Le chemin de la honte

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J'ai posé mes valises en Provence il y a déjà quelques années, et y ai retrouvé le pays magique de mon enfance. Petite, les contes et histoires extraordinaires ont bercé ma jeunesse. Je  [+]

Image de Été 2013
Il pleurait. Assis à même le sol, il pleurait. Il était sale, hirsute, et une barbe de huit jours assombrissait son visage. C'était un clochard. Un sans-abri, qui avait établi ses quartiers sur les marches de la vieille église, depuis le début de l'automne. Je l'avais vu bien des fois, tendant une main rougie et crevassée, dans l'espoir d'une pauvre pièce, ou, peut-être, tout simplement, d'un regard. Pourtant, cette fois-ci, mon cœur se serra à la vue de ce vieil homme qui pleurait à chaudes larmes sans même chercher à les dissimuler. Que pleurait-il, ce pauvre hère, qui sanglotait ainsi à fendre l'âme ?
Le lendemain, il était toujours là. Il ne pleurait plus, mais il y avait une telle tristesse sur son visage que je ne pus m'empêcher de me demander pourquoi tant de détresse se reflétait dans le bleu de ses yeux ? Je déposais doucement, presque timidement, une pièce au creux de sa main sale, et il me remercia d'un sourire mécanique, avant de détourner rapidement son regard, comme pour ne pas m'indisposer davantage. Il parut surpris, la première fois que je lui parlais. Il me dévisagea, étonné, avant de me répondre, d'une voix éraillée, qui ne devait pas beaucoup servir :
— B'jour, "m'dâme" !
Le lendemain, je déposais, à ses côtés, une part du gâteau que je venais de confectionner. Il regarda ce cadeau, l'air de dire : « C'est pour moi ? » avant de dissimuler bien vite son présent sous son manteau crasseux, comme s'il avait peur que je ne le lui reprenne.
Tels deux étrangers contraints d'emprunter la même route, lentement, nous nous apprivoisions. Finalement, je m'enhardis à lui adresser quelques banalités :
— Bonjour !... Il ne fait pas très chaud, aujourd'hui ! On voit bien que l'hiver est là.
Et il me répondait par onomatopées.
Ce jour-là, c'était un vrai temps du diable. Lorsque j'arrivais sur le parvis de l'église, le mistral soufflait et grondait comme une bande de chats en colère, et dans ses bourrasques, il me semblait entendre le gémissement des âmes damnées. Dans sa rage, il soulevait les feuilles mortes qui traînaient encore de-ci, de-là, pour les emporter, dans un tourbillon infernal, vers les cieux. Il hurlait et tempêtait, cognait aux portes et aux fenêtres, rebroussait le poil des chiens errants, qui, queues basses, s'efforçaient de fuir son courroux, et faisait presser le pas des rares passants qui se hâtaient de retourner vers la douce chaleur de leur foyer. Nous étions à quelques jours de Noël, et j'avais le cœur en fête des promesses à venir. Mais, lorsque je le vis, assis là, grelottant de froid, les lèvres bleuies, essayant, tant bien que mal, de résister aux rafales du vent, qui le faisaient tanguer comme un bateau un jour de tempête, toute la joie qui m'habitait tomba d'un seul coup. Et il me fit peine, ce pauvre homme, sans même un compagnon à quatre pattes pour lui tenir compagnie. Oui, il me fit peine. Il était là, tremblant et frissonnant, tenant, de ses mains glacées, le haut de son manteau afin de protéger son cou des morsures du froid, des mains qui ne portaient même pas de gants, et qui étaient plus rouges qu'une tomate en plein été. Je m'assis à ses côtés et lui dis, réellement inquiète :
— Vous ne pouvez pas rester là ! Avec ce froid, vous ne tiendrez pas. N'avez-vous donc nul endroit où aller ?
En claquant des dents, il me répondit, entre deux tremblements, tout en s'efforçant de raffermir sa voix :
— N... Non !
