Le chemin des mûriers

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Pourquoi cet avatar ? Parce que, quand j'écris, je souris.

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Je me baladais avec Miranda. Cette nana était incroyable. C'était la fille du propriétaire du gîte. Mes parents, cet été, avaient mis le cap sur la Lozère. Une copine de maman lui avait conseillé Langogne, en Margeride, à l'est du département.
— Si tu savais les bons moments que j'ai passés, là-bas, avec mon mari... Il me foutait une paix royale, toujours en randonnée ou à la pêche, quand il ne jouait pas aux boules. Moi, je bouquinais et cuisinais. Je suis une femme d'intérieur uniquement pendant les vacances. Je ne fais rien comme les autres. Et puis, tu verras, il y a des mûriers dans les bois. J'ai fait des tartes à tomber par terre. Nous rentrions à la maison avec quelques kilos superflus. 
Papa avait été ravi d'apprendre qu'il y avait une rivière très poissonneuse, à proximité, l'Allier. Il pêchait en mer, mais il n'avait rien contre les poissons d'eau douce, au contraire. Il disait que les truites avaient beaucoup de personnalité, en plus d'être belles à regarder. Il en parlait comme si c'étaient des femmes. Il n'en ferrait plus depuis qu'il avait rencontré maman.
Miranda m'avait entraîné sur un chemin de randonnée bordé de genêts. Leur odeur âcre me faisait tousser et elle haussait les épaules, méprisante. Elle s'arrêtait souvent pour me montrer un petit insecte noir.
— C'est un bousier. 
— On dirait une olive noire sur pattes. 
— T'es con ! Tu vois, s'il n'y avait pas ces insectes, notre planète serait couverte de merde. Alors interdiction de les écraser ! Compris ? Tu marches en regardant par terre, ça t'évitera de me reluquer les fesses. 
Son franc-parler m'amusait. C'était un garçon manqué, avec ses cheveux très courts et roux, mais elle avait au fond de son regard vert, une lueur attestant qu'elle était surtout une femme en devenir.
C'est elle qui nous a donnés les clefs lorsque nous sommes arrivés. J'ai immédiatement remarqué son style très particulier. Comment faire autrement ? Elle était vêtue d'une salopette. Nous avions rendez-vous devant le gîte. Une maison en pierre, à l'écart de Langogne dont nous apercevions, au-dessus des toits, le clocher de l'église.
— Son papa aime bien déléguer, apparemment, avait dit maman dans un grand sourire.
Il s'était pointé dans la soirée, pour nous saluer.
— Je n'ai pas pu venir, tout à l'heure. J'ai d'autres gîtes, mais pas ici. Vous avez fait la connaissance de ma fille. C'est bien. C'est un bon début. Soyez les bienvenus à Langogne. 
Il était très sympa.

— Tu ne m'as pas dit. Vous avez trouvé le gîte de papa comment ? 
— Sur Internet. Sinon, c'est une amie de ma mère qui nous a parlé de Langogne en des termes élogieux. Elle est allée à l'hôtel. 
— Et pas vous... 
— Ma mère a l'habitude de tout régenter dans une maison. 
Miranda marchait cinq pas devant moi. Elle n'était pas logique. Elle ne voulait pas que je lui reluque les fesses et s'exposait, sous prétexte qu'elle préservait une espèce. Elle se retournait sans cesse, comme pour vérifier si je n'essayais point de venir à sa hauteur. Dix minutes plus tôt, elle me laissait la rattraper pour me montrer les bousiers qui traversaient le chemin, tels des mulots traversant un ruisseau. Je me suis dit qu'elle n'avait pas confiance, qu'elle craignait que je n'écrase ses petits protégés. Me précéder lui permettait de leur indiquer qu'ils étaient en danger, qu'il fallait fuir, car j'étais un méchant citadin qui ne respectait pas la nature, et piétinait les innocentes bestioles pour le plaisir de tuer. J'avais été à deux doigts de lui balancer une vanne sur la ressemblance des bousiers avec les cafards de nos villes, mais elle me plaisait tellement que je l'avais épargnée. Par la même occasion, j'avais évité son courroux que je devinais tonitruant.
Oui, je détestais les filles trop maquillées et qui s'habillent comme des stars de cinéma, alors que leur seul talent, c'est la distribution d'œillades qui les font surtout grimacer.

