Le chemin des rêves égarés - Partie 2

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Je suis un étudiant de 21 ans, et j'ai toujours aimé lire, écrire, et les arts en général. Depuis l'année dernière j'ai décidé de me lancer plus sérieusement dans l'écriture, je me suis  [+]

Je ne pus retenir mes larmes lorsque je m’assis enfin sur la banquette, où ce qui avait dû en être une il y a des années, du wagon dans lequel j’avais fini par me faufiler. Cela faisait 10 jours que j’étais resté à attendre dans cette maudite gare, et le désespoir s’était emparé de moi depuis bien longtemps. Les deux ou trois premiers jours je m’étais maintenu à l’écart de la cohue, n’arrivant pas à surpasser le sentiment de honte que provoquait dans mon esprit l’idée même de devoir me battre pour gagner une place qui me semblait naturelle et légitime. Cependant la faim m’avait très vite fait abandonner tout scrupule, et dès l’instant où elle devint insurmontable, je devenais un de ces monstres décérébrés que j’avais tant haïs. Au début je n’arrivais jamais assez près du train pour pouvoir le toucher, mais petit à petit mes tactiques étaient devenues de plus en plus développées, et je me faufilais de plus en plus facilement vers les entrées salutaires que je n’avais jamais vues que de loin auparavant, jusqu’à ce jour providentiel, fruit d’un enchaînement de hasards heureux, qui m’avait enfin promis l’accès à mon objectif tant recherché. Enfin, j’étais à bord et plus personne ne pourrait jamais me l’enlever.
Seulement quelques secondes après que je sois rentré dans le train, celui-ci se mit en marche. Une jeune femme qui était entrée au dernier moment vint s’asseoir en face de moi. Elle était visiblement restée piégée sur le quai depuis bien plus longtemps que moi. Ses cheveux pleins de crasse protégeaient un visage tuméfié, auquel il était dur d’attribuer une quelconque qualité esthétique tant ses traits avaient été déformés par les supplices qu’il avait supporté. Les restes de ce qui avait jadis été une simple mais agréable robe de jeune fille laissait entrevoir sans pudeur un corps squelettique, plus pale que celle d’un malade aux abords de la mort. Cependant ses yeux brillaient d’un éclat nouveau, dignes porteurs d’une émotion incontrôlable, et des larmes en jaillissaient, venant se mêler au sang pour couler le long de ses joues jusqu’à la plissure de ses lèvres, qui se relevaient légèrement en un timide sourire. Elle était de nouveau en droit d’espérer, et cette information se répandait petit à petit à tous les muscles de son corps, tous les replis de sa peau, et elle s’illuminait d’un coup d’une énergie nouvelle. Malgré son aspect d’une immense fragilité, la banquette sur laquelle elle était assise, simple planche de bois qui ne devait déjà pas être bien confortable par le passé, et que le temps avait fini par pourrir profondément, semblait la supporter difficilement. La mienne ne semblait d’ailleurs pas beaucoup plus stable, ni celle des autres chanceux qui nous entouraient. Un peu plus loin, une lourde porte d’acier, détonante dans ce décor de par son apparence neuve et propre, s’ouvrit pour laisser entrer les policiers qui défendaient précédemment les issues du wagon. Je tentai de me pencher pour découvrir ce qu’elle cachait, mais tout d’un coup une obscurité opaque et oppressante se fit autour de nous.