Je restais là, à le regarder trembler, son vieux manteau ne le protégeant guère du froid mordant de l'hiver. Brusquement, sans plus réfléchir, je m'écriais :
— Venez !
— O... Où ?
— Chez moi.
— Qu... Quoi ??
— Oui, venez donc chez moi ce soir. Avec ce temps, vous ne pouvez pas passer la nuit dehors. J'ai un petit studio qui n'a pas servi depuis bien longtemps, mais nous y mettrons le chauffage, et au moins, vous passerez cette nuit au chaud.
Il me dévisagea un long moment, cherchant, dans mon regard, à démêler le vrai du faux, le bon grain de l'ivraie. Puis, probablement parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il savait qu'il ne pourrait plus tenir bien longtemps sous ce mistral dément, il se leva. Péniblement, il déplia ses membres raidis par le froid, agita les bras, puis souffla dans ses mains glacées avant de demander :
— Alors... C'est où ?
D'un geste, j'indiquais le haut de la ruelle :
— Par là.
Nous cheminâmes en silence, puis j'ouvris la porte du studio. Il hésita un instant, puis il se décida et entra, tout en se frottant les mains l'une contre l'autre.
— Asseyez-vous, lui dis-je gauchement, en désignant le lit.
Lourdement, il s'assit, et ne bougea plus.
J'allumais le radiateur électrique, et déposais une lourde couette au pied du lit, avant d'ajouter :
— Je vous laisse vous installer. Je vais vous préparer à manger, et je reviens.
Je ne tardais pas à apporter une soupière fumante de soupe d'épeautre. J'avais rajouté, sur le plateau, du pain et du vin rouge, sans oublier une bonne part de tarte aux pommes. Il se tenait assis sur le lit, bien droit, comme un écolier le premier jour d'internat, mais lorsqu'il aperçut le plateau chargé de victuailles, une pointe d'excitation éclaira son regard, et il ne tint plus en place. Il souleva le couvercle de la soupière, humant avec délice le bon fumet qui en sortait. A mon tour, je m'assis sur le rebord du lit, et le regardait à la dérobée, tandis qu'il engloutissait déjà sa deuxième assiettée de soupe. Il avait dû être beau, dans sa jeunesse, mais les malheurs avaient marqué son visage : ses dents étaient gâtées par la malnutrition, de larges rides sillonnaient ses joues, tandis que de profondes pattes d'oies s'accrochaient à ses yeux pour lui donner un vieil air de parchemin oublié au fond d'un tiroir. Il sauça consciencieusement son assiette, découpant de larges tranches de pain qu'il avalait presque sans mâcher. Enfin repus, il marqua un temps d'arrêt, avant de tendre une main hésitante vers son dessert :
— C'est une vraie ?
Ne comprenant pas le sens de sa question, je répétais bêtement :
— Une vraie ?
— Oui, une vraie tarte aux pommes ? Pas une industrielle ?
— Oh... ! Bien sûr, que c'est une vraie. Je l'ai faite cet après-midi même.
Alors, avec un large sourire, il attrapa le gâteau et le regarda avec convoitise. Puis il le porta à son nez, et, comme un enfant, le respira, en fermant les yeux de bonheur, avant de le déguster à petites bouchées. Enfin, il repoussa son assiette et s'adossa à sa chaise. Alors qu'il me semblait s'être endormi, il me remercia d'une voix pâteuse :
— C'était vraiment délicieux, m'dâme. Un grand merci à vous. Votre tarte aux pommes, elle était merveilleuse. Je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon depuis... celles de ma mère.
Il avait dit cela avec un profond regret. J'osais :
— Il y a donc si longtemps que cela, que vous n'avez pas mangé les tartes aux pommes de votre maman ?
Il me regarda douloureusement, et son regard se voila, mais il ne répondit pas tout de suite. Enfin, au bout d'un temps infini, il se décida :
— Très longtemps, oui... Très très longtemps...
Un silence gêné s'installa entre nous. Je m'apprêtais à partir, lorsqu'il me demanda :
— Vous avez des enfants ?