***

J'avais toujours rêvé, malgré mon jeune âge, de rencontrer une fille simple, qui parlait comme moi, s'habillait comme un mec, mais, une fois nue, dévoilait la grâce d'une femme douce et intimidante.
La première nuit, entre de beaux draps bleu ciel, j'avais rêvé, au sens moins figuré, qu'elle n'était pas insensible à mon charme slave – papa avait de lointains parents cosaques. Nous nous étions quittés, trois heures plus tôt, alors que le crépuscule embrassait la Margeride qui s'endormirait, comme chaque soir, après qu'il lui avait raconté une belle histoire. Miranda m'avait embrassé sur la joue, mais il m'avait bien semblé que si j'avais dérapé, quelques centimètres sur la gauche, elle aurait râlé du bout des lèvres.
Elle m'avait donné rendez-vous, le lendemain matin, sur le chemin des mûriers. Elle avait dessiné, dans la terre, au moyen d'un bâton ramassé sous un noisetier, l'itinéraire pour y parvenir.
— Tu sors du gîte, tu continues tout droit sur deux cents mètres. Il y a un pont, là, sur l'Allier. Il faut le savoir qu'il y a une rivière, derrière la barrière d'ajoncs. Après l'avoir franchi, c'est le premier sentier à droite. 
— Tu t'exprimes bien quand tu veux. 
La sensation qu'elle indiquait le chemin le plus court à un chauffeur de taxi.
— Et il y a quoi d'intéressant sur ce chemin des mûriers ? 
— Tu verras. 
J'avais failli lui demander de ne pas s'habiller comme une fille – j'ignorais encore que c'était dans sa nature, d'enfiler une salopette. Un rempart dressé face à la meute de mâles en rut ? Je me suis ébroué en poussant la porte du gîte. Pourquoi changerait-elle de style, subitement ? Pour me déplaire ?
La minijupe ne m'avait jamais obsédé. Je préférais les deux lucarnes au grenier que le soupirail à la cave. Et elle avait de si beaux yeux...
Pendant le souper, tandis que mes parents se racontaient leurs journées, j'ai revécu la mienne, point par point, en silence. J'eus la prétention de croire que je ne lui étais pas indifférent. Il y avait eu des signaux.
Cette nuit-là, j'ai rêvé que le pont s'effondrait à la suite d'une crue de l'Allier, et que j'étais dans l'incapacité de rejoindre Miranda sur l'autre rive. Elle avait écarté les ajoncs, se montrant vêtue d'une minijupe.
— Tu es venue malgré la pluie ? 
— Toi aussi, apparemment. 
Et elle s'était jetée à l'eau pour me rejoindre. Je me suis réveillé au moment où elle était emportée par le courant. Le cri que j'avais poussé...

J'avais été songeur, ce matin-là, dans mon lit. Et défaitiste. Des oiseaux accompagnaient pourtant ma pensée sur un air de flûte. Un orchestre de flûtes interprétant une même chanson, celle de la nature saluant aux premiers applaudissements de l'aube.
— Elle va te bizuter. C'est un rendez-vous bidon. Tu t'es fait des idées. Elle s'en fout de toi. Le coup de foudre n'existe pas. 
Quand nous étions arrivés, deux jours plus tôt, elle était venue directement vers moi avant d'obliquer pour s'adresser à mon père pendant que ma mère s'appliquait à bien garer la voiture. Maman avait conduit durant la seconde partie du parcours – papa s'était tapé l'A7 jusqu'à Montélimar avec le sourire.
Avait-elle eu une pulsion, cette demoiselle étrangement vêtue, et dont le regard reflétait des lagons qu'elle n'avait, probablement, jamais admirée sous le soleil ?

Quatre heures de route. La première fois que nous partions si loin pour des vacances d'été.
J'avais besoin de me défouler, car, dans dix jours, retour au lycée. Miranda tombait bien. Elle me faisait oublier que les vacances, c'est comme la vie, il y a un début et une fin.
J'ai lambiné devant mon bol de café, et trempé mes tartines comme filmé au ralenti. Je crois bien que j'avais le trac. Pire qu'un examen. C'était aujourd'hui ou jamais. Les temps ont changé : aujourd'hui, le premier baiser arrive à cheval, pas à pied.
Mon père s'inquiéta.
— Un problème, fils ? 
— Non, non. 
— Je faisais la même gueule avant de sortir avec ma première fiancée. 
— Laisse-le tranquille ! avait dit maman, comme si elle avait tout compris.
Ils ne m'avaient même pas demandé où j'allais. Ils avaient confiance. Moi, je savais que papa avait programmé une partie de pêche – je ne risquais pas de me tromper – et maman prévu de se rendre au marché. Elle nous ramènerait des produits locaux.
Je n'ai pas cru bon de me faire beau. J'ai quitté le gîte après papa. Maman me fit longtemps coucou de la main, comme sur un quai de gare, dans un film de Lelouch. Sa copine avait eu une chouette idée. La Lozère commençait à me plaire.

