Le chef

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Khomoutovo, Province d’Irkoutsk, 1828

Tous étaient réunis sur l’unique place du village. La solennité des débats se comprenaient par l’importance de la décision qui allait être prise. Désigner le nouveau chef du village. Tous étaient debout et attentifs à ce qui se disait, alors que personne ne menait vraiment les débats. Le ciel était clair en ce jour et présageait d’une sage décision, accompagnée du souffle du vent dans les ornes qui entouraient la jolie place au sol de sable. La petite fontaine placée au centre coulait de façon indifférente au brouhaha qui surgissait autour d’elle, et déversait son flot, stoïque. Quelle que soit la décision, la vie se poursuivrait et l’eau continuerait de couler.
Ainsi, les voix s’élevèrent afin de choisir un chef. Qui de souligner les qualités de l’un, qui de faire remarquer les compétences de l’autre. Le choix n’était pas évident, et de longs débats s’ensuivirent jusqu’à ce que chacun ait proposé un candidat, tant et si bien que l’élection devenait de plus en plus problématique, hasardeuse. Après plus d’une heure de propositions et d’arguments contraires, une voix s’éleva dans le chaos, et imposa le silence dans la maigre assemblée, en raison de l’effet de surprise suscité par ces quelques paroles.
Pourquoi devons-nous choisir un chef ?
C’était Pavel Grigorovitch, qui, silencieux depuis le début des débats, avait souhaité intervenir. Quelques secondes de silence succédèrent à son intervention, avant que Dima, un solide forgeron d’origine ukrainienne ne prenne la parole.
De quoi parles-tu Pavel Grigorovitch ?
L’interrogation fut approuvée par un murmure dans l’assemblée.
Et bien, pourtant celle-ci est simple, répondit Pavel Grigorovitch. Je demande pourquoi devons-nous choisir un chef ?
Parce qu’il en a toujours été ainsi, jeune homme. Notre communauté fonctionne avec un chef à sa tête, dont le rôle est de diriger et de trancher, n’en est-il pas de même partout ?
C’était Nikita Palenko, le chasseur du village, qui avait parlé. Il avait parlé plus fort que les autres, pour faire remarquer que le village avait toujours eu un chef, et qu’en toute logique il ne pouvait en être autrement désormais. A sa suite quelques murmures se firent entendre, et sans qu’il fût possible de comprendre ce qu’ils disaient, il était clair que l’assemblée acquiesçait, avec évidence, l’explication de Nikita Palenko. Pourtant, Pavel Grigorovitch intervint de nouveau.
Je le sais bien. Pourtant, je ne peux m’empêcher de m’interroger. Est-il indispensable de choisir un chef ? De toute évidence, aucun chef ne se dégage à l’unanimité, et chacun d’entre nous semble avoir un candidat favori différent. Certains se sont même désignés eux-mêmes. Si un chef est élu dans ces conditions, des rancœurs vont naître, des jalousies vont apparaître, des complots vont éclore, des frustrations vont germer, et la paix ne pourra exister. Si bien qu’il y a fort à parier qu’un nouveau chef devra être élu dans quelques temps.
Les voix de mécontentements ne tardèrent pas à fuser au milieu de la foule. Le village n’avait jamais ouï une chose aussi étonnante, et le fonctionnement du village avait toujours imposé et nécessité l’existence d’un chef, capable de décider, de condamner ou de récompenser. L’assemblée ne manifestait pas son agacement en raison de la nouveauté de la chose, mais en raison de la croyance en l’inexistence d’une telle possibilité. Ivan Nicolaievitch, le pêcheur attitré du village, s’avança pour être visible de Pavel Grigorovitch, et, après avoir retiré sa chapka en poil de marte, parla fort et distinctement en s’adressant à Pavel, toujours aussi convaincu :
Que nous dis-tu là jeune ami ? Ne pas élire de chef ? s’étonna-t-il, le toisant de sa haute stature. Les hommes ont besoin d’un chef. Nous ne sommes pas toujours d’accord et nous avons besoin d’un chef pour décider qui de nous a raison, qui de nous doit être récompensé, et qui de nous doit être sanctionné. Telle est la définition du pouvoir. Décider, récompenser, punir. Il en est ainsi depuis toujours ici, et notre communauté s’en est toujours portée à merveille. Il me semble que nous perdons un temps précieux à discuter de tout cela, tellement la chose paraît limpide.