— Oui, deux. J'ai un fils qui est ingénieur, et une fille qui est professeur de lettres. Ils habitent tous les deux à Marseille.
— Et vous les voyez souvent ?
— A chaque fois que je le peux ! D'ailleurs, je les attends d'ici peu pour fêter Noël en famille.
En m'entendant parler de Noël, il me sembla que j'avais brutalement ouvert une porte interdite, par où s'engouffrèrent ses démons intérieurs. Il se raidit et ferma les yeux, silencieux. N'osant interrompre le cours de ses souvenirs que je devinais douloureux, je me contentais de le regarder, sans rien dire. Puis, en toussotant, et parce que je commençais à trouver ce silence gênant, je demandais bêtement :
— Et vous, vous avez des enfants ? Une famille ?
Alors, soudainement, il explosa en lourds sanglots. De grosses larmes coulèrent le long de ses joues, avant de tomber en cascades sur ses genoux. Il se prit la tête entre ses mains, et il pleura. Comme un enfant noyé dans son chagrin. Comme un vieillard ployant sous sa peine. Ses épaules tressautaient, et entre deux hoquets, il me sembla qu'il disait :
— Pauvre de moi... ! Pauvre de moi... !
Je le regardais, sans rien dire. Longtemps, il resta ainsi, ses pleurs s'égrenant dans la petite pièce telle une mélopée funèbre. Puis il regarda par delà mon épaule, comme s'il voyait quelque fantôme du passé, et m'affirma :
— J'ai fait des choses terribles, ma brave dame. Si terribles que le Diable lui-même n'attend que mon dernier souffle pour m'emporter rôtir en enfer, car, sachez-le, j'ai damné mon âme...
Et tandis que dehors il gelait à pierre fendre et que la nuit étendait son manteau d'obscurité sur toute la Provence, il me conta la plus terrible, la plus misérable et la plus sordide de toutes les histoires qu'il me fut jamais donné d'entendre :
— Je n'ai pas été clochard toute ma vie, vous savez ? me confia-t-il. Lorsque j'étais jeune, j'avais un bon travail. J'étais chef cuisinier, vers Romans sur Isère. C'est ma mère, qui m'avait trouvé cet emploi. Mes parents étaient de bien braves gens, mais, à l'époque, j'étais si jeune et si égoïste, que je n'ai pas su voir cela.
Il reprit, après s'être versé un verre d'eau d'une main tremblante :
— Je quittais la maison sans un regard en arrière, et donnais très peu de mes nouvelles à ma famille. Puis, pour mon malheur, je rencontrais une femme qui était encore plus égoïste que moi. Pour ma propre perte, elle avait le verbe haut et clair. Elle parlait bien et présentait beau, et, par des artifices qui, à l'époque, me subjuguèrent, elle parvint à me faire croire que ma famille ne m'aimait pas, et que mes pauvres parents n'étaient que des miséreux, des moins que rien. Pauvre imbécile que j'étais, je la crus et... très vite, j'eus honte d'eux...
Il resta un long moment songeur, avant de reprendre d'une voix attristée :
— Moi, pauvre idiot, j'étais avec mes œillères plus larges qu'un âne, et je me persuadais que j'étais trop bien pour eux, et qu'ils ne méritaient pas mon amour. Pauvre imbécile ! Je ne savais pas alors, combien les strass et les paillettes pouvaient masquer la noirceur d'une âme. Je me fiançais, puis me mariais sans même inviter mes parents...
Je réprimais un « oh » scandalisé, tandis que, tout absorbé par son récit, il continuait :
— Très vite, ma femme, puis ma belle-mère me retournèrent contre ma famille, et je n'y vis que du feu. Emporté dans un tourbillon de folie que je n'analysais pas à l'époque, je fis, à mes parents, les pires des choses qu'un enfant puisse faire à sa famille...
