Le chemin des rêves égarés - Partie 1

il y a
9 min
34
lectures
2

Je suis un étudiant de 21 ans, et j'ai toujours aimé lire, écrire, et les arts en général. Depuis l'année dernière j'ai décidé de me lancer plus sérieusement dans l'écriture, je me suis  [+]

Nous arrivions enfin au pied de ces montagnes impénétrables qui surplombaient notre horizon depuis déjà plusieurs jours, colosses de granit effrayants à la rigidité immuable. Au-delà de ces cimes impénétrables se trouvaient l’avenir, notre avenir, celui dont nous avions entendu parler depuis notre plus tendre enfance, qui devait être pour nous l’unique voie possible vers une rédemption certaine et un bonheur absolu. Malgré tout une certaine déception s’empara de moi lorsque nous atteignîmes la gare précédant l’entrée du tunnel, simple quai grisâtre et croulant, abrité par une verrière dont seule l’armature, squelette fossilisé d’une gloire passée, tenait encore debout. Les groupes précédents s’amoncelaient en essaims disparates autour des rares sources de chaleur, et semblaient agoniser d’un commun accord, semblable à la moelle épinière d’une gigantesque créature aux ramifications grotesques et indolentes. Bientôt nous ferions partie de cette créature, et nous attendrions notre tour, notre chance de monter dans le train qui nous mènerait de l’autre côté.
A peine arrivés, les accompagnateurs nous rassemblèrent autour d’eux, et leur chef prit la parole :
« C’est ici que notre voyage se termine, mais le vôtre ne fait que commencer. Derrière ces montagnes se trouve votre objectif, ne le perdez pas de vue où vous risquez le pire. Le train passe tous les jours et il prend un certain nombre de voyageurs, si vous vous en sortez bien vous en ferez partie très vite. Ce train est le seul et unique moyen de passer de l’autre côté ! Je suppose que certains d’entre vous ont entendu parler de certaines légendes, de soi-disant chemins qui permettraient de traverser ces montagnes à pied, et peut-être même que vous y avez cru, mais je vous le dis, tout cela est faux ! Le seul moyen de passer est ce tunnel, et pour ceux qui s’imaginent pouvoir tenter l’aventure et être plus fort que les autres, sachez que personne n’est jamais revenu de ces montagnes. Je sais que ce que vous vous apprêtez à vivre est particulièrement dur, mais si jamais vous hésitez juste réfléchissez-y : est-ce vraiment une raison pour aller s’aventurer vers une mort certaine, d’y aller se suicider ? »
A ces mots, je sentis Victor esquisser un haussement d’épaule sur mon flanc droit. Je connaissais son ambition de s’échapper et de tracer sa propre voie, ambition dont j’avais essayé de le dissuader depuis toujours, mais bien qu’étant mon ami le plus cher, Victor était tout ce que je n’étais pas, courageux, indépendant, libre, et il était impossible de lui faire entendre raison quand il avait une idée en tête. Les accompagnateurs s’en étaient d’ailleurs très bien rendu compte, exerçant une pression psychologique et physique sur sa personne d’une intensité rare, que la plupart d’entre nous n’aurait pas supporté plus de deux ou trois jours. Malgré tout je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine admiration vis-à-vis de mon compagnon, et j’avais souvent convoité son extraordinaire personnalité au cours de notre longue amitié. Il se pencha alors discrètement vers moi et me chuchota à l’oreille « mensonges ». Ces quelques syllabes suffirent à provoquer un frissonnement dans tout mon corps, haruspice interne me prévenant d’un destin funeste et essayant de m’écarter de dangers certains qu’il m’y ferait confronter. Victor, quant à lui, arborait ce demi-sourire narquois qui m’était si familier, et dont personne n’avait jamais réussi à l’en faire débarrasser. Le cérémonial improvisé se termina aussi vite qu’il avait commencé, et notre groupe se divisa en paquets disparates, débris d’une unité artificielle prenant chacun une direction différente et opposée, afin de s’assurer que l’ensemble ne se reforme plus jamais. Je suivis alors Victor, qui se dirigeait déjà d’un pas assuré vers un des endroits le plus convoité de la gare.
