la preuve d’une disparition sommaire. Et depuis, nul, à part ce fameux quidam, Maitre des eaux, ne saurait envisager de dénicher ce mystère.
Cet endroit aussi coincé qu’il paraissait ne laissait probablement pas tout voir au simple regard. Tant de choses s’y produisaient sans que leur véritable origine ne fût révélée. Ces paysages aussi dégradés qu’attrayants dissimulaient bien des mystères, les propos d’un vieux sage des parages.

À vol d’oiseau, le rempart de montagnes sillonnant cet énorme vase adoptait la physionomie naturelle d’une vaste cuvette bordée par des mornes de faibles altitudes qui se rejoignaient à la hauteur des piedmonts alluviaux. Ces montagnes étaient pour la plupart nues, car les activités de déboisement pour l’extraction des bois d’œuvre, le charbon de bois et pour la construction connaissaient à peine leur plein essor et s’y imposaient comme des entreprises dont les rentabilités déclinaient toute concurrence. Cela ne fut d’aucun secret. Ces activités émoustillaient la communauté entière. Et à côté de ces capitalistes qui tiraient profit de ce juteux pactole ; le climat s’en plaignait – les sources tarissaient – les érosions s’enclenchaient– n’empêche que des gens s’y affluaient comme des champignons.
Avant que ne survînt ce désir de mettre la végétation à genou, de cette même vue planée, à bord d’un hélicoptère à l’aide de la photo-interprétation, l’on pourrait discerner avec minutie les verdoyantes collines parfaitement fignolées retenant sous leurs pieds toute l’ombre et la fraîcheur des flamboyants à la phyllotaxie ébouriffée, le squelette éclatant de la distribution spatiale de quelques maisons, non loin de la route principale, n’était pas non plus un secret... Ces maisons dessinaient des pentagones irréguliers avec des sommets largement espacés. À certains endroits, elles étaient clairsemées de part et d’autre d’arbres fruitiers enchaussés en bordure de la voie qui passe au cœur du village. Le tableau présentait une vue perçante sur l’océan, le vent qui y circulait sans se lasser, la fragrance des dattiers et tant d’autres arbres pérennes prenaient du relief. Il s’y installait un microclimat si agréable qu’il fût considéré comme un repaire de camping estival. Un doux confort thermique s’étendait sur presque toute l’année ; et même en été où la température avait tendance à faire grimper le thermomètre, l’incessant vent en provenance de la mer régulait sans ambages l’ambiance climatique. Certains se permettaient de l’appeler « le paradis thermique ». Pas au sens strict – bien sûr. Certains coins avaient été réputés pour la sorcellerie à base de sang et des pratiques de zombification. Les gens qui s’y aventuraient n’en revenaient pas tous "senesòv".
À l’est, la rivière Molet, une rivière mythique ; celle qui enrobait la partie la plus basse de la côte et qui se jetait dans la mer, présentait des atouts succulents pour l’activité prépondérante, la pêche. Les poissons qui y pondaient pouvaient facilement migrer de ce niveau vers l’océan et vice versa. Par ailleurs, elle était toutefois une source de ressentiments, d’amertumes...qui pouvait, d’un moment à l’autre, répandre l’inquiétude parmi les riverains. Car, d’infimes gouttes de pluie avaient, par le passé, l’habitude de mettre toute la rivière en éveil – le déferlement des bassins versants – activités qui, plus d’une fois, débouchaient sur d’importantes crues, des remontées vertigineuses des houles de la mer, balayant tout le littoral en emportant tout au fond de la mer – un concert de déchaînement des eaux de surfaces et celles des profondeurs, avait l’habitude d’y prendre siège. Les pertes furent rarement évaluées à leur juste envergure. Il arrivait que des gens qui, avant, possédaient de quoi nourrir leurs enfants quotidiennement, se trouvassent sur la paille et n’avaient guère de quoi salir leurs assiettes. C’est révoltant – non ! En tout cas, si la nature s’affairait à tout leur offrir, elle en prenait davantage en retour. C’est l’inévitable retour de l’ascenseur. Certains riverains y voyaient eux-mêmes l’œuvre du « Mèt Dlo », l’un des dieux des eaux douces qui y auraient habité dans des bassins en forme d’entonnoir. Que de noms de dieux à connaître !