Nous restâmes dans le noir complet pendant plusieurs minutes, puis les néons vétustes pendant du plafond tant bien que mal s’allumèrent, nous révélant de nouveau dans leur grésillement continu l’intérieur de la cabine. Sous ce nouveau jour, tout semblait plus propre, humains et objets, comme si cette source de lumière artificielle n’arrivait pas à dévoiler tous les détails repoussants du monde que le soleil pouvait quant à lui voir de manière omnisciente. Alors un miracle se produisit : la porte en face de moi s’ouvrit, révélant une armada de fonctionnaires trimballant sur des chariots une quantité astronomique de mets aux aspects délicieux et aux odeurs alléchantes. A la vision de ce festin, l’intégralité du wagon se mit en branle, comme mue par une même conscience, et il s’en fallut de peu pour que les victuailles finissent par terre, ce qui n’eut d’ailleurs empêché personne de les consommer avidement. A l’épicentre de ce raz-de-marée humain, la nourriture disparaissait à vue d’œil, et bientôt il ne restât plus que des miettes éparses, venant tacheter les nappes blanches comme autant de cicatrices mémorables d’un banquet dont, comme celui des jardins d’Hamilcar, l’on ne saurait bientôt plus s’il avait réellement existé où s’il n’était que légende assujettie à une morale supérieure. Les chariots furent ensuite écartés, et on nous amena à la place de quoi se laver, ainsi que des vêtements neufs : les hommes reçurent chacun un costume à l’aspect très formel, composé d’une chemise blanc immaculé, d’un pantalon de polyester noir et de sa veste assortie, ainsi que d’une cravate unicolore sans attrait ni style particulier et des chaussures de cuir de la même couleur que le costume, tandis que les femmes obtinrent un tailleur gris foncé, dont la jupe s’arrêtait au milieu des cuisses, ainsi que des bas noirs semi-transparents, des chaussures à talons ébènes et la même chemise impersonnelle que les hommes. Au milieu de l’allée centrale, des grandes bassines remplies d’eaux savonneuses et des monticules de gants de toilette attendaient que l’on s’en servit. Oubliant alors toute notion de pudeur, tous se déshabillèrent et se ruèrent sur l’eau savonneuse, bientôt noircie de la crasse accumulée par ces corps fatigués. Enfin nous nous sentions pour la première fois depuis des jours, voire des semaines, appartenir à l’espèce humaine, et nous retrouvions une envie de décence qui nous avait quitté il y a si longtemps, et qui semblait perdue à tout jamais dans la catatonie qui avait réussi à vaincre toutes nos émotions. Alors, prenant conscience de notre propre nudité comme si nous eussions croqué au péché originel, nous nous habillâmes rapidement et honteusement avec les vêtements qui nous avaient été fournis, et quiconque aurait pu nous observer de l’extérieur par la fenêtre du wagon aurait pu croire qu’une réunion d’affaire s’y déroulait dans le désordre le plus complet.
Je fus réveillé par ce qui semblait être une des trompettes de l’apocalypse, sirène grave et oppressante qui enveloppait l’atmosphère de sa présence surnaturelle et semblait annoncer l’arrivée des premiers malheurs de l’humanité, provenant visiblement de l’avant du train. Nous étions à l’arrêt. Une lumière surréaliste et aveuglante m’empêchait d’apercevoir le paysage environnant, mais je réalisais très vite que nous nous trouvions toujours à l’intérieur du tunnel, ou du moins dans un endroit reclus au sein duquel aucune lumière naturelle ne pouvait pénétrer. Alors les portes s’ouvrirent, et des policiers, à l’allure bien moins agressive que ceux à qui nous avions eu affaire précédemment, nous invitèrent à sortir du wagon et à faire la queue à l’endroit indiqué. Nous nous exécutâmes donc, sans poser de questions.
Nous nous trouvions dans un immense bâtiment immaculé, dont l’architecture, bien que moderne, semblait emplie d’une aura millénaire, comme si l’humanité entière avaient laissé sur ses murs les marques de ses échecs et de ses réussites, de ses souffrances et de ses moments de grâce. Tout ici était usuel, standardisé, et seules quelques légères traces laissées sur les murs par des affiches qui avaient dues y être posées durant une époque ancestrale et incertaine venaient contrarier l’implacable propreté de ce lieu. Devant nous se tenait déjà une assemblée de passagers, tous identiques dans leurs habits cérémonieux, que nous joignîmes prestement. Nous ne pouvions pas bien voir ce qui nous attendait de l’autre côté dans un premier temps, mais nous nous rapprochions au rythme lent et monotone de la file, et nous pûmes bientôt observer notre destinée nous rattraper inexorablement. Quelques mètres devant la colonne de voyageurs patientant dans l’angoisse se trouvait une rangée de portiques étroits, pareils à des portes de cachots en acier trempé, qui menaient vers des salles cachées à notre vision par des vitres opaques. Des gardes, statues de cire inexpressives armées d’un arsenal dévastateur, fusils d’assaut et matraques, pistolets et grenades lacrymogènes, contrôlaient l’accès au no man’s land qui séparait les portiques de la foule, et seulement de temps en temps quelqu’un était autorisé à accéder à une des entrées salvatrices qui lui était assigné, et de laquelle personne ne revenait jamais.