Ivan avait terminé son discours avec une pointe de colère. Ses joues étaient devenues rouges, et ses yeux marquaient une réelle exaspération. Ivan avait semble-t-il clôturé la discussion, tant et si bien que de nouvelles voix recommençaient à évoquer le nom d’un chef possible :
Aleksandr doit être notre chef, il est brave et sérieux !
Non, c’est Anatoli qui doit être désigné chef, il a plus d’expérience !
Et les débats stériles reprirent leur cours. Soudain, une voix se fit entendre, à quelques mètres de l’attroupement. Il s’agissait de Kostya Boleslav, un vieux sage, très respecté dans le village, dont la parole était écoutée et espérée. Celui-ci était également agacé, sans doute en raison du temps perdu à choisir un chef. Il ne cessait de remettre en place son caftan qu’il portait depuis toujours, et ce geste était synonyme de son irritation. Il planta vigoureusement dans le sol sa fidèle canne en bois, et prononça les mots suivants, avec cette voix connue de tous :
Silence ! Notre temps est précieux, et si vous persistez dans vos débats, il est possible que ce soit la dernière discussion à laquelle j’assiste, étant donné mon vieil âge et la stérilité de ces controverses. Laissez parler Pavel Grigorovitch, son idée n’est peut-être pas si insolite. Le passé a prouvé que la nouveauté pouvait être bénéfique. Regardez l’isba de Maksim Denissovitch, que nous avons déplacé. Il était réticent à quitter la proximité du puits et l’accès aisé à l’eau. Pourtant, aujourd’hui, nous avons rapproché sa demeure des pâturages, et il dispose de deux fois plus de moutons qu’auparavant, si bien qu’il peut nous habiller et nous fournir de la laine à tous. Le changement a été bénéfique, même s’il était habitué à vivre près du puits. Ainsi, nous devons laisser terminer Pavel Grigorovitch, qui a droit de parole comme nous tous ici. Si son idée n’est pas retenue, soit, mais il est un de nos égaux. Vous qui semblez si attachés aux traditions de notre communauté, vous accéderez sans sourciller à cette demande. Parle Pavel Grigorovitch, tes semblables t’écoutent.

Ayant pris confiance grâce au soutien affiché et inattendu du vieux sage, Pavel Grigorovitch prit quelques secondes pour penser à la manière d’exposer son idée le plus clairement possible. Il inspira trois fois, si profondément qu’il sentit l’odeur des ormes envahir son nez. Lorsqu’il posa les yeux sur l’assemblée, il vit des regards attentifs, et il comprit que le vieux sage avait convaincu les esprits de donner une légitimité aux mots de Pavel Grigorovitch, en raison de son statut de membre du village. Il avait droit de parole, comme les autres :
1. Mes frères, vous me dîtes qu’il faut absolument un chef. Que le village a toujours fonctionné ainsi. Pourtant, le vieux sage l’a dit, il peut en être différemment. Aucun maître ne se dégage avec évidence. Le pouvoir ne peut ainsi être accordé avec justesse. Les sanctions ne pourront être rendues avec véracité, et les décisions ne pourront être prises avec exactitude. Ainsi, je dis, avons-nous besoin d’un chef ? Vous me dites que le village se porte à merveille. Pourtant, n’avons-nous pas des difficultés à choisir un chef ? N’avons-nous pas des difficultés à nous écouter les uns-les autres ? Chacun de nous veut un chef différent, car chacun de nous pense que notre candidat pourra préserver ce que nous avons, et pourra préserver le fonctionnement que nous avons toujours adopté. Pourtant, regardez. Aucune de nos femmes n’est présente à notre assemblée. Celles-ci ne pourraient-elles pas avoir droit de parole, comme nous, leurs hommes ? Regardez également. Certains chefs précédents n’ont pas donné satisfaction, et ont abusé de leur pouvoir. Ainsi, je dis, avons-nous besoin d’un chef ?
Pavel Grigorovitch sentait qu’il tenait son assemblée et que le doute semblait s’installer dans l’esprit de certains. Sans être acquis à sa cause, tout du moins les hommes du village l’écoutaient. Ayant pris confiance il continua, avec conviction :
Regardez également. Qui mieux que Nikita Palenko connaît l’art de la chasse permettant de nous nourrir, et qui mieux que lui connaît les techniques qu’il pratique depuis si longtemps ? Qui sait mieux qu’Ivan Nicolaievitch comment pêcher les poissons qui nous donnent cette force, et qui mieux que lui sait lire les caprices des eaux qui bordent nos terres ? Qui connaît mieux que Maksim Denissovitch les moutons, génisses et chèvres qui nous donnent de la viande et du lait, permettant à nos enfants de grandir en bonne santé et d’être fiers et forts ? Qui mieux que Dima sait faire vivre le bois, et le couper comme il faut pour nous chauffer et nous abriter ? Qui mieux que Kostya Boleslav, le vieux sage, connaît les fondements de notre communauté et de nos valeurs ? Qui mieux que nos femmes connaissent les plantes et les breuvages permettant de nous guérir et de nous maintenir en bonne santé ? Qui mieux que nos enfants savent apprécier avec justesse les émotions et les sentiments ? Personne. Et certainement pas un chef. Nous pouvons chacun être chef. Car c’est notre diversité qui fait notre force. Pas notre chef. Soyons chacun chef de ce que nous savons faire et de ce que nous connaissons. Ou plutôt, soyons chacun les ambassadeurs de nos spécificités. Ainsi, je dis, avons-nous réellement besoin d’un chef ?

Pour la première fois depuis le début des débats, aucune voix de mécontentement ne se fit entendre. L’assemblée n’était pas encore convaincue, et Pavel Grigorovitch le sentait. Mais les hommes du village s’interrogeaient. Nikita Palenko se disait que, effectivement, il n’existait pas meilleur chasseur que lui dans le village. Ivan Nicolaievitch ne trouvait rien à répondre au fait qu’il avait pêcher suffisamment de poissons pour nourrir tous les villageois à la dernière saison, et que s’il fallait recommencer il savait où trouver du poisson en plus grande quantité encore, en descendant la rivière de quelques verstes, à proximité des rapides où remontent les saumons. Maksim Denissovitch pensait au fait qu’au dernier recensement de ses bêtes, il avait encore agrandi ses troupeaux, et que, s’il continuait à bien travailler, il pourrait offrir de la viande et du lait dans des quantités encore plus grandes. Dima se rappelait avec quelle rapidité il avait reconstruit la cabane de Maksim Denissovitch, permettant à sa femme et ses enfants de ne pas souffrir du froid pendant la transition du déménagement. Enfin, Kostya Boleslav ne pensait pas à tout ça, car il le savait déjà. Toutefois, si les paroles de Pavel Grigorovitch avaient étonné, des questions restaient en suspens. Ivan Nicolaievitch prit de nouveau la parole, en s’approchant lui aussi de Pavel Grigorovitch :
Pavel Grigorovitch, si nous retenons ton idée, qui décidera lorsque nous ne serons pas d’accord ?
Pavel Grigorovitch pris le temps de la réflexion, mais quelques secondes seulement, car une seule réponse s’imposait:
Nous discuterons. Nous devrons prendre en compte les opinions de chacun, et si aucun compromis ne se dégage, ce sera la personne ou le groupe de personnes le plus à même d’être impacté par la décision future qui devra choisir.
Personne ne trouva rien à redire. Finalement, le village avait toujours réfléchi ainsi, et peu de décisions avaient été prises sans le consentement des personnes touchées par un changement. Les chefs successifs, tout du moins ceux qui n’avaient pas abusé de leur autorité, avaient toujours validé les décisions prises après discussions. Ce fut au tour de Nikita Palenko d’intervenir, alors que plusieurs hommes commencèrent à ramener de la nourriture à partager. Les débats étaient longs, et chacun commençait à avoir faim.
Pavel Grigorovitch, qui nous représentera auprès des autres villages si nous n’avons pas de chef ? Comme tu le sais, il y a parfois des discordes avec les villages voisins, et nous devons désigner un chef pour qu’il ait la légitimité de nous représenter.
Les yeux de Nikita Palenko parlaient d’eux-mêmes et indiquaient que cette question était d’une grande importance, ce que confirma la montée de quelques voix, souhaitant l’appuyer dans sa réflexion et qui restaient maintenant attentives à la réponse de Pavel Grigorovitch. Celui-ci ne tarda pas à rétorquer, tant la réponse lui parut manifeste :
Nous désignerons une personne en fonction de la question à traiter. Lorsqu’il s’agira de conflits portant sur les territoires de chasse, nous enverrons Nikita Palenko. Quand la vindicte portera sur les espaces aquatiques que nous pouvons ou non emprunter, Ivan Nicolaievitch nous représentera. Quand la rivalité portera sur l’extension de notre village nécessitant des constructions, nous enverrons Dima. Enfin, lorsque l’antagonisme ne se rapportera à aucune activité spécifique, nous procéderons à un tirage au sort, sachant qu’une même personne ne pourra pas être désignée deux fois de suite, ce qui permettra à tous d’être un jour le représentant du village, ce qui est logique, car nous sommes tous des égaux.

Cette fois, Pavel Grigorovitch avait presque conquis l’assemblée. Un silence se fit, quelques-uns se regardaient et paraissaient acquiescer. Kostya Boleslav n’avait plus rien dit depuis son intervention initiale. Il n’y avait pas grand-chose à ajouter. Ce qu’il avait souhaité, était que ses semblables s’écoutent et se conseillent. Et ils s’écoutaient et se conseillaient. A l’issu de la réponse de Pavel, Maksim Denissovitch intervint également, alors que les hommes avaient entamé les boissons, en accompagnement de la nourriture partagée entre tous. Le groupe s’était d’ailleurs déplacé d’une dizaine de mètres, tout en continuant à parler, afin de pouvoir s’asseoir, en cercle, pour que personne ne soit dans un angle, et pour que les discussions se poursuivent en même temps que le repas. Maksim Denissovitch se tourna vers Pavel Grigorovitch, et n’eut pas à parler fort car tout le monde écoutait :
Pavel Grigorovitch, j’entends tes propositions, et je dois dire que je suis impatient de voir si cela est possible. Toutefois, une interrogation ne parvient pas à trouver réponse dans mon esprit. Les décisions seront prises par la personne la plus impactée par le choix futur. Cela ne va pas. En tout cas pour les punitions et les récompenses. La personne impactée par la punition n’acceptera jamais la sentence, et nous ne pourrons pas la contredire, car nous nous sommes mis d’accord pour que ce soit elle, qui, impactée, choisisse. Dans le même temps, celui qui prétendra à une récompense se l’octroiera de fait, mais pour quelle valeur ?
De nouveau des voix s’élevèrent, soulignant la pertinence de l’intervention de Maksim Denissovitch. Pourtant, ce qu’il fallait répondre était limpide aux yeux de Pavel Grigorovitch. Celui-ci eut à peine à émettre un son pour que tout le monde se taise de nouveau et se concentre sur la réponse :
Tu as raison Maksim Denissovitch. Seulement, tu oublies que nous avons été d’accord pour dire qu’avant qu’une décision ne soit prise par une personne potentiellement impactée, un débat devrait avoir lieu, laissant place à l’éventualité d’un compromis. Ce n’est qu’en l’absence de compromis que nous procéderons à la deuxième étape. Ainsi, pour que tout soit juste, adoptons la chose suivante : pour les punitions et les récompenses, un vote à l’unanimité devra être réuni. Tout le monde pourra voter sauf la personne touchée par la sanction ou la personne récompensée. Les familles des personnes en question pourront voter également pour qu’il n’y ait pas de complot contre une famille.
La réponse de Pavel Grigorovitch avait eu son effet. Les voix ne s’élevaient pas, et quelques acquiescements et hochements de têtes réjouirent Pavel Grigorovitch. Celui-ci sentait qu’il fallait achever son argumentation, car un élément capital n’avait pas encore été abordé, et pourtant, il fallait bien en parler. Pavel Grigorovitch attendit que les hommes finissent le mouton aux champignons, les pirojkis, et leur verre de vodka, avant de poursuivre :
Mes amis. Toutes vos questions pourront trouver réponse si vous pensez à ce qui va suivre. Vous voulez un chef car vous avez toujours vécu avec des castes, des catégories, des hiérarchies. Ainsi, nos chefs successifs avaient le pouvoir de décider qui était supérieur à qui, et qui devait remporter telle ou telle discorde. Pourtant, ne sommes-nous pas tous égaux ? Qui d’entre nous, et quel chef supposé, peut-il expliquer en quoi le pêcheur est supérieur au chasseur, ou en quoi les hommes sont supérieurs aux femmes, ou en quoi le forgeron est supérieur à l’éleveur ? Il me semble que ne pas élire de chef, c’est élire la disparition des catégories et des castes, car nous sommes tous égaux, et aucun d’entre nous n’est supérieur ou inférieur à notre voisin. Votre pensée a, dans un premier temps, repoussé ma proposition car votre inconscient a remarqué cette volonté de ne pas préserver les castes. Mais dans un second temps, vous avez compris que faire disparaître les hiérarchies ne signifiait pas faire disparaître nos spécificités. A ce que je sache, nous ne sommes pas une armée, et nous n’avons ainsi pas besoin de grades ou de hiérarchie. Ce fonctionnement nouveau vous maintient dans ce que vous êtes, pêcheur, chasseur, forgeron. Comme avant. Sauf que désormais, toutes vos qualités sont perçues avec une égale importance pour la communauté. Cette diversité en fait d’ailleurs sa richesse.
Cette fois, le village semblait conquis. Il était clair que l’assemblée n’avait jamais entendu pareil discours, pareille idée. Mais ce qui semblait absurde pour certains en début de discussion, semblait désormais plausible. Pourquoi ? Il semble que la conviction de Pavel Grigorovitch avait permis à son idée de germer dans les esprits des autres, prouvant qu’aucune cause n’est perdue s’il existe un brave pour la défendre. Soudain, alors que tous commençaient déjà à élaborer le schéma de fonctionnement du nouveau système, l’assemblée fut interrompue par une voix, douce et légère, mais convaincue, marquant une volonté d’interpeller. A l’écoute de cette voix, tous se tournèrent pour en apprécier la provenance. Rapidement, ils reconnurent Elsa Yvanovna, jeune couturière de vingt ans, petite fille de Kostya Boleslav. Tout le monde connaissait ses longs cheveux blonds tressés sur un côté et ses grands yeux bleus expressifs. Tous furent surpris car les femmes n’intervenaient jamais lors des assemblées. Lorsque tout le monde se fut tourné vers elle, elle parla, fort et distinctement :
Ne soyez pas étonné mes amis. Vous avez dit que les femmes pourraient prendre part à vos débats. J’en suis une n’est-ce pas ? Ainsi, je vous entends parler de notre fonctionnement à venir, et je décide de prendre la parole. Ayant bien écouté les paroles de Pavel Grigorovitch, je suis conquise par la chose nouvelle. Cependant, je tiens à souligner que les chefs précédents pouvaient décider que certains enfants ne soient pas la réplique exacte de leurs parents, et qu’ils pouvaient accéder à une destinée différente, meilleure parfois. Qu’adviendra-t-il de cela désormais s’il n’y a pas de chef pour décider d’un avenir meilleur pour nos enfants ?

Stupéfaite, l’assemblée se regarda de manière furtive, constatant que cette jeune fille soulevait avec hardiesse une question à laquelle ils n’avaient pas pensé. Devant leur étonnement individuel, beaucoup échangèrent des regards les sourcils levés, espérant trouver dans l’autre un début de réponse, mais tous se tournèrent vers Pavel Grigorovitch. A la surprise de tous, celui-ci souriait, et semblait n’être pas du tout gêné par l’interrogation d’Elsa Yvanovna. Pavel Grigorovitch répondit après quelques secondes, le temps de formuler correctement sa pensée :
Chère Elsa Yvanovna, tout d’abord, vous êtes la bienvenue dans notre cercle, et la pertinence de votre éloquence souligne le fait que nous avons fait le bon choix d’associer nos femmes à nos débats. Ensuite, il me semble que nous avons déjà répondu à votre question, et pourtant, personne ne s’en est rendu compte.
Tous se regardèrent. Avaient-ils omis un élément ou l’intervention de l’un d’entre eux ? Pavel Grigorovitch poursuivit :
Il me semble que nous avons été d’accord pour dire que les personnes impactées par une décision pouvaient proposer leur opinion. Nous avons également dit que nous pouvons chacun être chef. Je rajouterai que chacun peut être son propre chef. Ainsi, pourquoi aurions-nous besoin d’un chef pour décider pour nos enfants, et, pire, à leur place. Pourquoi un enfant, fils de pêcheur, souhaitant devenir forgeron, ne pourrait-il pas entreprendre de devenir un bon forgeron. Pourquoi aurions-nous besoin d’un chef pour décider que les choses ne sont pas figées ? Chère Elsa Yvanovna, ce nouveau fonctionnement peut être destiné à permettre à chacun d’user de son propre entendement, pour son bien-être, pour le bien-être de la communauté, et dans le respect des autres. Quelle communauté serions-nous si nous empêchions nos enfants de devenir ce qu’ils souhaitent, et quelle communauté serions-nous si nous nous privions d’un bon forgeron, forcé d’être un pêcheur non épanoui. De nouveau, nous ne sommes par une armée, et il ne semble pas que doive être imposé un chemin de vie à chacun. Ainsi, je le répète, avons-nous besoin d’un chef ?

Rassurée, Elsa Yvanovna acquiesça et pensa à son fils Petia, qui souhaitait devenir éleveur, et non pas potier comme son père. Dès le lendemain, elle pourrait demander à Maksim Denissovitch d’apprendre à son fils ce qu’il faut savoir sur les moutons et les chèvres, pour que celui-ci devienne, plus tard un bon éleveur, respectueux des animaux, et non pas un médiocre potier. Les discussions se poursuivirent un peu, car la communauté avait encore des questions. Pavel Grigorovitch n’intervint quasiment plus, car les villageois avaient saisi l’important, et pouvaient répondre d’eux-mêmes à leurs questionnements. Souvent, ils tentaient de comprendre comment le nouveau fonctionnement pouvait permettre de reproduire ce qu’ils avaient toujours connu. Souvent, ils comprenaient d’eux-mêmes qu’il ne tenait qu’à eux de préserver ce qui leur était cher et ce qu’ils pensaient être bon pour eux et pour la communauté.
Ainsi, le village entama dès le lendemain une vie sans chef, sans castes, sans hiérarchie, et sans obstacle. Chacun était le chef de son propre entendement, et chacun apportait sa pierre à l’édifice du quotidien. Les représentants se succédaient lors des discordes avec les villages voisins, ceux-ci s’étonnant de voir un ambassadeur différent à chaque fois, mais ne remportant que rarement les débats car ces mêmes ambassadeurs étaient curieusement tous experts dans le domaine en question. Le petit Petia, fils d’Elsa Yvanovna apprenait vite auprès de Maksim Denissovitch, et appréciait, au retour à la maison, de passer du temps avec ses parents sans évoquer la poterie. Kostya Boleslav contemplait la paix qui régnait au village, une paix qu’il n’avait plus vue depuis bien longtemps. Les conflits étaient rares, et un compromis était quasiment toujours obtenu, si bien que les punitions se faisaient rares également, alors que les récompenses se faisaient nombreuses et donnaient lieu à l’unanimité presque à coup sûr. Si le village n’échappait pas à la mort des anciens et à la maladie, il vivait paisiblement, confiant et fier. Les familles partageaient beaucoup, et la communauté ne déplorait aucun exclu, car tout le monde trouvait un foyer où apprendre un métier, et où trouver du réconfort. Tous étaient égaux et respectés.

Pourtant, un jour, alors que Petia s’occupait d’un mouton malade, et qu’Esla Yvanovna cousait un nouveau caftan pour Kostya Boleslav, un groupe d’hommes arriva dans le village. Un groupe d’hommes sur des chevaux noirs, constituant en armée, et mené par un chef. Le groupe d’hommes dévasta le village, brûla les constructions de Dima, brisa les poteries du père de Petia, et coupa la longue barbe de Kostya Boleslav. Ils tuèrent les vaches et les moutons de Maksim Denissovitch et prirent les armes du chasseur. Ensuite, le meneur de ce groupe d’hommes, avec son armée, se proclama chef du village, ou de ce qu’il en restait. Il fit main basse sur toutes les richesses, en attribua une part à ses hommes aux costumes identiques, et conserva le reste pour lui. Chaque famille fuit dans une direction opposée. Tout le monde parvint à s’échapper. Sauf Petia. Le chef du groupe d’hommes armés l’avait vu en premier en entrant brutalement dans le village. A la vue du petit Petia, il regarda l’un des hommes de son armée et lui dit, avant de partir dévaster le village :
Attrape ce petit. Avec ces petites mains, il me fera un bon potier.
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