Ce petit coin à l’allure tranquille, gorgé de mystères arcanes, où tout le monde connaissait tout le monde, ne cessait d’accueillir, d’année en année, pêcheurs et autres personnages de différents statuts venant de partout. Écrivains, peintres, poètes, amateurs assidus de la nature, du vent, du vide...tous s’y affluèrent et y débusquèrent souvent quelques brèches pour attiser leur muse et faire affluer leurs inspirations. Il était souvent qualifier d’Antichambre aux euphories multiples. Il s’est vu être la scène théâtrale d’évènements annuels dont les portées touristiques et économiques s’ouvraient graduellement et furent, par la suite, à peine estimables. Certains se contentaient de satisfaire leurs envies exploratrices, puis s’en allèrent – à coup sûr. Tandis que d’autres, s’y installèrent et y placèrent leurs cahutes. Petit à petit, des foyers pullulaient, l’endroit prenait l’apparence d’une immense réserve humaine. Les âmes y grouillaient et façonnaient un environnement d’incertitudes. Ainsi s’amorça-t-il l’impensable et inattendu déclenchement démographique. Ce fut alors le déboitement de la situation initiale ; même espace, population explosée.

Là-bas, l’eau allait à la rivière et non l’inverse, l’expression qui seyait le mieux à l’incessante réalité qui y battait son plein des années durant – depuis que le diable se fit nommer caporal. Les relations entre grands et petits pêcheurs, armateurs et marins, par ouï-dire, en était l’exemple typique. Les mots, parfois, débordaient de sens ; ils ne voulaient pas tous et toujours dire ce que l’autre bout du monde aurait espéré entendre. On ne va pas chercher à ajuster la balance – qui avait raison ou pas. Bref ! Celui qui disposait de vaisseaux et d’outils de pêche, assez pour en emprunter aux autres, était considéré comme armateur et ses subordonnées étaient censés être ce qu’ils considéraient comme des marins – expression qui prenait souvent des tournures péjoratives et railleuses. Et malgré leur niveau de vie de bas étage, ces derniers – les pécheurs – ne cessaient de voir grossir leur rang et leur situation s’empirer graduellement avec l’arrivée de ceux qu’ils qualifiaient d’Intris – ceux qui provenaient d’autres rives et qui y venaient chercher de quoi vivre. Il paraît que tout le monde y avait leur petit lexique personnel et s’en servait comme acheter de l’eau à la mer. Mais pour eux – les pécheurs –, ce n’était aucunement l’eau qui les préoccupait, mais les biotes animaux marins. Pour arriver à leur fin, ils étaient prêts à extraire du sang dans les roches. Plus d’une fois, des humains leur auraient servi d’appât.
Une fois en mer, ces poissons dénués de nageoires, errant à travers le benthos, ne songeaient qu’à rapporter tout ce qui branlait sous l’eau et sous leurs nasses, hormis Maître Aguey – bien sûr –, petits et gros poissons y avaient connu leurs sorts. « Ceux qui y passent ne s’en cassent pas... », se rassuraient-ils avec ostentation. Satisfaire l’avidité des marchandes et consommateurs sur toute la chaîne a toujours été pour eux l’équation dont l’ensemble des solutions se tenait dans l’impossible. Du poisson, du poisson...que de cela. Les gens en réclamaient tous les jours. Et en dépit des intérêts leur obligeant à se rapprocher – marchandes et pêcheurs – leurs échanges se soldaient souvent sur de longues disputes, dont certains qualifiaient de « chiré pite » – référence : leurs petits lexiques personnels –, vaines pour la plupart, où les jurons ne furent que de toute disgrâce. Il arrivait même – plus d’une fois – qu’ils s’en fussent appelés aux armes – les machettes, les outils tranchants... Des évènements qui n’avaient pas laissé la communauté indifférente. D’aucuns avaient beau s’en plaindre de vive voix. Plus de temps pour les petites histoires nocturnes en messe basse, le soleil accablant des jours impitoyables était devenu plutôt bavard.