Après une attente bien plus courte que ce qu’elle me parut, mon tour arrivât, et on m’indiqua âprement un des portiques. Je le traversai avec angoisse, et je me retrouvai alors dans une salle minuscule, n’arborant aucune décoration et seulement meublée d’un bureau situé exactement au milieu de la pièce. Derrière ce bureau se tenait un homme d’un certain âge, au visage fin et dur, semblant incapable de toute émotion. Il portait un costume de marque entièrement noir, qui lui donnait un aspect frêle porté par un ascétisme de circonstance, révélateur d’un certain désespoir ayant mué en haine de tout ce qui avait attrait à la vie. Son corps ne paraissait pas capable d’un quelconque effort, et tel un pantin sous l’emprise d’un marionnettiste dépressif, seule la raideur de ses articulations avaient l’air de le maintenir encore debout. Il ne m’adressa pas même un regard, et me demanda de venir s’assoir en face de lui. Il lut alors avec désintérêt la fiche que l’on m’avait fait remplir quelques heures plus tôt à l’intérieur du train, puis m’adressa une seule question : « Que voulez-vous faire ? ». Que voulais-je faire ? Cette question résonnait dans ma tête comme un écho anxiogène, et, pris au dépourvu, je commençais à paniquer intérieurement. Mes idées s’embrouillèrent et je réalisai tout à coup que je n’avais jamais réellement pris le temps de trouver quelque chose qui m’animait sincèrement, que je m’étais toujours complu dans des plaisirs immédiats sans jamais chercher à approfondir l’un ou l’autre. Maintenant que l’on me mettait face à la vacuité de mon existence je ne trouvais plus le moyen d’en détourner le regard comme je l’avais toujours fait. Je restai béat devant le croque-mitaine pendant un moment, puis, aveu de défaite total m’enveloppant d’une honte indescriptible, mes lèvres prononcèrent faiblement un « je ne sais pas » qui résonna dans mes oreilles comme étant le glas de mon intelligence. L’homme me regarda alors, avec une expression neutre qui me paraissait, bien qu’elle ne le fût pas réellement, emprunte de jugement, puis il se mit à fouiller lentement dans un des tiroirs de son bureau. Il en sortit une fiche, qu’il lut en diagonale, la reposa et s’adressa de nouveau à moi « Très bien, vous serez publicitaire. Vous pouvez vous en aller ». Il m’indiqua dans un effort que je ne le pensais pas capable de faire la direction à prendre en sortant, et je partis avec hâte, encore mortifié par ce que je venais de vivre.
Cependant, une fois sorti de la salle, mon esprit tourbillonnant commença à douter. Publicitaire ? Pourquoi ? Et pour qui ? Je n’avais jamais imaginé cette possibilité, et je n’avais d’ailleurs aucun attrait particulier pour cette activité, qui m’avait toujours semblée triviale et indigne des personnes qu’elle exploitait. Alors pourquoi, tout d’un coup et sans même demander mon avis, me forçait on à pratiquer pour le restant de mes jours quelque chose que je n’avais pas choisi, pourquoi m’imposait-on un avenir qui ne me convenait pas ? Je pensai alors pour la première fois depuis longtemps à mon futur si incertain, aux raisons qui m’avaient poussé à traverser toutes ses épreuves, et pour la première fois je doutai, non pas comme cela avait pu être le cas sur le voyage et les souffrances que j’avais enduré, mais sur la finalité de ce périple insensé. Pourtant il fallait bien aller quelque part, le monde d’avant ne voulant plus de moi, mais était-ce vraiment la solution que j’avais espéré ? J’avais toujours aimé l’écriture, et j’aurais voulu peut-être en faire mon métier, mais même cela m’apparaissait comme trop compliqué et je n’avais pas la confiance nécessaire pour y croire jusqu’au bout. En vérité, je réalisai qu’il y avait peu de choses auxquelles j’étais attaché réellement, et que la paresse avait toujours su les dominer, me confortant dans une remise au lendemain éternelle qui me semblait bien rassurante, tant que lendemain il y avait. Alors je commençai à me convaincre petit à petit que les choses n’étaient peut-être pas plus mal ainsi. Après tout rien ne m’empêcherait de continuer mes passions à côté, je pouvais toujours accepter ce métier comme un moyen de subvenir à mes besoins, et qui sait, peut-être même qu’il finirait par me plaire. Je me mis alors à dresser une liste des avantages à être publicitaire, à avoir un emploi stable dans une société qui n’acceptais pas celui qui préférais poursuivre ses rêves incertains, et je colmatai ainsi la brèche qu’avait percée mon hésitation dans les œillères de mon indépendance.
