Le chemin des rêves égarés - Partie 3

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Je suis un étudiant de 21 ans, et j'ai toujours aimé lire, écrire, et les arts en général. Depuis l'année dernière j'ai décidé de me lancer plus sérieusement dans l'écriture, je me suis  [+]

Il fallut un certain temps à mes yeux pour se réhabituer à la lumière du soleil, qui illuminait la sortie de la gare de tous ses feux. Je me trouvais enfin à l’air libre, de l’autre côté de cette maudite montagne et tout ce qu’elle avait représenté depuis si longtemps ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir. J’étais totalement empli d’une satisfaction légèrement mélancolique. La chaleur ambiante me couvrait de sa douceur, pareille à celle d’un léger duvet aérien venant caresser ma peau. Le paysage s’offrant devant moi était plutôt décevant : cette nouvelle gare était en tout point semblable à ce qu’avait dû être celle dont nous venions à l’origine, un endroit propret à l’architecture quelconque. Ici la verrière était encore debout, longeant le quai sans être capable de l’abriter de la torpeur environnante et les pylônes qui la soutenait étaient fraîchement repeints d’un revêtement couleur acier éclatant. Le train qui nous avait amené était là, lui aussi, mais personne ne se pressait plus autour de ses wagons, si bien qu’il n’était pas surveillé du tout, abandonné par son personnel qui devait se reposer dans un endroit alentour. Personne n’était assez aventureux pour revenir de l’autre côté. Des groupes parsemés se complaisaient dans une inactivité durement gagnée, s’allongeant sur des bancs neufs mais peu confortables afin de profiter des rayons brûlant leur peau. Derrière moi se trouvait le bâtiment dont je venais de sortir, immense tour immaculée, semi-troglodyte, qui aurait pu à elle seule abriter la population d’un petit pays, et qui couvrait d’une ombre gigantesque l’antre déjà si sombre du tunnel, se situant à sa gauche. J’apprendrais plus tard que la majorité de la population du pays y travaillait et que la majeure partie de son économie reposait sur ce passage, nous venions tous ici pour permettre à d’autres de venir. Ici tout était normalisé, pas assez laid pour inspirer un sentiment de dégoût mais pas assez beau pour en être émerveillé et il semblait que, bien loin de toute préoccupation esthétique, tout avait été construit de manière purement utilitaire et fonctionnelle. Je m’y sentais certes en sécurité, mais je ne pouvais m’empêcher d’être insatisfait, on m’avait tellement fait espérer et attendre que la banalité du lieu me faisait l’effet d’une trahison, il y manquait quelque chose que je n’aurais pu définir, et il me semblait que ce manque était autant en moi-même que dans ce paysage.
J’avais retrouvé quelques instants plus tôt ma compagne et nous avions enfin pu faire connaissance. Alors que je sortais de mon ultime épreuve, j’errais, encore légèrement sonné par les différents chocs que j’avais subi, quand je l’avais aperçue, dans un coin, cherchant quelque chose du regard avec appréhension. Elle m’avait alors vue à son tour et son visage s’était illuminé, comme si j’avais été une vieille connaissance qui lui était chère et que nous nous revoyions pour la première fois depuis des années. Je m’étais donc approché d’elle. Nous nous étions observés pendant un moment dans un silence gênant, sans trop savoir par où commencer, puis j’avais pris la parole en bégayant : « Salut... ça va ? ». Après quelques échanges de banalités, j’avais pu en apprendre plus sur elle : elle s’appelait Marie, elle était de cinq ans ma cadette, et il avait été décidé qu’elle serait éducatrice. Nous parlâmes pendant un moment de nous et de nos passions, mais comme il n’y avait pas grand-chose à en dire d’un côté comme de l’autre, nous nous tûmes rapidement. Alors, avec hésitation, je m’étais approché d’elle et j’avais lentement pris sa main, qu’elle avait accepté de bonne grâce, retournant mon attention en pressant légèrement plus fort son poignet dans le mien. Nous acceptions enfin notre union. Ce fut en tant que conjoints que nous passâmes le pas de la porte et entrâmes dans notre nouveau monde.