Un matin, Monfrèl, le neveu du vieux Valérior – le pécheur zélé –, un jeune rouquin de forte corpulence, connu sous le sobriquet de « Ti Frèl » et reconnu pour ses penchants pour les choses de l’esprit – loin d’être loquace, mais ne manquait pas les occasions d’étaler ses savoir-être –, a failli se voir la tête sur la croupe. Pauvre Ti Frèl ! se lamenta un vieillard de la cité.
Revenant à peine de la pêche, il pliait bagages au moment où des bruits secs et assourdissants de chaussures s’approchèrent – on dirait des canettes vides qui s’entrechoquaient. Il put à peine remarquer, dans des démarches assurées, les pans d’une robe qui reflétait les couleurs du prisme. Ce fut madame De Fresquet qu’il voyait venir dans ses déhanchements. Madame De Fresquet – mariée on ne sait combien de fois ; et toutes ces fois qu’elle s’était remariée, on s’attendait forcément à un divorce précoce – elle s’y connaissait comme les pochettes de ses robes. Ce fut alors l’une des concubines et mère des sept enfants d’un Grand-Don de renom, M. Fresquet, reconnu pour ses œuvres d’art atypiques – où il y avait toujours un brin d’érotisme – son chef-d’œuvre est une femme nue avec les seins debout – Douboutte, disait-il – et comme flottant en apesanteur. Les richesses délaissées par ses aïeuls, ses conquêtes multiples et ses nombreuses versées dans l’occultisme – qu’il utilisait le plus souvent pour justifier ses duperies – accentuaient ses hautes considérations pour son égo, a priori, surdimensionné. Le De qu’il ajouta de lui-même à son nom justifiait son outrecuidance. Alors mettre un nom sur le visage de sa femme ne devrait pas être la mer à boire. Bref.
À son approche, madame De Fresquet racla sa gorge, comme pour attirer l’attention du type en costume de mer, et esquissa soudainement :
- Ouh, quelle puanteur !
Sans donner à son interlocuteur le temps de répliquer, elle ajouta sous un ton désinvolte :
- Dites donc, combien s’achète ce petit boquite de poissons monsieur ?
- Mille pyas madame ! répondit Monfrèl avec un air un peu troublé.
Ce prix qu'elle ne s’attendait pas à entendre lui a fait un drôle d’effet, comme si elle avait reçu une piqûre sur la nuque. On pouvait voir ses yeux sortir de leurs orbites. Elle fut de ces gens qui voulaient se procurer des continents et des mers – avec tout ce qu’ils contiennent s’il le fallait – pour une bouchée de pain. Là-bas, il ne manquait pas de ces gens-là.
- Cra, cra, cra ! poursuivit-elle. Soyons sérieux, ne soyez pas ridicule Ti Frèl, j’ignorais que vous vous étiez mis à faire du marché noir même en pleine période d’abondance ! Elle ne s’arrêta pas. Ne me dites pas non plus que vous êtes renvoyé des bois d’où vous venez pour venir répandre jusqu’ici vos manies d’escroc  ? Wouille Jésus ! ces étrangers-là sont trop étranges...sortit la dame avec un air peu intimidateur.
Le jeune marin, avec un air de chien battu, terrassé par la fatigue, chancelant, tripotait ses effets en se hâtant de rentrer chez lui afin de ravitailler son estomac d’un bouilli-vidé, s’efforça de ne pas faire grand cas des propos qui venaient de lui pénétrer l’ouïe.
