Le Châtiment des Forges (extrait)

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Auteur de 5 romans au déroulement surprenant dont 4 publiés aux éditions du Net . Les 3 premiers livres content l’extraordinaire saga d’une jeune femme qui résout d'étranges énigmes. Dans le ... [+]

Quelques gouttes de condensation perlaient sur l'encart publicitaire de l'abri de bus. Les maisons et buissons alentour se fondaient dans la brume matinale qui enveloppait cette route secondaire de campagne. C'était fin septembre et la saison déclinait au fil des jours. David attendait le car depuis une bonne heure. Il n'était guère pressé de partir. Une soudaine nausée le fit se diriger derrière l'abri où il vomit. De taille moyenne, il était svelte, mais bien musclé. D'origine italienne, il en avait hérité un teint légèrement mat et de fins cheveux châtains foncés coiffés avec la raie sur le côté. Ses yeux tirant sur le vert et ses lèvres fines lui donnaient un aspect à la fois mélancolique et ténébreux. Il sortit de sa poche un mouchoir en papier pour s'essuyer la bouche. Il songea encore à cette cuite qu'il avait prise la veille. Il avait pratiquement vidé une bouteille de whisky, après deux ou trois bières, dans le bar situé à cent mètres de son logement, un T3 dans un immeuble datant des années quatre-vingt. Difficile d'oublier sa petite amie Corinne qui venait de rompre. Ils avaient vécu ensemble pendant trois ans. Elle s'était opposée à son départ, mais comme d'habitude, David n'en avait fait qu'à sa tête. Il avait eu beau la rassurer en lui expliquant qu'un mois serait vite écoulé, Corinne ne voulait rien savoir. Soit il restait et trouvait un autre emploi à proximité, soit il partait définitivement. Le diplôme d'éducateur spécialisé qu'il avait en poche devait forcément l'orienter vers une nouvelle direction. Il ne pouvait plus supporter cette entreprise pour laquelle il avait travaillé ces cinq dernières années. Pour David, cette longue période avait été perdue à faire du zèle pour ne grimper que d'un échelon. Certes, grâce à une nouvelle promotion, il aurait obtenu un meilleur salaire, ce qui lui aurait permis d'emménager avec Corinne dans un pavillon neuf et fonder une famille. Toutefois, cette perspective de demeurer un employé de bureau menant une vie trop banale le répugnait. Lui qui rêvait d'aventure, avait repris ses études pour obtenir le sésame qui lui permettrait d'échapper à cette routine. Dès l'obtention de son diplôme, il avait répondu à une annonce :

Association sérieuse recherche éducateur spécialisé en réinsertion pour jeunes en difficulté. Formation entretien des forêts demandée. Poste à pourvoir pour une durée d'un mois dans le département des Vosges.

Cela correspondait tout à fait à ses recherches. Un mois dans les Vosges tous frais payés pour former des jeunes délinquants au métier de bûcheron. La lettre annonçant qu'il avait été sélectionné mentionnait deux groupes de quatorze jeunes. Le deuxième groupe serait confié à un autre formateur plus expérimenté. David comptait sur l'expérience de ce confrère pour l'épauler. Quelques larmes coulèrent sur ses joues au souvenir de Corinne. Il renifla et leva la tête pour apercevoir le car qui approchait. Le long véhicule stationna à quelques mètres. Les portières pneumatiques s'ouvrirent, un homme d'environ trente-cinq ans descendit les trois marches et s'approcha de lui en six pas. Il faisait environ un mètre quatre-vingt. Très sec, il était sommairement vêtu  d'un pull bleu marine, d'un jean et de baskets. Il semblait nerveux et méfiant comme si tous ses sens étaient en alerte. Il avait les pommettes saillantes et les traits tirés. Ses yeux d'un gris bleu rendaient son regard perçant. Ses cheveux châtains, grisonnants, assez courts, coiffés en brosse renforçaient son aspect agressif. Il avança vers David qui posait sur son épaule la sangle d'un volumineux sac de sport. Ils se serrèrent la main. L'homme se présenta en pointant David de l'index.

— Bonjour, je m'appelle Alain Fournier. Je dirige la formation. Toi, tu es David Pellicano, c'est ça ?

— Oui, c'est bien ça. On y va ?

Alain posa sa main sur l'épaule de David.

— Attends ! Tu sais, j'ai l'œil et à mon avis, tu as dû prendre une sacrée cuite hier pour avoir cette tête de déterré. Que t'arrive-t-il, tu as des soucis ?

— Non, rien de grave. Je me suis disputé avec ma copine et j'ai un peu fait la fête pour oublier.

— Alors je t'arrête tout de suite. Tu vois, dans ce car, il y a vingt-huit gamins prêts à exploser. Enfin, quand je dis exploser, c'est une façon de parler. Il va falloir les tenir durant tout le trajet. Ce ne sont que des branleurs, mais ils sont à l'affût de la moindre faille d'une quelconque hiérarchie. Ils supportent très mal l'autorité. Alors comme je devine que c'est la première fois que tu fais ce genre de boulot, je vais te faire une fleur. Tu ne vas pas leur dire bonjour tout de suite. Tu vas t'asseoir à l'avant du car et tu vas te reposer jusqu'au prochain arrêt, c'est à dire dans quatre heures. Parce que s'ils te voient dans cet état, tu vas perdre toute crédibilité et ils vont se foutre de ta gueule. Et moi je ne tiens pas à ce que cette formation commence par du bordel, c'est bien clair ?

— Oui, oui, ok, c'est bien clair. Je m'assieds à l'avant et je la boucle jusqu'au prochain arrêt.

Cette proposition arrangeait plutôt le jeune formateur qui avait du mal à émerger du brouillard. Son intestin, irrité par les abus de la veille, le faisait souffrir. Avec le bercement du véhicule, il pourrait peut-être un instant oublier ses soucis et brûler ses vapeurs d'alcool. Une fois grimpé et installé dans le car, il brancha son casque audio sur son smartphone, puis s'endormit en écoutant des vieux tubes. Quatre heures plus tard, Alain le réveilla sur un ton toujours aussi sec :

— On est arrivés, mon garçon. J'ai dit aux gamins que tu étais malade et que tu avais besoin de te reposer. Nous descendons tous, y compris les chauffeurs. Tu viens ? Il faut surveiller les mômes. Je n'ai pas envie qu'ils piquent des conneries dans la boutique de cette station.

— Je vous rejoins.

David regarda l'heure sur son smartphone, il était pratiquement 11 heures. Il s'étira en bâillant. Il vérifia s'il avait bien son portefeuille dans la poche de son blouson et descendit du car. Le soleil dissipait les quelques nappes d'humidité de l'enrobé qui indiquaient qu'il avait plu récemment. La plupart des jeunes étaient à l'intérieur de la boutique, les autres fumaient à l'extérieur. David se dirigea vers la machine à café où il retrouva Alain et les chauffeurs. Il introduisit une pièce dans le distributeur et sélectionna un cappuccino. La pièce retomba aussitôt dans la trappe de remboursement du monnayeur. David essaya à nouveau, ce qui eut le même effet. Il mit une seconde pièce avec le même résultat. Il insista en grommelant. Alain lui porta secours en introduisant une autre pièce qui, cette fois-ci, fut acceptée par le distributeur.

— Inutile de t'énerver ! Il suffit juste de trouver la bonne pièce.

— Merci ! Je ne comprends pas, on a dû me refiler des fausses pièces d'un euro.

— Pas forcément ! Certaines pièces se magnétisent et perturbent les monnayeurs de certains distributeurs.

— Tu as l'air de t'y connaître.

— J'ai dépanné les distributeurs à une époque. Je connais tous les défauts de ces appareils.

Accoudé à une table ronde, haute et de petit diamètre, David était intrigué par le manège de l'un des jeunes délinquants. Celui-ci dissimula quelques friandises dans sa poche et se rendit aux toilettes. Abandonnant son café sur la table, David s'excusa auprès d'Alain avant de gagner à son tour les toilettes. Le jeune voleur en question allait entrer dans l'un des cabinets lorsque David l'interpella :

— Donne-moi ce que tu as mis dans tes poches !

Arrogant, le gamin de taille moyenne se retourna brusquement pour lui répondre sur un ton agressif :

— T'es qui toi pour me parler comme ça ?

— Je m'appelle David. Je suis l'un des moniteurs chargés de te former. Vide tout de suite tes poches avant que je me fâche !

Le jeune se mit à lui tourner autour en le menaçant :

— Non mais tu crois que tu m'impressionnes ? T'as un problème ou quoi ? Tu veux te la mettre ?

David allait l'attraper par le col lorsqu'au même moment, Alain entra lui aussi dans les toilettes. Vif comme l'éclair, il saisit le jeune et lui fit une clé de bras. Il le força à s'agenouiller. L'adolescent le supplia de le lâcher.

— D'abord, tu t'excuses et tu me donnes ce que tu as piqué dans le rayon.

L'adolescent accepta. Une fois debout, il donna à Alain ce qu'il avait volé et s'excusa auprès de David. Lorsqu'il fut sorti des toilettes, Alain fit des recommandations à David :

— Ne te laisse jamais dominer dans ce genre de situation !

— Il ne me dominait pas. Je n'ai pas besoin de violence pour me faire respecter.

Alain lui tapota la poitrine du revers de la main.

— Tu crois tout savoir hein ? Tu as eu ton diplôme et tu crois que ça se passe comme on te l'a expliqué en formation. Eh bien détrompe-toi ! Avec ces jeunes branleurs, c'est la loi du plus fort.

— Ce n'est pas ce que j'ai dit, mais je ne pense pas que l'agressivité et la violence soient une réponse à leurs problèmes.

— Très bien monsieur le psychologue ! Fais comme tu le sens, on en reparlera.

David se demanda s'il n'aurait pas dû récupérer son sac dans la soute et repartir en stop dans l'autre sens. Cette idée passagère disparut lorsqu'il s'approcha de la table où son café chaud l'attendait. Alain discutait avec une jeune femme. De type méditerranéen, celle-ci avait les yeux foncés. Une casquette recouvrait ses cheveux bruns coiffés d'une queue de cheval. Le pantalon couleur treillis et la veste noire, courte, de type cachemire qu'elle portait, donnaient lieu à penser qu'elle faisait partie du groupe d'adolescentes.

— Je te présente Irène Garsès, la monitrice qui s'occupe des filles, lui indiqua Alain en pointant celle-ci de sa main.

— Bonjour, je me nomme David Pellicano...

— Ne te fatigue pas, je lui ai déjà dit qui tu étais, le nargua Alain.

— Je croyais que nous n'étions que deux à gérer ce groupe.

— Que veux-tu que je te dise ? La mixité, mon vieux !

— Ne vous inquiétez pas, dit-elle à son tour, je connais bien le métier de bûcheron. Je viens des Pyrénées.

— Vous êtes d'origine espagnole ?

— Oui, mon accent me trahit.

— Gardez-le, c'est un joli accent du Sud.

— Dis donc, tu commences fort, toi, ironisa Alain.

— Disons plutôt que j'ai retrouvé la forme.

— C'est vrai que tu as repris des couleurs. Tu ne trouves pas, Irène ?

— Je l'ignore, je l'ai à peine aperçu ce matin, répondit-elle.  Elle s'adressa ensuite à David :

— Tu t'es aussitôt engouffré dans ton siège.

— Oui, je sais. Une peine de cœur que j'ai noyée dans l'alcool hier. Comme je n'étais pas très frais, il valait mieux que je ne la ramène pas.

— C'est moi qui lui ai conseillé de se reposer, reprit Alain. Pas la peine de donner de bonnes raisons à ces branleurs pour qu'ils le chambrent durant le stage.

Tous trois observaient les stagiaires qui continuaient de fouiller les rayons de la boutique et ceux qui fumaient à l'extérieur. David chercha à meubler le silence :

— Il reste encore beaucoup de route ?

— Entre cinq et six heures, répondit Alain en grimaçant.

Durant le voyage, Alain intervint à plusieurs reprises pour recadrer certains agitateurs. Notamment Étienne et Elmas, un Français et un Turc qui s'amusaient de paire à taquiner Rosario et Charo, les deux inséparables Espagnoles du groupe. Ils s'arrêtèrent encore pour pique-niquer car il était hors de question pour les trois moniteurs et les deux chauffeurs qui se relayaient de débarquer dans un restaurant avec vingt-huit jeunes, même s'il y avait parmi eux des délinquants adultes qui auraient pu encadrer le plus jeunes. Enfin, quatre heures trente plus tard, ils arrivèrent aux Forges, une petite commune de mille trois cents habitants située à proximité d'Épinal, petite ville des Vosges traversée par la Moselle et naguère réputée pour ses célèbres images. Les passagers n'avaient qu'une idée en tête, prendre l'air et se dégourdir les jambes. À la demande des fumeurs, le chauffeur stationna le car  près du bureau de tabac. Le bâtiment unissait le commerce à une boulangerie pâtisserie. Une bonne partie des passagers se dirigea vers le bureau de tabac. Surpris, David fit remarquer à Alain :

— Je croyais que les ados ne pouvaient pas acheter de cigarettes.

— Et alors ? Tu sais bien comment sont suivies les lois dans ce pays. On ne va pas tout leur interdire non plus. En tout cas, va le leur dire si ça te chante !

Irène s'immisça dans la conversation :

— Les adultes en donneront aux plus jeunes. Alors si ça t'amuse de faire la chasse aux fumeurs.

Alain s'étira en ajoutant :

— Du moment qu'ils ne fument pas autre chose !

— Je ne cherche pas à jouer les vieux réacs, mais on nous a tellement bourré le mou avec les méfaits de la cigarette sur les ados pendant la formation.

— Bah, il y a beaucoup de choses à oublier de ta formation. La principale à retenir est de te faire respecter en toutes circonstances quoi qu'il advienne.

— Je ne me souviens pas qu'on nous ait dit cela.

— Évidemment, ils ne le disent jamais aux bleus, sinon il y en a beaucoup qui capituleraient. Ces gamins sont des sauvageons. De temps en temps, il faut leur lâcher la bride, sinon tu risques de les rendre fous. Et crois-moi, un gamin qui cogite, ce n'est pas bon.

— Le pire, c'est quand ils s'y mettent à plusieurs, reprit Irène. J'ai participé à un camp avec des filles en Espagne. C'étaient des vraies têtes brûlées. L'une des monitrices s'est retrouvée ligotée, à poil, dans une rivière avec seulement la tête hors de l'eau.

— Qu'est-ce qu'elle avait fait pour mériter ça ? demanda David.

Alain fronça les sourcils.

— Ah parce que tu crois qu'elle l'avait mérité ?

— Alain a raison. Les gamines avaient décidé que c'était leur tête de Turc, tout simplement.

— Et c'est tout ? demanda David.

— La monitrice avait fait une remarque à une gamine parce que c'était son tour de vaisselle et qu'elle avait tiré au flanc.

Christian, l'un des chauffeurs qui écoutait la conversation, leur lança :

— J'espère qu'ils réussiront à se lever tôt demain matin parce que le vieux n'aime pas les traînards.

— Le vieux ? s'étonna David.

— Oui, le vieux. C'est comme ça qu'on appelle le directeur du Centre. Son nom c'est Patrick Bresson. Il est à cheval sur l'hygiène, la ponctualité et l'ordre. Je peux te dire que les jeunes se tiennent à carreau avec lui, mais il sait aussi être magnanime. Je n'ai encore jamais eu de problème avec lui.

— Ça fait longtemps que tu viens ici ? demanda Irène à Alain.

Celui-ci remarqua une inquiétude dans son regard.

— C'est la cinquième fois, mais je ne suis pas venu tous les ans. Ne vous en faites pas, ça c'est toujours bien passé malgré quelques petits coups de gueule entre formateurs et des petites échauffourées.

— Qu'appelles-tu des échauffourées ? demanda David à son tour.

— Bah, des petites frictions entre jeunes et formateurs.

— Et sinon, les habitants d'ici sont sympas ?

— Les gamins sont censés être en centre formation et loisir. Patrick ne veut pas que les habitants sachent que la plupart sont des délinquants.

Quinze minutes plus tard, ils arrivèrent à destination. Aussitôt le car stationné dans la grande cour fermée par trois bâtiments dessinant un U évoquant un corps de ferme, l'un des employés referma les grilles du portail qui faisait face au bâtiment principal orienté Nord-Ouest. Alain indiqua que tous devaient récupérer leurs bagages dans la soute et s'aligner sur deux rangées pour écouter le discours du directeur. Des grommellements s'élevèrent.

Alain s'adressa discrètement à David et Irène en ricanant :

— C'est tous les ans la même chose. Ils râlent le temps de s'installer et le lendemain tout est oublié.

  Alignés avec leurs bagages à leurs pieds, les jeunes chuchotaient en se moquant de ce principe qu'ils trouvaient absurde et autoritaire. Patrick Bresson serra la main des chauffeurs et des formateurs. Il leur présenta brièvement le personnel. Un dossier à la main, il en sortit une feuille sur laquelle était écrit son discours. Quinquagénaire de taille moyenne, Patrick Bresson avait de la couperose et une calvitie avancée. Ses quelques cheveux mi-longs blonds, parmi les blancs en nombre supérieur, dépareillaient comme une couleur mal faite. Impossible de classer son regard entre pervers et moqueur. Il avait un nez proéminent et légèrement de travers. Son large sourire laissait entrevoir des dents jaunies orientées vers l'intérieur de sa bouche. Il s'était vêtu, pour l'occasion, d'une chemise blanche, une large cravate marron dont on ne distinguait que le nœud sous un pull gris et une veste de la même couleur. Son ventre bedonnant laissait deviner un manque d'activité sportive et quelques abus récurrents. Tandis que le personnel du centre se tenait à droite de Patrick Bresson qui faisait face aux jeunes apprentis, les trois formateurs et les deux chauffeurs se regroupèrent sur sa gauche. Le directeur toussota avant d'entamer son discours :

— Bienvenue à tous pour cette nouvelle session de formation ! Mon nom est Patrick Bresson. Je suis le directeur du Centre de formation Jules Ferry depuis dix ans et je suis ravi de vous y accueillir. Notre mission consiste à vous former au métier de bûcheron et la vôtre de vous y soumettre puisque la plupart d'entre vous ont préféré cette option plutôt qu'un séjour dans une maison d'arrêt. Peu importe vos délits ! Nous ne sommes pas là pour juger votre parcours, mais pour vous offrir un nouvel élan qui vous permettra de vous réintégrer dans notre société. Néanmoins, ici comme partout ailleurs dans notre pays, il existe certaines règles qui, si elles sont enfreintes, conduiront leurs transgresseurs à subir des sanctions. La plus lourde étant l'exclusion immédiate du Centre. Le vol et tout acte de vandalisme ou de violence aggravée répondent à cette même sanction immédiate et sans recours. Aussi, je vous rappelle que toute consommation de stupéfiants est rigoureusement interdite et qu'au moindre manquement, je vous escorterai moi-même à la gendarmerie la plus proche afin que des agents de la force publique prennent le relais pour vous conduire en lieu de détention.

Pour ce qui est du fonctionnement du centre, lever à 6 heures 30 et 8 heures 30 le week-end. Vous aérerez vos lits, mesdames Françoise Ancel, Isabelle Humbert et Sonia Mercier se chargeront  de faire vos lits et vérifier votre hygiène par la même occasion. Je remarque que cela en fait sourire certains. Sachez qu'ici une douche est obligatoire tous les jours, tout comme le fait de changer régulièrement vos sous-vêtements. J'espère avoir affaire à des adolescents et des jeunes adultes suffisamment responsables pour ne pas avoir à éduquer l'un d'entre vous sur le sujet. Si vous manquez de sous-vêtements, parlez-en à votre responsable. Celui-ce se chargera de me transmettre l'information. Vous lui donnerez vos mensurations et nous vous fournirons le nécessaire.

Pour en revenir aux journées de travail, nous quittons le centre à 7 heures 30. Je conduis moi-même le fourgon avec l'outillage nécessaire et les vêtements de travail. Vous aurez une pause de quinze minutes à 10 heures. Nous arrêtons à midi pour déjeuner. Nous reprendrons le car qui nous conduira à une cantine située à dix minutes du lieu de travail. C'est notre cuisinier monsieur Jean Humbert, ici présent, qui prépare les repas. Nous reprendrons notre travail à 13 heures 30 avec une pause de dix minutes à 15 heures pour terminer notre journée à 17 heures 30, sauf le vendredi où nous débaucherons à 17 heures. Retour au Centre à 18 heures et quartier libre jusqu'à 19 heures 30, heure du repas. Extinction des feux à 23 heures et croyez-moi, demain soir vous serez tous couchés bien avant. Le mercredi sera réservé à la scolarité et au sport. Vous réviserez différentes matières avec deux professeurs. Les mathématiques, l'histoire, la géographie, le français en particulier pour vous apprendre à rédiger correctement un curriculum vitae et une lettre de motivation et éventuellement des notions d'Anglais le samedi pour ceux qui le désirent. Vous aurez également trois heures de sport le mercredi après-midi. Quelques visites encadrées sont également prévues pour les week-ends. Avez-vous des questions ?

Elmas leva la main :

— On pourra aller dans un café après le travail avant de rentrer au centre, juste quelquefois ?

— Rassurez-vous, jeune homme ! J'ai discuté du sujet avec Alain Fournier, votre formateur principal. Il faut avant tout que vous sachiez que les habitants de la commune des Forges ne sont pas totalement au courant de l'activité de ce Centre. Celui-ci est censé former des jeunes bûcherons et non de réinsérer des adolescents et jeunes adultes arrêtés pour des délits mineurs. Étant donné que l'expérience se déroule généralement plutôt bien, nous avons envisagé, cette année, l'éventualité que vous puissiez fréquenter par petits groupes le bar tabac des Forges. Messieurs Fournier, Pellicano et madame Garsès, si cette dernière le désire, accompagneront un groupe maximum de sept d'entre vous, les jours de semaine à cet endroit. Vous irez avec le minibus Ford. Mais je vous préviens, s'il y a des heurts avec la population locale, nous supprimerons cette sortie.

Le directeur regroupa les feuilles de son discours et les remisa dans la chemise avant de conclure :

  • Et maintenant, prenez vos bagages et suivez-nous !

Irène et David emboîtèrent le pas d'Alain qui fit visiter les locaux aux stagiaires. Il montra ensuite les dortoirs. Les chambres des filles étaient situées à l'étage au-dessus de la longère centrale, tandis que celles des garçons se trouvaient également à l'étage, mais dans l'aile droite du bâtiment. Une sombre tapisserie à larges rayures verticales d'un brun et d'un beige délavés décorait le couloir du dortoir des garçons. Le parquet brut, usé par les nombreux passages, craquait légèrement sous les pas des visiteurs. D'anciennes fenêtres en bois donnaient côté Nord-Est. Les neuf chambres qui leur faisaient face mesuraient environ seize mètres carrés, chacune équipée pour loger quatre occupants. D'après l'aspect du revêtement mural, les chambres avait été repeintes l'année précédente. Les lits aux armatures métalliques de couleur marron semblaient récents contrairement aux meubles et différents placards qui dataient des années quatre-vingt. Les stagiaires remarquèrent cette vétusté avec ironie. Les douches se trouvaient au rez-de-chaussée du dortoir des garçons, ce qui fit protester les filles. Alain leur montra un vestiaire verrouillable qui donnait directement accès aux douches réservées aux femmes. Dans l'aile gauche, Alain présenta quatre petits salons télé, une salle de jeux avec des baby-foot, un billard anglais et d'anciens flippers.

— Vous ne pourrez pas dire qu'on ne prend pas soin de vous ! 

— Et les filles ! Elles joueront à la poupée ? lança avec humour Georges, le seul Polonais de l'équipe.

Âgé d'une vingtaine d'années, il semblait plus vieux à cause d'une fine moustache, de quelques cheveux précocement blanchis coiffés en arrière et des lunettes dont l'épaisse monture en écaille était usagée. Son accent était prononcé, ce qui amusa les autres.

— Vous disposez également de six ordinateurs portables, de magazines de toutes sortes et d'une bibliothèque avec des CD audio et des livres, répliqua Alain.

Camélia, une Française de vingt-deux ans, métissée, coiffée de multiples tresses afros, vêtue d'un pantalon et d'une veste en jean fronça les sourcils :

— Moi je préfère jouer avec les mecs.

— Tu fais ce que tu veux de ta vie, lui envoya Alain avec le sourire.

Des rires moqueurs fusèrent du groupe. Consciente de la méprise, Camélia s'adressa aux garçons :

— Je parlais des jeux, pas de ce que vous pensez.

— Bon ! C'est fini ce chahut ? grogna Alain. Maintenant, vous vous installez tous dans vos chambres. Je vous rappelle que les noms de chacun de vous sont inscrits sur les portes des chambres et que si vous désirez effectuer un changement, vous vous adresserez à Monsieur le directeur. Le dîner sera servi à 19 heures 30. Irène rejoignit sa chambre située au dortoir des filles. Celles d'Alain, de David et des chauffeurs du car étaient situées dans l'aile droite.

— Les deux chauffeurs restent avec nous durant toute la formation ? demanda David à Alain avant d'entrer dans sa chambre.

— Non, Arnold repart demain. Il reviendra à la fin du mois pour notre retour.

David vida sa valise et rangea ses vêtements dans la penderie prévue à cet effet. Il tira ensuite l'épais rideau de la fenêtre. Sa chambre, comme celles des autres formateurs, était équipée d'un cabinet de toilette avec un lavabo. Sur le petit meuble blanc près de la douche, David déposa son nécessaire de toilette et se regarda quelques instants dans le miroir au-dessus du lavabo. Le tain, sur les contours du miroir, était écaillé, un peu comme celui de l'appartement qu'il louait avec Corinne. À ce souvenir, une larme perla sur sa joue. David saisit alors son smartphone posé sur une commode, puis s'assit sur le lit et regarda encore une fois les dernières photos qu'il avait prises de sa petite amie. Il se rendit compte qu'elle lui avait envoyé quatre SMS : « Appelle-moi ! », « Dis-moi comment tu vas ! », « Es-tu bien arrivé à destination ? », « Ne me laisse pas sans nouvelles, je t'en prie !».

Il ne savait quoi répondre. S'il le faisait, cela aurait pu vouloir dire qu'il cherchait à s'excuser de son ivresse de la veille, de son départ brutal et qu'il désirait peut-être revenir en arrière. Non, il n'avait pas digéré l'ultimatum que Corinne lui avait fixé. C'était pour cette raison qu'il avait mis un terme à leur relation et qu'il s'était ensuite saoulé. Mais il ne pouvait pas non plus cruellement la laisser un mois sans aucune nouvelle. Il lui répondit par SMS : « Tout va bien, nous sommes arrivés. Pour ce qui nous concerne, rien n'a changé. C'est trop tard, trouve-toi quelqu'un qui te corresponde et qui se pliera à ta volonté. » Malgré ces mots, il pleurait en imaginant Corinne lire le SMS avec déception. Il posa son portable et sortit de sa chambre. Il traversait la cour pour rejoindre l'aile gauche lorsqu'Irène l'interpella :

— Monsieur Bresson désire nous voir.

— Ok, je vais chercher Alain.

— Inutile, il est déjà avec lui.

David suivit Irène jusqu'au bureau du directeur situé au rez-de-chaussée. Le sol était entièrement carrelé de tomettes orangées. Le bureau était de surface égale à celle des chambres. D'un côté, des étagères remplies de livres longeaient le mur, de l'autre, des casiers en bois avec de nombreux dossiers dans des chemises. Sous le bureau du directeur, dormait un vieux tapis aux motifs géométriques dont les couleurs étaient passées, mais d'un seul côté. Sans doute était-ce dû aux rayons du soleil pénétrant par la fenêtre située derrière son fauteuil. Sur le bureau étaient empilés différents dossiers des stagiaires et ceux des formateurs. David aperçut son nom sur le premier de la pile. Irène et Alain tenaient déjà un verre en main. Le directeur proposa un whisky à David. À peine remis de la veille, celui-ci refusa. Alain esquissa un sourire narquois.

— Je vois que vous êtes sobre mon garçon. J'espère que vous vous entendrez bien avec Alain et madame Garsès.

— Vous pouvez m'appeler Irène, Monsieur le directeur.

— Soit ! Dans ce cas, appelez-moi Patrick !

Il s'adressa de nouveau à David :

— C'est votre premier emploi dans le domaine de la formation ?

— Oui, c'est exact. J'ai récemment obtenu mon diplôme et je cherchais à exercer le plus rapidement possible.

— Vous connaissez bien le métier de bûcheron ?

— Mon père me l'a appris lorsque j'étais jeune. J'allais en forêt avec lui, couper du bois. On ne se chauffait qu'avec ça. Ma famille possède quelques hectares de forêt. J'ai également préparé un diplôme dans le domaine des eaux et forêts, mais j'ai changé de voie parce que je ne gagnais pas assez bien ma vie. J'ai travaillé quelques années dans l'administration, puis j'ai claqué la porte pour revenir à la nature.

— Bien, j'apprécie les hommes d'expérience. Cette année, j'ai fait confiance à Alain qui a encore choisi le même secteur de forêt où vous formerez vos stagiaires.

— Disons que j'ai fait ce choix en fonction de la diversité des arbres qui s'y trouvent, précisa Alain.

— Figurez-vous que quelques élus de la commune s'y sont opposés.

— Vous ont-ils donné leurs raisons ? demanda Alain.

— Non, pas tout à fait. Vous savez, les gens de la montagne sont un peu taiseux. Ils font des mystères pour un rien. Ils ont invoqué le fait que nous ne choisissons pas toujours les bons arbres à abattre... Dites-moi, Irène, que pensez-vous de ce Crillon ?

— C'est un mousseux un peu spécial, mais ce n'est pas mauvais.

— Quand vous irez au café des Forges, vous goûterez la Gérômoise. C'est une bière régionale. Vous verrez, c'est une merveille. Allez, levons notre verre à cette nouvelle session de formation !

Patrick Bresson poursuivit :

— Il faut également que vous sachiez que l'association est quelque peu en difficulté financière depuis que le Conseil Général a décidé de réduire nos subventions en raison du nombre conséquent de récidives.

— Nous ne sommes pas responsables de ce que font les stagiaires après la formation, protesta Alain.

— Eh bien, vous irez le clamer au Conseil Général du département, car d'après les membres qui votent le budget, il s'agit bien de notre responsabilité. C'est pour cette raison que je vous demanderai une fois encore de faire preuve de la plus grande vigilance lorsque vous accompagnerez vos brebis aux Forges. Le moindre écart pourrait être fatal à notre association.

Michel Baudry, Professeur de guitare en école de musique, auteur de Tout peut arriver même les meilleures choses, Le code de Pandore, Cristal de sang et Le carnaval des maudits, publiés aux Éditions du Net signe son cinquième roman mêlant le suspense au fantastique.

michelecrivain@free.fr

Résumé du roman
Lassé par une vie de bureaucrate trop routinière, David Pellicano s'est orienté dans le social. Ce changement de vie déplaît à sa petite amie Corinne qui a choisi de rompre. Bien décidé à valoriser le diplôme d'éducateur spécialisé qu'il a obtenu, il s'engage dans une mission d'un mois consistant à réinsérer des jeunes délinquants qui découvriront le dur métier de bûcheron. Le stage se déroule dans la charmante commune des Forges au Centre Jules Ferry près d'Épinal dans les Vosges. Accompagné de deux autres formateurs, Alain Fournier, son ainé plus expérimenté et Irène Garsès, une jeune femme d'origine espagnole, il va découvrir le monde de la formation dont il ignorait tout jusque-là. Lors d'une sortie au bar-tabac des Forges, David fait la connaissance de Claire, la serveuse dont il tombe immédiatement amoureux. Joseph Creusot, le père de celle-ci, le met en garde contre une malédiction concernant la forêt de Chavelot, là où les stagiaires sont formés. Dubitatif, mais malgré tout curieux, David cherche à savoir ce qui justifie les propos incohérents de cet ancien médecin alcoolique. Joseph Creusot commence alors à lui raconter une histoire insolite, celle de Willem Jacobus, un charismatique guérisseur d'origine hollandaise venu s'installer aux Forges il y a plus d'un siècle. Au fil des jours, d'étranges événements se produisent et le comportement d'Alain devient de plus en plus inquiétant. Menant sa petite enquête, David finira par dénouer le lien entre les différentes intrigues et le lourd héritage que dissimulent les habitants des Forges.

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Ginette Flora Amouma · il y a
L'intrigue est prometteuse . L'intérêt est déjà aiguillonné par la dose de surnaturel qui va se développer .
Un récit bien ancré dans les croyances qui hantent l'esprit d'un village .

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Michel Baudry Guitariste Écrivain · il y a
Merci pour votre commentaire, Ginette.

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