C’était un simulacre de préau, abrité par l’unique verrière encore en place, bien qu’aussi noire et impénétrable que le trou béant formé par l’entrée du tunnel, situé à seulement cinquante mètres de là. Une centaine de corps inertes s’y agglutinaient déjà, se débattant faiblement pour maintenir une place la plus proche possible de ce qui semblait être un poêle, visiblement inactif depuis de longues années, mais dont la simple présence devait rappeler à ces hères un passé plus confortable où l’espoir était encore permis. Malgré tout il nous fut facile de dégager un espace suffisamment grand pour s’installer aisément, les corps velléitaires roulant sous l’impulsion de nos talonnades comme de vieux bibelots sans valeurs. J’avais entendu parler de cet endroit de nombreuses fois, et je savais que l’attente du train rédempteur était une des épreuves les plus difficiles qu’un homme pouvait être amené à vivre, mais je ne pus m’empêcher d’être horrifié devant ce spectacle funeste, cette pantomime morbide à laquelle je m’apprêtais à devenir un figurant. Je contemplai ce désastre d’un air hébété, puis sous les réprimandes de Victor je commençai à m’installer à même le sol, en essayant de me ménager l’espace le plus confortable possible. Soudain je sentis une chose s’accrocher à mon pantalon, et je me retournai en poussant un cri, pour faire face à ce qui semblait être un homme. Il était à moitié nu, cependant la crasse qui le recouvrait entièrement telle une carapace monstrueuse ne permettait pas de lui donner un âge exact, bien que je supposasse qu’il soit approximativement du mien. Ses yeux vitreux me passaient à travers comme si j’eusse été seulement une ombre, et sa bouche, tordue en un rictus inhumain, semblait implorer une fin à ses souffrances qu’elle ne supportait plus, et demander pardon du simple fait de son existence. Je repoussai alors du pied cette vision d’horreur, une horreur que je n’osais pas encore regarder en face, car je savais qu’elle m’accueillerait en son sein comme elle avait accueilli des milliers d’autres avant moi, et que je n’y réchapperais que dans la honte et le mensonge constant d’un espoir exalté, dont l’issue, que je n’entrevoyais pas encore, pourrait n’être qu’une déception amère.
« Je pars en repérage dès ce soir », m’avais prévenu Victor, et il s’y était évidemment tenu. Il était déjà cinq heures et il n’était pas encore revenu. Je commençai à sérieusement m’inquiéter, pas par peur pour mon ami, que je voyais comme une statue de marbre, inébranlable et inattaquable, mais par pur égoïsme, par crainte que Victor soit parti définitivement en me laissant là, au milieu des pestiférés. Après tout il en était bien capable, moi qui l’avais toujours freiné dans tout, qui le suivait sans jamais lui apporter plus que ce qu’il avait déjà, peut-être qu’il voulait se débarrasser de moi depuis longtemps et qu’il avait trouvé en cette excuse une occasion parfaite. Cependant, alors que je me complaisais dans cette autocritique abusive mais rassurante, puisqu’elle me permettait d’oublier simplement les vérités bien plus tangibles et urgentes qu’étaient celles qui m’empêchaient d’agir en mon propre nom, je sentis une présence près de moi. Il était là, souriant dans la pénombre semblable à un enfant bravant les interdits parentaux par pur désir de rébellion.
« J’ai trouvé un chemin qui permet de fuir ce bourbier, on partira demain pendant la nuit, pour que personne ne puisse nous voir.