Je m’approchai de l’autre extrémité de la gare, qui offrait une vue panoramique de l’ensemble de la ville. Celle-ci ressemblait à un damier gigantesque : à perte de vue, des allées symétriques quadrillaient la zone, entourant des maisons toutes similaires les unes aux autres. Chaque maison, bâtiment blanc de forme cubique, pavillon sans âme et strictement identique à son prochain, était entourée d’un jardin à la pelouse impeccable, et seuls quelques enfants courant le long de ses contours sous la surveillance distraite de dormeurs assoupis dans des transats aux couleurs vives trahissaient l’ennuyeuse harmonie du paysage et permettaient de comprendre que nous n’étions pas en face d’un décor de publicité. Au loin on pouvait apercevoir de gigantesques châteaux élégants, qui devaient être la propriété des élites de la ville, auquel le peuple que nous formions ne pouvait aspirer qu’avec jalousie, nous sachant condamnés à les apercevoir de notre fenêtre sans jamais pouvoir y entrer. L’ensemble avait l’apparence d’une fourmilière humaine et en avait du reste tous les avantages et défauts : ici l’individualité n’avait pas sa place, elle laissait place à une collectivité à la fois sécurisante et oppressante.
Une voix molle annonça l’arrivée d’une navette qui devait nous amener en ville et un mouvement de foule commença à se former en direction de la sortie de la gare. Nous emboitâmes le pas au groupe, puis nous nous retrouvâmes à l’extérieur. Une unique route, trait de bitume au milieu de la nature environnante, permettait de descendre de la colline sur laquelle nous nous trouvions pour rejoindre enfin la civilisation. Autour d’elle, tout n’était que forêt de pins colossaux, patriarches centenaires accueillant les voyageurs égarés d’un sifflement rassurant provoqué par le vent dans leur feuillage, mais cachant en réalité bien des dangers auxquels le naïf aventurier, attiré par le chant des sirènes de l’inconnu, n’aurait pu réchapper. Quelques chemins créés à force de passage s’engouffraient çà et là dans la végétation dense et semblaient disparaitre dans la masse compacte engendré par cette dernière, habillant d’une aura mystérieuse les endroits auxquels ils amenaient. C’est alors qu’au détour d’un de ces passages, je l’aperçus. Il m’observait fixement.
C’était un vieil homme aux allures de philosophe antique, arborant une abondante barbe blanche mêlée à ses cheveux en une auréole argentée. Il portait des habits simples, sorte de tunique de coton accroché à la taille par une ficelle, révélant au niveau des tibias un pantalon rustique, et bien qu’il semblât utiliser un bâton en forme de cane pour se déplacer, il apparaissait comme particulièrement en forme physiquement, malgré son âge élevé. Ses yeux, d’un bleu profond et hypnotisant qui lui donnaient un air familier à la fois sympathique et déconcertant, s’étaient illuminés en me voyant. Je me sentais mal à l’aise en l’observant. Il s’approcha alors de moi avec une vivacité à laquelle je n’étais pas préparé. Ayant perdu tous mes moyens je le laissai arriver à ma hauteur sans esquisser un seul geste. Il me regarda quelques instants, avec une joie non contenue, puis m’adressa ma parole.
« Je suis heureux de te revoir ! », s’exclama-t-il, accentuant l’embarras que je ressentais depuis que j’avais remarqué sa présence.
« Je suis désolé, je pense que vous faites erreur, je ne pense pas que nous nous soyons déjà rencontrés, répondis-je, indécis.
- Tu ne me reconnais donc pas, moi, ton plus vieil ami ? Allons, fais un effort !
- Je suis vraiment désolé, mais je ne pense pas que nous nous connaissions, je suis sûr que vous faites erreur.
- Mais non idiot, c’est moi, Victor ! »
Victor ? Comment cela était-il possible ? Nous qui avions le même âge à peine quelques jours auparavant, je le reconnaissais maintenant dans les traits de ce vieil homme d’au moins cinquante ans mon aîné, à l’aspect incongru et au regard pétillant. Sa vie semblait s’être écoulée dis fois plus vite que la mienne et pourtant il n’en était nullement souciant, son éternelle joies de vivre se reflétait encore au fond de ses pupilles, inaltérées pas les épreuves que le corps avait vécues. Seul, un léger tremblement de ses membres inférieurs lorsque son esprit vagabondait en des contrées intérieures trahissait d’une légère fatigue propre à son âge inexplicablement avancé. Après quelques échanges de banalités hésitantes, je me posai alors la question qui m’obsédait depuis le début de notre échange, cherchant à obtenir des explications rationnelles face à l’impensable surnaturel de la situation.