Il s'arrêta, épuisé d'avoir tant parlé. Il ferma les yeux, et soupira longuement, effaçant, d'un doigt, les larmes qui recommençaient à couler. Puis il reprit :
— Mon père... il n'avait pas le cœur assez grand pour contenir tout l'amour qu'il portait à son fils. Mon père... il aurait donné sa vie pour moi. Mon père... il m'aimait, tout simplement. Et moi, le fils prodigue, moi, le fils dont mon père aurait tant voulu être fier, je n'ai même pas invité mes parents à mes fiançailles !
J'étais tout simplement horrifiée. Comment un enfant pouvait-il ainsi exclure ses parents des moments les plus importants de sa vie ? Je demandais :
— Mais... Vous n'avez jamais parlé de vos fiançailles à vos parents ?
— Oh, si ! Trois mois après. Nous avons tout de même fini par les inviter à manger pour leur annoncer la nouvelle. Et à la fin du repas, comme on lance un os à un chien, nous leur avons annoncé nos fiançailles. Oh, pauvre ! Jamais je n'oublierai le regard peiné de mon père ! Il m'a regardé longuement, sans rien dire, puis il a pris une longue inspiration, avant de déclarer, d'une voix déçue :
— C'est bien, fils. Je suis content pour vous.
Car il avait trop de tact, mon père, trop de pudeur, pour faire un esclandre et me balancer sa main en pleine figure ! Et moi, pauvre idiot, je n'ai pu que me dire, soulagé :
— Ouf ! Cela ne s'est pas si mal passé, après tout !
Puis nous commencèrent, ma fiancée et moi, à espacer nos visites à mes parents. Pire, ma pauvre dame ! Nous nous ingénions, à chaque visite, à trouver des motifs de discorde pour que cela se passe mal. J'ai honte, oui, j'ai honte de mon comportement. Ah, mes pauvres parents... A l'époque, je devais avoir le cœur bien sec et bien dur pour traiter ainsi ma propre famille !
Il m'était difficile d'imaginer une telle attitude venant de son propre enfant, mais néanmoins, j'affirmais :
— Et c'est ainsi que vous vous êtes brouillés !
Il ricana :
— Ah, m'dâme, s'il n'y avait eu que cela ! Mais non, même alors, les portes nous restaient encore ouvertes. Seulement, je leur ai fait pire. Bien pire ! La pire chose qu'un fils puisse faire à ses parents !
Il s'arrêta. Et je voyais combien les souvenirs qui remontaient étaient douloureux, à la limite du tolérable. Il soupira et reprit enfin, d'une voix tremblante :
— Mes parents n'étaient pas riches. Quand ils me faisaient des cadeaux, c'était plus avec le cœur qu'avec le porte-monnaie. Mais en ce temps là, voyez-vous, je n'avais pas encore compris que l'amour ne se mesurait pas à la valeur d'un cadeau...
Il éclata d'un rire sans joie, avant de poursuivre :
— Moins d'un an après nos fiançailles, nous nous marièrent. Mais nous n'invitèrent jamais mes parents, et je crois bien que, encore aujourd'hui, ils ne savent toujours pas que j'ai été marié... Hélas, ma femme ne tarda pas à s'ennuyer de son quotidien, et elle me trompa, avec un minable chef d'entreprise, qui brillait plus à ses yeux, que le pauvre cuisinier que j'étais alors. Mais en ce temps là, je l'aimais tellement que je ne tardais pas à lui pardonner, et à la laisser revenir à la maison. Et c'est là que la garce, qui était une manipulatrice née, a tissé sa toile autour de moi : pour me piéger, pour se faire entretenir sans avoir jamais besoin de travailler, elle me fit un enfant... ! Oui, elle, la femme si organisée qu'elle comptait le nombre de croquettes qu'elle distribuait à son chien, qui planifiait la moindre minute de sa vie, comme ces ordinateurs sans âmes qui calculent leurs algorithmes jour après jour, elle tomba enceinte, « par accident ». Et moi, pauvre idiot, je fonçais dans le panneau. Et ce que j'ai infligé à mes parents à cette époque là ne pouvait pas être plus immonde et plus abject.