- Tu es fou, tu as entendu ce qu’ils ont dit tout à l’heure, c’est trop dangereux ! Laisse-moi dormir. »
Je me retournai, coupant court à la discussion, mais je ne pus fermer l’œil du peu de nuit qu’il me restait, terrifié à l’idée de pouvoir être embarqué dans une aventure qui me semblait en tout point désastreuse et à laquelle je ne pouvais entrevoir de fin heureuse. Non, décidément, cette fois je n’allais pas le suivre dans ses imprudences rocambolesques, c’est lui qui allait m’écouter et faire ce que je disais ! J’espérai pouvoir le convaincre de rester, mais malgré toute ma bonne volonté, je savais au fond de moi que cela était inutile, non pas seulement à cause de l’entêtement de mon ami, mais aussi parce que je sentais ma propre raison hésiter, je ne pouvais m’empêcher de douter d’une solution qui ne me semblait pas personnelle, qui m’avait été imposée comme l’on impose à l’enfant rebelle une règle qu’il ne peut comprendre, n’ayant pas l’expérience de la société qui la lui commandait. J’avais beau me convaincre du contraire, je savais qu’au fond il n’avait pas tort, et mon admiration pour lui étant bien plus grande que mon propre courage, je réalisai que je ne serais jamais capable de lui tenir tête, et que je ne le ferais pas plus le lendemain que je n’avais osé le faire cette nuit.
Le jour suivant se déroula sans que l’on ne reparle de son projet fou, et les heures défilaient comme des jours dans cette atmosphère étouffante à laquelle nous prenions de plus en plus part, devenant lentement ce que nous avions rejeté avec tant de conviction à notre arrivée. L’attente devenait une obsession, et annexait dans nos esprits les territoires auparavant détenus par notre intellect et notre décence morale dans une bataille à sens unique à l’issue inévitable. La faim dépossédait nos corps de leur force vitale, nous réduisant à un état quasi-végétatifs ou les mouvements ne servaient plus qu’à empêcher une douleur trop grande, pour peu que cette dernière ne semblât pas surmontable sans sacrifices trop élevés. Cependant un évènement notoire vint ébranler grandement le calme général vers la fin de la matinée : un train arrivât en gare.
La première chose que l’on put apercevoir, bien qu’elle m’échappât au premier abord, fut une colonne de fumée noire qui s’élevait tel un auspice funeste dans le ciel pour venir l’entacher de sa néfaste signification. Aussitôt qu’il fut visible, un bruit inhumain, sorte de beuglement de désespoir mêlé de fureur impitoyable, s’éleva de la foule comme une seule voix, menaçante, terrifiante, semblant vouloir n’amener que destruction à elle-même et ce qui l’entourait. Les morts se mirent alors à se mouvoir d’un bloc, et, marchant sur les quelques retardataires, corps trop faibles pour se maintenir debout assez longtemps, s’agglutinèrent sur les quais, se battant pour être au plus près des rails rédempteurs. Après une bonne vingtaine de minute, la locomotive, un de ces vieux modèles hideux d’au moins cinquante ans, dont personne n’aurait pu croire qu’il marchait encore s’il n’était pas confronté au fait lui-même, arrivât au niveau des premières hordes de désespérés, qui commencèrent aussitôt à frapper de toutes leur force sur le flanc de la machine. Enfin le train s’arrêtât, et les portes de la douzaine de wagons qui le composaient s’ouvrirent de concert. Aussitôt des hommes, armés de longues matraques et d’armures intégrales, aux allures de milice despotique, sortirent des compartiments et dispersèrent la foule haineuse, qui tentait quant à elle de forcer le passage sans se soucier des coups qui lui étaient portés. Seuls certains chanceux arrivaient à se séparer de la marée humaine qui assaillait les portes, et entraient enfin dans les compartiments salvateurs, idylles utopiques enfin réalisés, et malgré leur visage tuméfié et monstrueux, ils esquissaient un sourire douloureux, plein d’extase et de défiance, tournant le dos à un passé humiliant aussi vite que s’il s’était agi d’une amourette de vacances gênante ou d’un passage maladif désagréable. Ce spectacle abominable sembla durer une éternité, bien qu’en réalité il ne se fusse pas passé plus de dix minutes avant que les portes ne se refermassent sur des wagons peu remplis, n’ayant accueilli en leur sein qu’une centaine de misérables chacun. Puis le train repartit enfin, en direction du tunnel, et il disparut très vite dans l’inconnu que nous cachait le trou béant en face de nous. Alors la foule se calma, et les frelons redevinrent larves, reprenant leur position inerte et languissante sans se soucier des pauvres accidentés, des victimes affaiblies qui avaient été piétinées durant la mêlée et qui ne respiraient quasiment plus.