J’arrivai enfin au bout du couloir interminable et je me trouvai alors dans une salle légèrement plus grande, dans laquelle une dizaine d’autres voyageurs étaient déjà présents. Je reconnaissais vaguement certaines de ces figures, toutes aussi quelconques les unes que les autres, mais je n’avais aucune envie de me rapprocher d’elles, et nous nous retrouvions tous là, à s’observer avec appréhension, cherchant dans le malheur des autres une certaine satisfaction personnelle auto-suggérée et illusoire, catalysant au travers des souffrances d’autrui les notre en les faisant passer faussement pour moins grandes. Quelques autres réfugiés arrivèrent, augmentant notre groupe d’une vingtaine de personnes, puis enfin deux fonctionnaires entrèrent par une porte dérobée, à l’opposé de la salle. Le premier d’entre eux était un homme bedonnant d’une cinquantaine d’année, au crâne dégarni et à la posture recourbée, qui semblait porter sur ses épaules le poids d’une vie dont la douleur continuelle avait eu raison. La seconde, une femme à l’allure athlétique de dix ans sa cadette, paraissait être son exact opposé tant toute sa musculature avait l’air tendue et prête à exploser, à bondir sur sa proie tel un lion sur le zèbre étourdi ayant par malheur égaré son troupeau. Mais malgré ce contraste abyssal, tous deux dégageaient une expression de grande lassitude, leurs yeux, difficilement supportés par des cernes interminables, semblaient avoir accepté la souffrance qu’ils enduraient depuis tant d’années et qui faisait maintenant partie de leur existence à tel point qu’ils n’auraient probablement pu vivre sans de nouveau. Les deux compagnons vinrent se placer lentement, sous le regard inquisiteur de l’ensemble de l’audience, sur un simulacre d’estrade minuscule et miteux, amoncellement de planches de bois précaire, placé au milieu de la pièce, puis prit la parole sans cordialité : « Qui aimez-vous ? ». L’assemblée resta dubitative, dans un silence général pesant, puis quelques-uns des éléments les plus entreprenants du groupe demandèrent des éclaircissements aux fonctionnaires, qui répondirent de manière très évasive, quelque chose à propos du choix d’un partenaire pour le restant de nos jours. Alors nous nous mîmes vaguement à comprendre ce que l’on attendait de nous, et les premiers couples se formèrent, puis le mouvement contamina l’ensemble de la troupe. Je regardai alors autour de moi et un sentiment de panique s’empara de mon âme, comment pouvais-je choisir un partenaire dans cette foule qui ne m’inspirait que du dégoût, et dans laquelle je ne connaissais personne ? Pourquoi nous forçait-on à choisir maintenant, dans cette telle précipitation ? Alors que je tournais sur moi-même, je reconnus soudain la femme qui était assise en face de moi quelques heures auparavant, et enhardi par le sentiment d’urgence dans lequel nous étions, je m’approchai d’elle. Elle semblait aussi perdue que moi dans ce tumulte d’émotions qui nous assaillaient depuis le début de la journée, et bien que nous ne nous fussions jamais adressé un seul mot de tout le voyage, elle accepta mes avances avec une hésitation mal contenue, mais réprimée par peur d’une quelconque réaction négative de ma part. Enfin, après quelques minutes, le calme revint dans l’assemblée. La majorité des voyageurs, s’étaient, comme nous, regroupés en couple hétéroclites et mal assortis, et bien que certains d’entre eux fussent encore seuls, on nous demanda de venir chacun notre tour devant l’estrade afin de terminer la transaction. Alors il nous fut distribué à chacun un acte d’union, attestant de notre amour réciproque, et nous enchaînant les uns aux autres en un mariage sacré duquel nous ne pouvions réchapper.