Il s'arrêta, refusant d'aller plus loin dans sa confession, et je crus un instant que je ne saurais jamais le fin mot de l'histoire. Je me demandais pourtant quel acte encore plus vil, encore plus ignoble, il avait bien pu imposer à ses pauvres parents. Mais je n'osais le précipiter, et, sans bouger, sans même remuer un cil, j'attendis. Finalement, alors que la vieille comtoise de ma mère sonnait minuit, il continua :

– Je n'ai jamais parlé de mon mariage à mes parents, mais je leur ai tout de même annoncé la venue prochaine de notre bébé. Le jour de la naissance de ma petite fille... Oh, j'ai si honte !

Il éclata en sanglots, et il se passa un long moment avant qu'il ne puisse continuer d'une voix hachée :
— Je leur... Je leur ai... Je leur ai claqué la porte de la maternité au nez !
Je ne pus retenir une exclamation indignée :
— Quoi ?
— Oui, ma brave dame ! hoqueta-t-il, oui, j'ai fait cela, et bien pire encore. Vous ne pouvez même pas imaginer ! Lorsque je leur ai annoncé, par téléphone, la naissance de ma petite, ah, comme ils étaient heureux, les braves gens ! Je les entendais rire et s'exclamer, à l'autre bout du fil. Ma mère, d'une voix tremblante, demandait des nouvelles de la maman et du bébé, et mon père riait et pleurait à la fois, en s'écriant :
— Une fille ! C'est une fille ! Ma toute première petite fille ! Et il éclatait de rire comme un gosse...
Alors, sans plus attendre, et pour me faire la surprise de leur venue, ils sautèrent dans leur voiture et firent le long chemin de Nyons jusqu'à Romans, à la maternité. Seulement... Seulement, ils n'étaient pas prévus dans notre planning. Lorsqu'ils me téléphonèrent pour me dire qu'ils étaient aux portes de l'hôpital, je m'affolais, car mes beaux-parents étaient déjà avec la petite et ma femme, et je ne voulais absolument pas qu'ils se rencontrent.
— Mais pourquoi donc ? m'exclamais-je, tant il me semblait inconcevable qu'un jour de naissance, qui était un jour de grande joie, on n'ouvre pas grand les portes de son cœur afin de faire partager au monde entier son bonheur.
Il haussa les épaules :
— Parce que... Même encore aujourd'hui, je ne sais pas encore. Ma femme et moi avions planifié leur visite pour le lendemain, vous comprenez ?... De les voir arriver ainsi, à l'improviste, le sourire aux lèvres et le cœur empli d'amour, les bras chargés de cadeaux... Cela me parut... déplacé. C'était la journée de mes beaux-parents, pas la leur ! Alors... Je leur ai fermé les portes de la maternité. Je les ai repoussés. Je leur ai même dit que leur présence était indésirable, et que, vraiment, puisqu'ils insistaient tant, ils ne pourraient venir que dans l'après-midi, mais pas avant. C'était l'heure du déjeuner, et sans la moindre once de regret, je les ai plantés là. Cette journée là, cette journée, qui aurait dû être synonyme de joie et de bonheur, ils ont mangé un morceau de pain acheté en toute hâte, sur le bord d'une route, tandis qu'il pleuvait à verse et que ma pauvre grand-mère pleurait à chaudes larmes en tentant de se protéger du froid et de la pluie qui la pénétraient moins profondément que l'immense chagrin qui la submergeait.
Je ne pus m'empêcher de m'exclamer :
— Mais quel mons...
Avant de m'arrêter net dans ma phrase, qu'il continua avec un sourire sans joie :
— Quel monstre est capable d'une telle atrocité ? C'est cela, que vous voulez dire ?