« Ne t’inquiète pas, je ne suis pas à plaindre, me répondit-il d’un air rieur, j’ai eu la vie dont j’ai toujours rêvé et je ne changerais pour rien au monde. Tu aurais dû me suivre, là-bas, il y a tant d’années, quand c’était possible. Ce chemin que personne ne veut prendre, et bien il mène au meilleur des mondes imaginables. J’en conviens, au tout début, j’ai cru avoir pris la mauvaise décision, car il m’a emmené dans une forêt atroce, où chaque pas était un danger, et j’ai souvent hésité à abandonner et à faire demi-tour. Mais après de longues semaines de marche intensive, je me suis retrouvé sur une plaine magnifique. Je te le jure, c’est l’endroit le plus beau que je n’ai jamais vu, et tout y est parfait. Je n’ai jamais vu d’herbe aussi verte et d’eau aussi claire que dans cette plaine, si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux je n’aurais surement pas cru qu’un tel lieu puisse exister. Là-bas, j’ai rencontré une communauté, qui m’ont accueilli dans leurs rangs sans jugement ni reproche, comme si j’avais toujours fait partie des leurs. Et si tu voyais leur façon de vivre ! C’est la plus parfaite harmonie dont on peut rêver, tout le monde participe activement à la vie commune, dans le respect de chacun, et tout le monde est libre de devenir qui il veut. Ils ont tout le nécessaire, je te promets, par exemple tu aimes toujours lire n’est-ce -pas ? Eh bien, ils ont une bibliothèque gigantesque, plus immense que toutes celles où on se cachait le soir pour pouvoir y rester toute la nuit quand elles étaient fermées, tu te souviens ? Et tous les livres y sont en libre accès ! Tu aurais été tellement heureux d’y passer tes journées, j’en suis sûr. Moi quand je suis arrivé ils m’ont accepté directement, j’ai vraiment senti que j’étais des leurs, et puis ils m’ont demandé ce que j’aimerais être par-dessus tout. Je leur ai dit que j’aimais l’aventure, découvrir de nouvelles choses et de nouveaux endroits, alors ils m’ont affecté à un groupe d’explorateur. Tu imagines, je me suis retrouvé à escalader les plus hauts sommets du monde (tu vois celui-là là-bas, au loin ? C’est ma première expédition), avec un groupe de personnes comme moi, qui sont devenus mes amis les plus chers. J’y ai rencontré l’amour de ma vie, la femme avec qui j’ai fondé une famille. J’ai eu deux filles tu sais, et je suis maintenant un grand-père, j’aimerais tant que tu puisses les rencontrer tous, je leur ai tellement parlé de toi, tout le monde voudrait te voir. C’est pour ça que je suis redescendu, il manquait une seule chose pour que tout soit parfait, et c’était toi, je voulais te revoir, tu m’as manqué pendant tout ce temps. »
A ces mots, des larmes se mirent à couler sur mes joues, moins de joie de le retrouver que du narcissisme de savoir à quel point je lui étais cher après tout ce temps. Nous continuâmes à parler, principalement de sa vie et de ses réussites, et chaque mot était un uppercut asséné aux convictions que je m’étais forgées précédemment, celles que le monde était fait d’une certaine manière à laquelle on ne pouvait réchapper, et que le bonheur était moins quelque chose que l’on atteignait que quelque chose que l’on trouvait dans les moyens que l’on avait à sa disposition. Victor quant à lui semblait au-dessus des lois et il me rappelait à chaque phrase à quel point j’avais tort, que l’illusion dans laquelle je m’étais complu était faite de verre fragile, qu’un simple souffle aurait pu briser et dont il prenait un plaisir certain à piétiner les miettes. J’écoutai le récit de ses exploits honteusement, sans dire un mot des miens, tant ils m’apparaissaient maintenant dans toute leur horreur et leur tristesse. Je regrettai profondément mes décisions et je me haïssais pour celles-ci, j’avais été faible et la réalisation de ma faiblesse était d’autant plus douloureuse que j’avais réussi à l’enfouir jusqu’alors au plus profond de mes souvenirs. Nous parlâmes pendant si longtemps que j’en oubliai tout ce qu’il se passait autour de moi, quand soudain une alarme stridente résonna, suivi de la voix mécanique, annonçant le départ du train imminent.
« C’est ta chance maintenant, me dit Victor passionnément, le train va bientôt repartir. Viens avec moi, prenons le dans l’autre sens ensemble, et comme ça on pourra tout reprendre à zéro. Il suffira de reprendre le même chemin que j’ai pris il y a des années, je t’emmènerai avec moi, je te guiderai. On rencontrera mes amis et ma famille. Ne refais pas la même erreur qu’avant, je t’en prie. »
Je regardai en direction de la gare. Dans l’entrebâillement de la porte, je pouvais apercevoir un bout de la locomotive, qui commençait à s’éveiller en un grondement tonitruant. Puis je me retournai de nouveau vers Victor, qui me regardait d’un air implorant, plein d’espoir et d’interrogations. Après quelques secondes cependant, son visage s’assombrit et la joie se transforma en indicible tristesse que rien n’eut pu consoler, car il semblait anticiper un destin funeste que je n’avais pas encore réalisé par moi-même. Ses lèvres prononcèrent sans un bruit une dernière supplication à mon égard, puis lentement il se mit à marcher vers le train, avec cette démarche des combattants vaincus qui, capturés sur le champ de bataille par leurs ennemis alors même que la déroute parcourait leur rang, reconnaissaient l’infériorité des idéaux qu’ils avaient appris à concevoir comme parfaits et inébranlables. Il arriva au niveau du train, puis se retourna une dernière fois, regardant dans ma direction avec un sourire empreint de chagrin. Il m’adressa un dernier signe de la main et se retourna enfin pour emprunter les marches fatidiques qui nous sépareraient à jamais si je ne trouvais pas le courage, maintenant, de l’y rejoindre.
Oui, je me devais d’y aller, de faire ce que mon cœur me sommait de faire, et de me libérer enfin de toute cette carcasse oppressante que l’on m’avait obligé à porter à bout de bras depuis si longtemps. Ma vie n’appartenait qu’à moi et c’était mon devoir de la vivre comme je l’entendais. J’esquissai quelques pas en direction de l’entrée, lorsque je sentis une main me retenir par le bras. C’était Marie. Elle me regardait d’un regard de supplice, comme si j’allais la condamner par mes actes à souffrir à jamais. Alors ma conviction lancinât et tel un équilibriste hésitant à se jeter sur le fil de sa destinée, je fis un pas en arrière sur le sol que j’avais toujours connu. Car après tout, qui me disait que tout allait se passer comme prévu, que je n’allais pas me tromper de chemin une fois arrivé et que je ne finirais pas mes jours dans la douleur, dans quelque endroit reclus ou l’on ne me retrouverait jamais ? Là enfin mon chemin était tout tracé, il n’était peut-être pas aussi merveilleux, certes, mais il avait des qualités, il y avait surement des choses à en retirer. Peut-être même que je pourrai réaliser mes rêves ici, qu’en savait-on ? Mais non, ce n’était pas possible, si je voulais quelque chose, il fallait l’avoir dans sa totalité, faire des compromis ne mèneraient qu’a en faire de nouveaux et finalement à ne jamais réussir quoi que ce soit de viable ! Je réalisai soudain ce qui me retenait et ce constat m’anéantit complètement : si je n’étais pas parti avec Victor avant, et que je ne partirai pas non plus cette fois-là, ce n’était pas par conviction personnelle, c’était par peur, peur d’avoir à faire des choix, peur de réaliser quelque chose par moi-même, peur enfin de paraitre différent, hors d’un groupe auquel je m’étais habitué à porter la plus haute estime. Je n’avais pas d’objectifs, mais seulement des rêves que, par crainte ou bien par indolence, je m’étais convaincu de ne pas accomplir, remplaçant la joie de la réussite par la souffrance du regret, dans laquelle je me confortais comme s’il s’eut été agi d’un accomplissement en tant que tel. Un dernier appel retentit et les portes se refermèrent sur mon ami qui me regardait toujours par la fenêtre du wagon avec désespoir. Je sus dès lors que je ne prendrais jamais ce train, et que contre toute logique je m’abandonnerais à l’apathique vie à laquelle on m’avait destiné. Sans plus de questionnements, je me condamnai volontairement aux regrets et à l’indécision, en tuant définitivement mes espoirs d’une vie meilleur dans la satisfaction doucereuse de l’ordinaire immuable.
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