Je regardai ma « femme » avec appréhension, devrai-je donc passer le restant de mes jours avec cette inconnue ? Je ne comprenais pas qu’une telle décision, si personnelle et intime, puisse avoir été prise sans même que mon avis compte réellement dans la balance. Car oui, j’avais aimé avant, et bien qu’aucune de mes intrigues n’eussent jamais duré, je me sentais tout de même assez légitime pour pourvoir décider de mes relations par moi-même. Elle me semblait maintenant repoussante, cette femme pour qui jadis j’avais eu de l’empathie, et ma colère me faisait haïr de façon exagérée les moindres défauts imperceptibles auxquels je n’avais jamais prêté attention auparavant. Une légère asymétrie du nez ou un front un peu trop grand devenaient pour moi autant d’écueils insurmontables qui m’empêcheraient de l’aimer réellement. Nous étions de nouveau dans le long couloir, poursuivant notre route comme il nous avait été indiqué, et sa simple présence à mes côtés, bien qu’inoffensive et involontaire, me faisait l’effet d’une torture, d’un affront irréparable qui, puisque je n’acceptais pas de reconnaitre mes propres tords, se trouvaient entièrement et illégitimement orienté contre sa personne. Nous arrivâmes enfin devant deux portiques, et un garde qui s’y trouvait nous demanda alors de nous séparer et d’emprunter chacun le nôtre. Alors que j’allais emprunter le mien sans plus de cérémonie, je sentis une main se raccrocher à la mienne. Je me retournai, et je regardai pour la première fois ma compagne dans les yeux. Alors ma colère s’apaisât et je la vis telle qu’elle était réellement, non plus comme une condamnation, une punition inévitable, mais comme un être terrifié, perdu, qui cherchait en vain un réconfort dans sa perdition. Elle n’était certes pas belle, mais elle n’en restait pas moins humaine, et je sentais que je serais capable d’en accepter les compromis si elle me révélait tout d’un coup qu’elle était, elle aussi, capable d’accepter mes propres défauts. Elle n’était en réalité qu’un reflet de moi-même, et j’acceptai donc son existence, je compris enfin que, moi non plus, il ne me serait pas possible de surmonter le reste de ma vie sans réconfort, enfin j’acceptai mon destin forcé comme s’il avait été un cadeau, étouffant l’indignation de mon libre-arbitre par des caresses agréables et désespérée.
Cette nouvelle pièce était par son atmosphère bien différent des deux précédentes. Les murs, fraichement repeints, arboraient des couleurs vives et chaleureuses, et étaient abondamment décorés de tableau et dessins en tout genre, sans réel logique entre eux, et l’ensemble semblait se complaire dans un mauvais goût guilleret qui, bien loin de m’inspirer une quelconque joie, m’inquiétait et me semblait renfermer des secrets beaucoup plus sombres, pareils à ceux d’un clown triste dont l’apparence faussement heureuse de son art peine à cacher la dépression qui le rongeait de l’intérieur. Au milieu de la salle se trouvait un canapé de cuir vert de gris, faisant face à une télévision éteinte de la taille du mur qui la supportait. Sur le canapé, un homme bien différent des précédents me tournait le dos, et regardait passionnément l’écran en face de lui, comme s’il avait été allumé. Je fermais la porte en prenant soin de faire du bruit pour faire remarquer ma présence, et il se retourna alors vers moi. Il me dévisageait avec dans son regard une expression de curiosité mêlée à de la moquerie, mais le reste de son visage n’était pas apte à une telle émotion, car les opérations chirurgicales et injections de silicone que son propriétaire lui avait infligés à répétition lui donnaient une allure bouffie, incapable de mouvements complexes. Il était impossible de lui donner un âge, mais le laisser-aller général dans lequel il se morfondait me laissait penser qu’il était surement plus jeune que ce que je pensais.
« Viens t’asseoir à côté de moi », me dit-il. Je m’exécutai. « Alors, ça s’est bien passé, tu es satisfait de tes choix pour le moment ?
- Je ne sais pas, il faut que j’y réfléchisse. »
Je ne sais pour quelle raison mais j’avais envie de me confier à lui, le manque de politesse dont j’avais souffert depuis si longtemps et à laquelle je m’étais habitué me le faisait paraître d’autant plus amical, et je m’étais assis à côté de lui avec espoir.
« C’est bien dommage, tu vas devoir faire avec toute ta vie. Moi je suis là pour décider de t’aider à t’orienter sur un troisième point, le plus décisif : quel est ton bonheur ?
- ... Je ne sais pas, je ne comprends pas
- Ne t’en fais pas, tu t’y feras, comme tout le monde, me dit-il d’un air moqueur. Dis-moi, est-ce qu’il y a quelque chose qui te rend heureux, n’importe quoi ? Quelque chose qui t’anime et pour lequel tu serais prêt à te lever tous les matins ?