Constatant ce dédain, pour l’intimider et l’amener à agir, la dame ajouta :
- Hein, hein ! Vous n’allez pas répondre non... Vous croyez que je vais vous acheter aussi votre crasseuse figure ? Je regrette cela pour vous...mon argent est fait dans le dur.
Entendant ces propos proférés à son insulte ; brusquement, Ti Frèl se redressa et sans avoir eu le temps de mâcher ses paroles, il sortit, sous un ton acerbe enveloppé dans une voix tremblotante :
- Madame, a priori je ne sais de quel nom vous qualifier pour avoir osé venir jusqu’ici pour me traiter de qui bon vous semble.
Il prit un petit élan et sortit de la barque avec ses outils pointus en main (harpons, fusils de pêche...), puis s’avança impétueusement et s’arrêta à quelques centimètres de son interlocutrice. Il poursuivit vivement :
- Vous faites erreur sur mon compte madame ! Votre mesquinerie mêlée d’arrogance est hors de prix... Consultez votre liste, allez...jetez-y un coup d’œil et vous vous rendrez compte que je n’étais à aucun moment de la durée partie prenante dans vos salaceries de mmmrrrrd ! Non, franchement ; vous me tapez sur tout le système... sortit Ti Frèl en haussant ses épaules et projetant son torse vers l’avant.
Face à l’insolence du type, le visage à moitié ridé de la dame fut du même coup endurci et s’empourpra. Ce fut une variante mitigée de la bourrasque qui, à l’intérieur, lui taraudait les nerfs. In situ, elle s’était perdue entre colère et déception, entre le désir de l’assommer et l’embarras du choix des supplices.
- Ouf ! elle poussa en décrescendo, en guise de réponse verbale.
En se resserrant les poings, madame De Fresquet se voyait déjà donner une bonne leçon à ce petit paysan prétentieux qui a osé lui tenir tête. « Il a beaucoup de culot celui-là ! », murmura-t-elle. À cet instant, ils se dévisagèrent en chien de faïence – sans laisser s’exprimer ce qui leur trotta par la tête. Ils furent, à ce moment précis, acteurs et spectateurs au cœur de cette scène au dénouement imprévisible et où malheur s’annonça imminent. Madame était connue pour ses perversions et ses aventures intrépides. Encore une petite histoire ! On racontait qu’elle aurait amputé d’un bras l’un de ses anciens partenaires. Et vu ses accointances politiques, ses amis haut placés...elle n’avait jamais connu la réclusion carcérale. Elle était intouchable. Ce qui plongeait la cité dans les couloirs d’une peur morbide lorsqu’il s’agissait de lui tenir tête. Ti Frèl, quant à lui, frêle comme un doigt, fils de paysans, sans relations, jamais il n’aurait fracassé un membre à la plus petite des bestioles, à part les fruits de mer – bien sûr – auxquels il s’amusait à rendre la vie dure. Eux, ils ne sont vraiment pas chanceux. Mais, avec cette sorcière, il aurait beau pêcher tout ce qu'il lui enchanterait. Cela n’importerait que peu d’ailleurs. Peut-être aurait-il pu ne pas franchir ces limites, Ti Frèl ; et Madame De Fresquet, elle aussi, ne pourrait-elle pas le traiter avec moins d’insolence ? En tout cas, il avait affaire avec la mauvaise personne – pour ne pas dire la pire – cette dame était une bombe à retardement.
Entre temps, Ti Frèl prétendit tout avoir sous contrôle et ne s’attendit à aucun moment de se faire attaquer ou même brutaliser par cette femme à la colère à fleur de peau – les connaissances de la Madame De Fresquet auraient pensé autrement. La notoriété de madame ne laissait aucune marge de doute sur ce qu’elle pouvait ou ne pouvait pas faire. Ti Frèl ignorait sans doute dans quelle barque qu’il se fut trouvé. Après cette trêve verbale, il parut que madame De Fresque s’était enfin résolue à extérioriser ses démangeaisons internes, sa frustration, son égo... Ainsi s’était-elle réellement décidée à l’éviscérer.