***

— Tu aurais pu venir me chercher au gîte. 
— J'en connais qui auraient jasé, dans le quartier. 
J'aurais bien aimé, moi, avais-je pensé.
L'Allier coulait mollement, et les galets dansaient dans le courant. J'ai pensé à mon père, en train de taquiner la truite, en amont. Miranda m'attendait de l'autre côté du pont, dans sa tenue habituelle. Je me suis dit qu'elle était pressée de me voir.
Pas de bises, rien. D'habitude, c'est quatre, à la campagne, non ? Elle ne m'avait même pas paru contente que je sois là, presque à l'heure. Elle avait été encore plus en avance, que moi. C'était un signe, oui.
— Alors, ce chemin des mûriers... 
— Viens ! Je vais te montrer quelque chose que tu n'oublieras jamais. 
Nous bifurquâmes sur la droite. Cette fois, j'eus la permission de marcher à ses côtés, et sans regarder par terre.
— Il n'y a pas de bousiers, sur ce sentier ? 
J'avais failli sortir la phrase qui aurait tout gâché.
Je me suis imaginé entendant des craquements de carapaces sous mes pas. C'étaient peut-être des escargots.
Je me suis ébroué mentalement et j'ai senti la main de Miranda se glisser dans la mienne. Mon cœur s'est mis au galop. Au triple galop. Non, je ne rêvais pas. Elle m'entraîna au milieu de ronciers. Des mûriers. Une mer de mûriers. Nous avions déserté le chemin et enjambions des souches d'arbres fraîchement tronçonnés. Un seul était resté debout, et c'est vers lui qu'elle se dirigeait. Des racines affleuraient, et elle fit très attention à ne pas se prendre les pieds. Les entorses volent bas quand on est distrait, au cœur de la nature. Elle me lâcha la main.
— Si tu tombes, je préfère ne pas te suivre. 
Elle éclata d'un rire cristallin, que j'entendais pour la première fois, et cessa brusquement. Son bras droit se tendit et son index se déplia. Elle me montrait quelque chose gravé dans l'écorce.
— Rapproche-toi ! 
Et je vis.
Gravé dans l'écorce, le classique cœur percé d'une flèche et encerclant deux prénoms accompagnés d'une promesse : « Franck et Miranda, pour la vie. »
— Je crois qu'on parle de nous. 
La plus improbable des coïncidences.
Encore un signe.
J'allais réagir, fébrile, lorsque ses lèvres s'emparèrent des miennes, me faisant fondre tel un morceau de beurre laissé au soleil, sur le rebord d'une fenêtre.
Ce jour-là, je suis devenu quelqu'un d'autre.

***

Le petit cimetière de Langogne m'accueillit dans un silence de fin du monde, ce matin-là. L'image, bien que sinistre, m'amusa. Je dus lutter pour effacer ce sourire de ma face où il risquait d'être mal interprété. Il y avait la veuve Buttin, non loin, qui priait devant le mausolée de sa famille nombreuse.
Moi aussi, je venais le plus tôt possible, tous les dimanches, pour être seul. C'était encore raté. J'ai déposé mon bouquet de genêts sur la tombe de Miranda après que les souvenirs ont déserté mes pensées.
Elle était partie alors que nous fêtions notre demi-siècle de mariage. Elle avait préparé avec amour une tarte aux mûres. Mûres que nous avions ramassées toujours au même endroit, au-delà du pont sur l'Allier.
J'ai longtemps béni la copine de ma mère pour nous avoir donnés l'idée de passer du bon temps, ici, à Langogne. J'y étais revenu, seul, plusieurs étés après que j'avais fait la connaissance de ma future épouse. Et nous en avons eu marre de nous téléphoner, de nous écrire. J'avais abandonné la ville de mes parents pour acheter une maison en Margeride. Ils avaient eu un point de chute idéal. Le papa de Miranda était devenu leur ami avant de...
Avant d'entrer dans notre famille, comme nous étions entrés dans la sienne.

Les oiseaux ont commencé à jouer de la flûte juste au moment où je quittais les lieux sur la pointe des pieds.
Miranda m'a rendu heureux. Je revois avec tristesse son beau regard vert éteint à jamais. Elle avait eu le bon goût de ne point mourir, le nez dans la tarte aux mûres. Elle l'avait ratée de peu. Le docteur a dit qu'elle a fait un AVC.
— Mais elle sourit, docteur. 
— C'est parce qu'elle a vécu heureuse. 
Elle avait été mise en bière vêtue de sa salopette.
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