Je le regardais sans broncher, avec un regard chargé d'effroi, tout en m'imaginant ce que moi-même, j'aurais pu ressentir si l'un de mes enfants m'avait refusé la joie de voir, le jour de leur naissance, mes petits enfants. J'en frissonnais de peur et de honte. Il continua néanmoins, sans s'apercevoir de l'horreur qu'il m'inspirait :
— Cette journée là, ma fille – leur première petite fille – ils ne l'ont vue qu'une heure, avant qu'on ne leur demande, froidement, de partir. Sur le parking, juste avant de remonter dans la voiture, ma mère, au lieu de m'embrasser affectueusement comme elle le faisait d'ordinaire, planta ses yeux dans les miens et dit calmement :
— Comment peux-tu encore te regarder dans une glace ? Pour la première fois de ma vie, j'ai honte ! Oui, j'ai honte de mon propre fils !
Et il y avait plus de tristesse que de colère au fond de sa voix. Bien que sa réflexion m'ait atteint, je feignis de sourire, tandis que mon père m'attrapait par le bras :
— Fils, prends garde ! Si tu tournes le dos à ta propre famille, tu emprunteras le chemin de la honte, et jamais plus tu ne pourras faire marche arrière.
Et comme il avait raison, mon pauvre père !
— Et c'est là, continua-t-il d'une voix atone, que moi, pauvre misérable, j'ai brisé à jamais le cœur de mes parents et piétiné leur âme...
Les larmes ruisselaient sur son visage comme une pluie d'automne et cela me faisait peine de voir ce pauvre homme, qui avait été l'artisan de son propre malheur, pleurer comme un enfant. J'étais pourtant subjuguée par son histoire, et malgré moi je demandais :
— Et après ?
— Après ? Mais il n'y a pas d'après !
Devant mon incompréhension, il agita l'air de ses bras, comme pour chasser des pensées importunes et poursuivit, dans un souffle, comme si cet aveu n'aurait jamais dû être exprimé :
— Depuis ce jour funeste, je ne les ai plus jamais revus. Ni eux, ni le reste de ma famille.
Il passa une main calleuse dans ses cheveux, puis d'un soupir reprit son récit :
— Je n'avais plus mon libre arbitre. J'étais devenu SA chose. Un pantin avec lequel elle s'amusait. Mais j'ai bien été puni de mon aveuglement. Oh ça oui ! Moins de deux mois après ce douloureux épisode, sous un prétexte fallacieux, elle me quittait définitivement. Mais elle n'en avait pas pour autant fini avec moi, ricana-t-il douloureusement. Pendant de longues, de très longues années, je dus lui verser une pension alimentaire – et pas des moindres – sans qu'elle me laisse seulement voir l'enfant qui était le mien...
— Quoi ?! m'insurgeai-je.
— Et cette spirale infernale a continué pendant des années. Financièrement, je ne m'en sortais plus. Elle m'a tout pris : ma vie, mon travail, mon argent... jusqu'à ma fille, que je n'ai jamais élevée et que je ne connais pas plus qu'une étrangère...
Il releva la tête et me fixa :
— Peu à peu, je suis tombé dans une profonde dépression. Puis j'ai quitté mon travail ; je n'avais plus le goût à rien. Tout m'était égal. Finalement, je suis parti de mon appartement, car je ne pouvais plus payer le loyer, et j'ai dormi dans ma voiture... Puis dans la rue.
— Et... votre famille ? Elle était donc si en colère contre vous qu'elle ne vous a pas aidé ?
Il planta son regard droit dans le mien :
— Il est long le chemin de la honte, vous savez ? Très très long. Non... J'étais trop fier pour faire machine arrière et pour reprendre contact avec mes parents que j'avais rejeté avec autant de violence et de haine. J'avais moi-même coupé tous les ponts, et il me semblait impossible de renouer avec eux...
A nouveau, il éclata en sanglots, et il se passa un soupçon d'éternité avant qu'il ne se ressaisisse.
Je ne pus m'empêcher de demander :
— Mais... Si vous venez de Romans et si vos parents habitent du côté de Nyons... que Diable venez-vous donc chercher ici, à Maillane ?