Vip ! D’un bruit froissant et fracassant, d’un seul coup, la tête contre un arbuste, les membres écartelés dans tous les sens, il s’effondra sur le sol. Baignant dans son sang, il venait tout juste de perdre le contrôle de la situation comme il le prétendait tantôt. Avant qu’il n’eût le temps de penser à anticiper l’attaque, il se voyait déjà percuter la tempe par le harpon qu’il tenait lui-même dans sa main – comment a-t-elle pu réussir à l’en lui dépouiller avec autant d’agilité ? Il ne l’a pas vu venir ce coup-là. Privé de tout usage de ses sens ; ses yeux, reflétant le néant parcouraient dans toutes les directions mais leur capacité d’accommodation resta longtemps enfermée dans l’obscurité de son corps torturé et de son esprit paralysé. Le choc était si violent qu’il faillît lui perforer le temporal. Là, il serait définitivement K.-O. ! Mm ! En ce moment, nul n’aurait aimé être à sa place – en tout cas. En dépit de sa robustesse, un instant plus tard il fut dans les vapes. Sur des vapeurs noircies, son esprit s’était retrouvé en trans entre la vie et l’au-delà. À ce moment, voyant sa victime dans cette situation agonisante, au bord de l’abîme dans sa carcasse imbibée de sang, madame De Fresquet ne tarda pas à prendre la poudre d’escampette – elle avait pris ses jambes à son cou. On dirait la vive allure d’empressement d’une athlète des jeux olympiques, quelques millièmes de secondes suivant le go.
D’habitude, Ti Frèl revenait de la pêche une heure plus tôt ou peut-être moins. Bizarrement, ce jour-là s’inscrivait dans le tableau des inhabitudes. Son oncle n’avait pas de montre. Constatant que le soleil avait déjà parcouru plus que la moitié de sa trajectoire – il était à son zénith. Il s’est vite rendu compte de l’absence de son neveu. Le vieux Valérior s’attacher à l’idée de se rendre à l’endroit où ils s’accostaient tous les jours – leur point de repère. À son âge, il connaissait les nombreux martyrs et l’atrocité de la douleur. Peinant à se relever, il broncha nonchalamment avant de s’assurer en équilibre – il réussit enfin à se mettre sur les pieds. Ses pas furent de plus en plus chancelants – on aurait dit, un marmot en abc du déplacement. En progressant sans détour en direction du rivage, à quelques encablures de la barque de son neveu, ses yeux pétillèrent en voyant cette chose étalée sur le sol. Mais, il ne put encore discerner avec certitude cette image. Il accuse alors – malgré lui – de grandes enjambées. En se hâtant d’assouvir sa curiosité, quelques secondes plus tard il se trouva droit devant le corps. Stupéfaction ! Il en fut consterné à un point qu’il faillît, en voyant le jeune garçon dans cette position funèbre, se fondre sur le sol à son tour. Il se jeta, comme pour l’embrasser, sur le présumé cadavre allongé sur le littoral ; les yeux fermés et la mort aux trousses. Ses glandes lacrymales étaient si épuisées qu’il dût pressurer, quelques dixièmes de secondes, ses paupières, avant que ses yeux ne fussent en crue et que des larmes chaudes déclinassent sur son visage maussade. Ses cordes vocales succombèrent. Des cris de tonnerre s’en échappèrent en cascade ! Anmoué, anmoué...ils ont sacrifié mon gars ! se lamenta-t-il avec désolation. Vite fait, les secours furent apparus – les gens ne tardèrent pas à se ruer comme une fourmilière. Tout le monde fut décontenancé à la vue de cette scène odieuse qui incarnait en eux une sensation méphistophélique. Du sang partout ! D’aucuns pensèrent que ce fut un présage du dieu de la mer dont ils s’abstinrent d’évoquer le nom – un message qu’il aurait voulu leur correspondre. D’autres doutèrent de la présence des gens d’horizons divers qui venaient rôder dans la cité. Les soupçons s’augmentèrent au même rythme que les gens s’affluèrent.