- Oui, enfin non, pas vraiment, je n’en ai aucune idée
- Très bien, alors voilà comment ça va se passer : tu ne seras jamais réellement heureux, mais tu te satisferas des plaisirs simples. Tu auras une famille qui te donnera un sentiment de devoir accompli, même si au fond de toi tu sentiras que quelque chose manque, et c’est pour cette raison que tu tromperas ta femme. Tu auras honte de ton métier mais tu te diras qu’après tout il faut bien gagner de l’argent pour vivre, et que tu es moins à plaindre que certains. Et puis, quand ça n’ira vraiment pas bien, tu auras toujours l’alcool comme refuge. Ça commencera doucement, juste un petit verre de vin en rentrant d’une longue journée, tu l’auras bien mérité après tout. Puis ce verre de vin en deviendra deux, puis trois, puis la bouteille entière, et tu ne seras plus sobre évidemment, tu enchaineras les verres pour oublier la cuite de la veille. Malgré les supplications de ta femme et de tes enfants tu ne voudras pas reconnaitre ton alcoolisme, tu le confondras avec ta définition du bonheur. Puis un jour finalement tu prendras la route après une soirée très arrosée, et tu auras un accident. Voilà. C’est tout. Tu veux continuer à regarder la télé avec moi ? »
Extrêmement troublé par son monologue, je refusai son invitation avec embarras. Il se retourna alors et ne me prêta plus aucune attention, dandinant légèrement devant l’écran éteint avec excitation, y voyant probablement une émission que son imagination débordante créait de toute pièce. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il avait voulu dire, comment pouvais-je d’ailleurs croire une pareille homélie ? Chacun de ces mots m’avaient fait l’effet d’un coup de poignard planté dans mon dos, sectionnant les nerfs de ma révolte et me laissant tétraplégique de toute volonté. L’avenir qu’il m’avait prédit me terrifiait, et bien que ma logique refusât de croire à pareille prédiction, je restais ahuri par ses paroles, était-il possible qu’il eut raison ? Non, je ne pouvais pas l’accepter, la divination était une charlatanerie, et rien de ce qu’il m’avait annoncé n’avait de réalité tangible. D’ailleurs j’étais certains d’arriver à trouver mon bonheur personnel, et que la situation dans laquelle j’allais me retrouver allait finir par me satisfaire pleinement, j’étais venu pour ça après tout ! Je ne m’attendais pas à ce que tout soit parfait, mais je me sentais capable de surmonter les épreuves, et même si ce qu’il avait auguré était vrai, eh bien je m’en sortirais, je trouverais une solution. Et puis si malgré tous mes efforts cela arrivait quand même, tant pis, cela arriverait, mais ça ne serait pas parce que quelqu’un l’avait décidé pour moi mais de mon plein gré. J’avais peut-être accepté sans rien dire ce que l’on m’avait imposé précédemment, mais je ne pouvais faire de même cette fois-ci, je me sentis le devoir de me révolter et de me libérer des chaines qu’on venait de forcer autour de mes chevilles. Je m’approchai alors résolument du prophète maudit, mais chaque pas s’engluait de plus en plus dans le sol, comme s’il s’était soudain transformé en sables mouvant infranchissable, protégeant le canapé de ses pièges retords. En effet, plus le conflit se rapprochait, plus mon esprit, par une couardise inavouée que je m’appelais illusoirement « raison », me convainquait de l’inutilité de ma démarche, et je me ravisai bientôt, prétextant d’un désintérêt pour la chose, excuse qui arrivait à peine à me cacher superficiellement la réalité que je me refusais à affronter.
Pendant que je me démenais à faire survivre l’illusion de choix qui dépérissait drastiquement dans ma conscience, je dus prendre congé de mon sermonneur, et je sortis par une porte opposée à celle par laquelle j’étais entré. Je me trouvais alors dans un hall, aussi grand que celui par lequel j’étais arrivé. Des groupes de personnes se tenaient là, en une expression de joie mêlée d’appréhension. A la place des murs impersonnels qui m’avaient reçu à la sortie du train, de larges banderoles colorées arborant des mots encourageants, félicitations et autre bienvenue, m’accueillaient d’une atmosphère chaleureuse et excentrique. Je compris alors que mes épreuves étaient terminées, j’étais enfin passé de l’autre côté, et plus rien ne me séparait de mon but, qui se présentait dans toute son immensité devant moi. Alors mon cœur s’emplit de joie, toutes les peurs et réticences que j’avais pu avoir disparurent d’un seul coup, tels des cauchemars lointains dont l’on se souvient quelques années plus tard avec amusement. Malgré tout je sentais au fond de moi que ces cauchemars étaient bien réels et que j’aurais à leur faire face bientôt, et mon cœur s’emplit d’une mélancolie que je me refusais à admettre. J’essuyai alors une larme de joie d’une main tremblante.de peur, puis je fis mes premiers pas dans ce monde pleins de promesses inéluctables.
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