Il soupira :
— Ma mère adore la Provence. Elle parle la langue de Mistral, et elle est même devenue Félibre, vous savez ? Ajouta-t-il avec une pointe de fierté qui fit comme un éclat de soleil au fond de sa voix. Lorsqu'elle était plus jeune, elle venait souvent ici, dans ce petit village, en pèlerinage. C'est le village natal de Frédéric Mistral, vous savez ?
Je souris. Oh, que oui, je le savais. Et j'en étais même très fière. Un tout petit village perdu en plein cœur du Lubéron, dont le père du Félibrige en avait fait jaillir une renommée qui n'était pas prête de s'éteindre.
— Alors, reprit-il d'une voix atone, je me suis dit que si je venais à Maillane, là où elle venait si souvent, que si je m'asseyais sur les marches de cette église qu'elle franchissait à chacune de ses visites – car c'était l'église où le grand poète avait été baptisé – alors, j'aurais peut-être une chance, une toute petite chance de la voir. Et alors... Peut-être que...
Il s'arrêta.
— Mais c'est complètement idiot comme raisonnement, ajouta-t-il. Voilà près de trente ans que je n'ai pas revu ma famille. Alors, très certainement que... Il eut un geste fataliste, qui indiquait que le pire était déjà très certainement arrivé.
Doucement, je posais ma main sur son bras :
— Vous savez... Le cœur d'une maman est toujours prêt à pardonner. Même après tant d'années. Moi, je suis sûre que vos parents, s'ils vivent encore, vous attendent et vous espèrent toujours. Vous devriez aller les voir, et qui sait...
Il porta sur moi un regard empli de reconnaissance et dit :
— Mon histoire, je ne l'ai jamais racontée à personne jusqu'à ce jour. Mais... cela m'a fait du bien de parler. Vous êtes une brave dame, et j'ai eu bien de la chance de vous avoir rencontrée.
Il s'assit lourdement sur le lit, et doucement, je l'abandonnais à ses sombres pensées.
Le lendemain, il était parti, sans faire plus de bruit qu'une feuille d'automne portée par le vent. Je déposais le café chaud que je lui avais préparé sur la table, et, d'un regard, embrassait la pièce. Tout y était en ordre et parfaitement rangé. Le lit était fait, la vaisselle essuyée et empilée sur le coin de l'évier. Sur l'oreiller, reposait une vieille photo jaunie : celle d'un bébé, au regard vif, qui serrait, dans sa petite menotte, la grande main d'un beau jeune homme qui regardait son enfant avec un sourire éblouissant. Une jeune femme, aux longs cheveux couleur de miel, souriait à l'objectif, et ses splendides yeux bleus semblaient contenir tout l'amour du monde.
Songeuse, je retournais la photo. Au dos, un prénom et une date : David – 7 avril 1960...
Doucement, je reposais le cliché. Ce que cet homme avait fait à sa famille était abject et inconcevable. Mais il en avait payé le prix fort toute sa vie, et il avait largement remboursé son erreur de jeunesse, avec les intérêts. J'étais intimement persuadée que chacun avait droit à une seconde chance. J'espérais qu'il avait finalement trouvé le courage nécessaire pour affronter ses parents, et que, si ces derniers étaient encore de ce monde, ce Noël là verrait le retour de l'enfant prodige. Oui, je souhaitais très sincèrement pour ce pauvre homme que le chemin de la honte se termine là, et que ses parents, avant d'entamer leur grand voyage, puissent lui pardonner afin de retrouver la paix dans leur cœur.
Après tout... Noël n'était-il pas l'époque bénie des cadeaux et de la réconciliation ?...

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Roselyne Malezol · il y a
svp votez! pour une sélection en finale! merci!
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Isabelle Laurent · il y a
Très joli texte.
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Sylvie Chamoux · il y a
ce texte vient de me toucher au plus profond de moi même..je travailles dans un centre d'hebergement et en + a coté de Nyons donc ça me parles doublement.
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Roselyne Malezol · il y a
merci de voter pour ma copine....
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Roselyne Malezol · il y a
merci de voter !!

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