Avant qu’il ne fusse vidé de la moindre goutte du sang qu’il lui restait, ils ne tardèrent pas à solliciter un coup main du grand notable, le notoire De Frisquet, qui leur avait emprunté son vieux bogota des années quatre-vingt – aussi rustre que son propriétaire – pour transporter le corps du jeune garçon chez un houngan – le chef d’orchestre d’une société secrète – chanpouèl – dont tout le monde murmurait sans secret aucun, sinon, de Polichinelle. Celui-là, malgré les limites scientifiques de son savoir-faire, nombre de vies se sont épargnées. Au lieu de parcourir des milliers de kilomètres, à bout de souffle, pour trouver un centre de santé où les soins étaient plus ou moins adéquats ; avec ce bocor salvateur qui croyait avoir une solution à tout, leurs sorts furent estompés. Ah oui ! Haï chien en mais dit dent’l blanc, disaient-ils. Ils n’avaient qu’à lui rendre une petite visite pour que tout fût rentré dans l’ordre. Alors, son habitation s’est vu être un réceptacle de tous les maux qui accompagnaient leurs rudes conditions d’existence. Certains s’y emmenèrent même pour se faire valoir une place parmi les gagnants de la loterie, d’autres vinrent prendre des bains de chance ou passer l’épreuve de la flamme ardente pour se faire Canzo... Autant de mystères qui embaumaient la cité !
À l’approche de chez Solimet, le bocor le plus réputé de la contrée, la cour fut totalement couverte de brume et de l’extérieur nul ne put anticiper l’arrivée de quelqu’un sortant de la petite chaumière de trois pièces – on dirait une seule, vu leur étroitesse –, faite d’amas de pailles entassées sur des lattes susceptibles à l’effondrement. Elle était soigneusement posée au milieu d’un toupet de bambou. À quelques mètres de l’entrée, il semble qu’il avait déjà anticipé leur arrivée – il a cette manie-là de flairer... Le vieillard sortit de sa petite case, muni d’un bâton en bois de campêche avec une sculpture de serpent autour – son talisman – se hâta vers le corps inanimé et le flaira un moment. Par la suite, après une longue attente, il leur a appris, qu’en sa présence, le jeune homme était sous couvert et que tout danger lui fut épargné. Une circonstance atténuante pour son oncle Valérior épuisé par la sénilité de ses membres et les vicissitudes de son existence. L’homme leur proposa d’entrer avec le corps dans une petite pièce sombre et leur pria par la suite de vider les lieux. Vous capable aller oui mes amis, Ogou Féraille pas trop aimé la présence humaine à part son Choual, leur rassurait-il... Ces propos légèrement encodés furent pris au pieds de la lettre, les gens s’égrenèrent et avant de se retirer quelques-uns eurent pris un petit instant pour lui faire des révérences silencieuses. Fais beaucoup attention mes tchovis, temps en sombre et lannuite lan noire, l’expression qu’il a leur adressé avant qu’ils ne se retirèrent.
Quelques heures plus tard, entre chien et loup, le lieu fut sinistre, livide et vide – pas complètement – Valérior était encore là. Il était là – sous un ciel sombre – assis sur les racines d’un géant mapou, baignant dans sa profonde inquiétude, se lamentant silencieusement. De temps à autre, il se relevait pour errer dans tous les sens afin de dissiper ses émotions qui prenaient le large. Solimet, lui, était seul avec le garçon à l’intérieur. Valérior était là dehors fondu par la curiosité d’aller voir par l’entrebâillement que laissait la petite planchette qui servait de porte. Chaque fois il hésita. Depuis bien plus d’une heure, il n’entendait que les cordes tremblotantes du bocor dans la récitation de quelques passages de son incessant rituel ésotérique dont la brusque interruption allait intensifier les émois du vieux fermé dehors dans une obscurité pendante. Plus tard cela n’allait plus être banal. Les alentours ne supportaient guère les hostilités de la nuit, les aboiements des chiens apeurés, les reniflements des équins comme des bêtes prises aux pièges – instinct de survie. Le vieillot encore dehors dans son air curieux et craintif sentit qu’un frisson le transporta – ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Et en trottinant, il n’eut pas attendu longtemps avant d’aller se planquer en sentinelle devant l’entrée de la cabane du houngan. Il attendait un signal, un sifflement, un claironnement de cloche ou même un battement de paupière pour se propulser et franchir la porte. Ne pouvant plus se stagner ni moins rester indécis, il se hâta de porter une main fébrile à la portière. Surprise ! Concours de circonstance, c’était à ce moment où le maître sortit. Réflexe. Valérior s’esquiva pour libérer le passage. Le houngan dans un air un peu suspicieux projeta son nez partout comme pour faciliter son flairage. C’était sa façon à lui de prévoir l’arrivée d’un étranger. À une heure aussi indigne, qui aurait franchi les barrières d’un prêtre vodou ? Valérior, lui aussi, resta longtemps dans une perplexité âcre. Dans un calme de cimetière, le bocor fit génuflexion – au beau milieu de la cour – et s’attacha à une interpellation – des invocations – les dieux des airs – du vodou. Il entonna :
- Ogou oh, y’ape sondé pouin mouin
Jou’m an colèr angnen gno pa ca fait mouin...
Reprit-il une dizaine de fois.
Valérior demeurait longtemps anxieux avant que l’homme au bâton serpenté ne daignât sortir à travers des cordes ligotées :
- Li pas bien loin mon fi, li pas loin – je le sens, du sang humain sur ses mains... pas du sien... Le sang du tchovi, le sang du tchovi... Cette dernière, il la répéta sans cesse en faisant des tours sur lui-même, le bâton enchâssé entre ses mains solides... Par la suite, il enchaina en riant à gorge déployée :
Cra cra cra...et reprit :
- Ogou Oh ! y’ape sondé pouin mouin...
Jou’m an colèr angnen gno pa ca fait mouin...
Valérior ne savait pas s’il devait demander ou chercher à comprendre de par lui-même. Il n’a retenu que deux mots parmi les sabirs renversants du houngan : sang et tchovi qui signifie garçon dans les jargons vaudouesques.
Restant dans leurs positions respectives, ils se furent tous les deux perdus à écouter les chiens prenant quelqu’un aux pas. Les mouvements se firent dans leur direction. Valérior fut du même coup sur le qui-vive. Les pas s’amenèrent de plus plus en près. Encore plus près. Il ne manquait que le bouton déclencheur avant que son cœur ne fasse un boom ! Ils attendirent un instant. Plus de tic tac, leurs horloges cardiaques se stagnèrent. Les chiens se turent enfin. Leurs cœurs se mirent à battre la chamade. Le noir engloutit leur champ de vision. Ils se retrouvèrent bouche bée avec leurs souffles suspendus à leurs cils.
À grandes enjambées, dans des respirations saccadées, corsées et hors d’haleine franchirent les pas de la lisière garnie de bayarondes et de cactus. Et en sautant sur Solimet se tenant à ce moment-là tout droit dans la froideur de cette nuit anonyme au milieu de la cour. Son âme en fut touchée et il connut sur place la peur de son existence avant de discerner son image. Tic tac... Chronométrie mentale. Et sous une violente crispation de ses nerfs d’acier, il esquissa :
- Adye ô ! Pitite mouin...
Le temps s’écroula. Le bocor l’enveloppa de ses mains gelées. Elle posa lentement sa tête sur son torse embrasé. Et sous un déclenchement d’assouvissement, elle enclencha :
- Papa, papa...j’ai refroidi un homme de sang froid.
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Schebna Sincère · il y a
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Djim Le SlamoThérapeute · il y a
Qui n'aimerait pas avoir des yeux si aiguisés rivés sur ses lignes ?
Ravi de t'avoir dans mes pages.

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