Je m’étais tenu à l’écart de cette vision apocalyptique pendant toute sa durée, horrifié, et la perspective de suivre Victor ne me parut jamais plus aussi grande que pendant les instants qui suivirent l’évènement. Alors que j’allai reprendre ma place durement gagnée, je le retrouvai, se prélassant avec insouciance, comme s’il venait d’assister à un vaudeville particulièrement divertissant.
« Alors, tu as enfin décidé de ce que tu voulais faire ? Tu viens avec moi ou non ? Je te préviens c’est ta dernière chance, je pars bientôt.
- Non ne pars pas s’il-te-plait, tu sais bien que c’est une folie, sois raisonnable je t’en prie, reste avec moi
- Parce que tu penses que rester ici c’est raisonnable ? Tu as bien vu comment ça se passait, et ça te semble toujours la meilleure solution ? Non, je préfère encore mieux essayer de trouver mon propre chemin même si cela demande plus d’efforts plutôt que de participer à cette mascarade sans queue ni tête ! Maintenant tu fais ce que tu veux, je ne t’oblige à rien, mais décide-toi vite parce que dans cinq minutes ce sera trop tard, je dois absolument y aller maintenant. »
Ces cinq minutes durèrent des heures dans mon esprit lancinant, qui n’arrivait plus à démêler le pour du contre et qui s’était empli d’une indécision vaporeuse, m’empêchant toute forme de réflexion construite et me clouant dans un immobilisme apathique contre lequel j’étais totalement impuissant. Que devais-je faire ? Devais-je suivre mon ami, sortir de cet enfer dans lequel je m’étais plongé et tenter tant bien que mal de passer par mes propres moyens ? Non c’eut été une folie, il n’y avait rien de bon dans ses hauteurs puisque personne n’en était revenu. Mais si je restais ici, que m’arriverait-il ? Aurai-je à me mêler à ces êtres qui me dégoûtaient au plus haut point, deviendrai-je un des leurs ? Peut-être qu’après tout cette souffrance était nécessaire, et qu’au moins la certitude de traverser la maudite montagne était assuré grâce à cela, peut-être que ce n’était qu’un mal pour un bien ? Enfin pourrai-je jamais oublier l’humiliation que signifiait de se battre pour entrer dans ce maudit train, comment pourrai-je vivre avec cette pensée pour le restant de mes jours ? Je ne pouvais me faire à l’idée qu’une telle option était envisageable, ne sachant alors pas encore que la honte, de tous les sentiments, était le plus éphémère, et que l’homme qui jadis en a souffert comme d’un affront impardonnable a cette capacité de l’enterrer dans le tréfond de ses souvenirs une fois que celle-ci n’apporte plus de douleur immédiate.
Alors que mon cerveau se perdait dans ces pensées douloureuse, dédale contradictoire et sans issue, je me retournai de nouveau. Victor était parti. C’était trop tard. Je me sentis alors désespérément démuni et honteux, honteux de ne pas avoir su quoi faire, honteux d’avoir abandonné mon ami à sa destinée et de ne pas lui avoir fait plus confiance. Encore une fois j’avais été faible, n’osant pas s’engager dans une voie ou dans l’autre par peur des conséquences, attendant seulement de subir mon destin plutôt que de le prendre en main, et je me reprochai mon indécision, mon incapacité au courage. De nouveau je ne fermai pas l’œil de la nuit, essayant tant bien que mal de me convaincre que j’avais pris la bonne décision, que Victor était décidément fou et que le risque était bien trop grand en le suivant. Mais toujours cette même hésitation venait me torturer, et je pensais que je venais là de perdre la seule chance que l’on ne m’avait jamais offerte de vivre, de me défendre contre un monde qui ne voulais pas de moi tel que je l’étais, mais tel qu’une morale impersonnelle et inégalitaire me considérait comme le plus utile à un effort commun sans autre but que le maintien de sa propre médiocrité. Enfin le jour se levai lorsque je finis par m’endormir d’un sommeil agité, et les rayons du soleil vinrent caresser ma peau avec tendresse, comme s’ils avaient voulu me réconforter de mes meurtrissures les plus profondes, anéantissant du même coup toutes mes illusions de révoltes avortées.
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !