Le châtelain des Grimaux

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Voici l'histoire d'un personnage peu banal qui a habité le petit château des Grimaux situé dans la basse vallée du Lot . Au début du vingtième siècle ce château était plutôt devenu une ferme avec sa maison de maître à double escalier de pierre , seule véritable ressemblance avec un château , ses deux ailes transformées au cours du temps en grange , écurie , étable... et son mur d'enceinte en pierre de taille , le tout fermé par un monumental portail en fer forgé et...rouillé depuis longtemps . le propriétaire , vieillissant ,laissait les ronces et le lierre envahir les quelques hectares du domaine et les murs des bâtiments .Il finit par mourir et le bien fût mis en vente , à la fin des années trente , par ses héritiers .
Le domaine fût finalement acheté par un parisien , fin 1940 , qui fuyait les nazis et peut-être un passé discutable . C'était un homme d'une cinquantaine d'années , cultivé , élégant , beau parleur et excentrique ce qui ne plaisait pas du tout aux locaux car on était dans un milieu très rural . En plus de cela il avait de l'argent d'où des jalousies . Il était accompagné de sa bonne âgée d'une trentaine d'années et de plusieurs enfants , cinq ou six , qu 'il présentait comme étant ceux de ses femmes précédentes , ce qui plaisait encore moins au voisinage . Tout le monde disait que c'était sa bonne à tout faire... mais vraiment à tout faire avec des ricanements .
Il s'était lancé dans la culture des céréales et l'élevage de quelques moutons sur la vingtaine d'hectares du domaine et se montrait novateur en utilisant par exemple , une voiture Renault débarrassée de l'essentiel de sa carrosserie pour tracter charrue , faucheuse , charrette... en guise de tracteur introuvable à l'époque alors que les paysans du coin utilisaient boeufs ou chevaux... ce qui ne faisait qu'aggraver son cas aux yeux de la population .
Les affaires marchèrent correctement pendant environ trois ans . Il fréquentait volontiers le café du village où il aimait un peu parader et c'est là qu'il fit la connaissance de quelques maquisards . Ceux-ci étaient des réfractaires au sto pour la plupart et , les allemands ayant envahi la zone libre , il leur fallait se cacher . Ils l'enrôlèrent pour cacher des armes et des tracts dans les caves du château , celui-ci étant idéalement situé au bord du Lot , on pouvait donc l'atteindre en barque en toute sécurité . Il y cacha aussi des ouvriers espagnols , républicains qui avaient fui le franquisme , travaillant à l'usine sidérurgique de Fumel et qui avaient de nouveau fui sous la pression des autorités se Vichy . Il participa aussi à l'exécution d'un notable , maire et médecin d'un petit village proche , collaborateur ayant dénoncé des maquisards à la milice .
Sa bonne , femme bien charpentée d'origine alsacienne sortait rarement pour faire des courses car ils vivaient presque en autarcie , avec le potager , le verger et les volailles et lapins... comme dans toutes les fermes de cette époque . Les enfants , du moins les plus jeunes , allaient à l'école du village .
Et c'est par une des fillettes , âgée de dix ans que l'affaire éclata .
Un jour ,elle se plaint à sa maîtresse qu'elle ne veut pas rentrer au château car les punitions sont terribles , comme dépecer avec ses frères et soeurs un mouton mort de maladie depuis plusieurs jours pour récupérer la peau , et surtout...qu'elle ne veut plus que son papa dorme avec elle !
Stupeur de l'institutrice... qui décide après en avoir reparlé avec l'enfant d'informer le maire qui le dit à...Si bien qu'un jour , au café , le châtelain entend quelques allusions fâcheuses , il se rend alors compte que l'affaire prend une mauvaise tournure . Sa réaction immédiate est de se rendre chez son notaire pour mettre tous ses biens au nom de sa bonne ce qui revient à déshériter ses enfants . Arrangement entre le châtelain et la bonne ?
Les gendarmes finirent par débarquer au château, mandatés par un juge , pour enquêter sur le prétendu inceste .
Ils interrogèrent à tour de rôle toute la maisonnée , la fillette confirma ses dires et ils découvrirent un bébé de six mois environ non inscrit sur le livret de famille !!! La bonne déclara en être la mère aussitôt démentie par la fille aînée âgée de seize ans qui revendique l'enfant . Celle-ci avouera que son papa en est l'auteur et qu'il la lui-même accouchée dans la cuisine du château !!!
Les gendarmes repartirent avec le châtelain menotté qui fut ensuite conduit à la prison de Cahors en attente du jugement . La bonne ne fut pas inquiétée car elle était sous influence et avait peur des représailles .
Il ne fut jamais jugé car ses amis du maquis le délivrèrent par un coup de force sur la prison . Une douzaine de maquisards attaquèrent celle-ci , délivrèrent deux des leurs et raflèrent les armes et munitions des gardiens plutôt consentants puis disparurent dans les forêts . Il y avait très peu d'allemands dans la région ce qui facilita l'opération .
Au bout de quelques semaines dans le maquis , ponctués de quelques escarmouches avec l'occupant et la milice , début 1944 , notre châtelain est reparti pour Paris pour continuer la lutte , sa bonne gérant la propriété avec les enfants .
Notre châtelain participa activement , fusil à la main , à la libération de Paris en août de la même année puis il lui fallut gagner sa vie .
Le retour dans le Lot n'étant pas possible , il profita de son charme pour séduire puis détrousser des femmes rencontrées dans le métro .Sa collection de porte-feuilles et... de petites culottes en témoigneront plus tard lors de son arrestation . Mais tout cela n'était que du gagne- petit et avec d'anciens maquisards et d'anciens miliciens , la guerre étant finie on peut oublier les rancoeurs , il participa au gang des tractions qui multiplia les exactions en 1946 . Il dévalisa plusieurs banques , attaqua des transporteurs de fonds avec différents complices . C'est peut-être ce genre d'actions qui l'avait enrichi avant guerre mais il ne l'avoua jamais .
Tous les membres de la bande furent arrêtés ou abattus par la police . Il fit partie des prisonniers et fut jugé et condamné à quinze ans de prison à la maison d'arrêt de Fresnes . Son passé de résistant plaida en sa faveur , la peine aurait pu être plus lourde .Il fut un prisonnier modèle et bénéficia d'une remise de peine au bout de douze ans .
A sa libération , c'était un vieil homme , il revint dans le Lot pour s'apercevoir que sa bonne avait tout vendu , le château , les terres , le matériel agricole , le mobilier...tout...et était partie sans laisser d'adresse . Ses enfants avaient été placés à l'assistance publique et aucun de ceux qu'il retrouva ne voulut le revoir .
Personne ne sait ce qu'il est devenu par le suite...toujours sur le fil du rasoir certainement sans savoir s'il tomberait du côté du bien ou du mal.
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