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Le chat au point d’interrogation

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Galavent

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Il était une fois un chat, rond, luisant et doux qui s’était pris la queue dans une porte-cochère lorsqu’il était encore chaton. Aussi, sa queue formait-elle un point d’interrogation. Il ne s’en rendait pas compte. Dans le même temps, il acquit progressivement le pouvoir de questionner les gens qu’il rencontrait.
Par exemple, un jour, et je peux vous le garantir car j’étais présent, vers onze heures du soir, il passa sous la fenêtre d’un couple. La jeune femme à la vue de ce point d’interrogation poilu se posa mille questions : ai-je bien débranché mon fer à repasser ? Elle se leva et alla vérifier. N’ai-je pas oublié de fermer l’eau de l’arrosage automatique du potager ? Elle se releva, enfila une robe de chambre et sortit seule dans la nuit pour constater que le robinet était bien fermé. Ai-je bien un mari dans mon lit ? Elle revint promptement pour se recoucher et tâter le corps vigoureux de son mari qui se réveilla brusquement.
– Que se passe-t-il ? demanda-t-il à sa femme.
– Je me demandais si tu étais là, lui répondit-elle. Je voyais un corps mort à côté de moi et m’interrogeais sur ta réalité. Je t’ai si longtemps rêvé que parfois je doute de ta consistance. J’ai besoin de te toucher pour vérifier que je suis bien marié à un être vivant qui me serre dans ses bras.
Progressivement, dans le quartier, les gens se mirent à douter de ce qu’ils avaient fait, de ce qu’ils voulaient et de ce qu’ils voyaient. Les allers et venues du chat la nuit devant les fenêtres de chacun, les contraignaient à se poser de nombreuses questions sur leur existence, sur leur avenir, sur leur fréquentation. Certains avaient l’impression de se mouvoir dans une guimauve collante qui les empêchait de vivre réellement, mais qui leur donnait également une vision différente de celle des gens ordinaires. Aussi, peu à peu, se considèrent-ils comme un population à part, plus intelligente que la moyenne. De nombreuses questions leur venaient à l’esprit : pourquoi suis-je né dans cette famille ? Pourquoi ma voisine a-t-elle un gros nez ? Pourquoi la jeune fille de la maison d’à côté me regarde-t-elle lorsque je passe devant sa fenêtre ? Si l’on avait pressé les cerveaux de ces habitants, en serait sorti un véritable jus de citron, acide, jaunâtre, presque bilieux. Cela leur donnait un teint terreux caractérisant les personnes en proie à ces interrogations.
Et le chat se promenait toujours, personne ne soupçonnait que c’était un simple chat qui les conduisait à ainsi s’interroger sans cesse. On ne le sut que le jour où celui-ci entra par la porte entrouverte d’une maison minable, dans une rue mal famée, où vivait un homme d’une cinquantaine d’années, acariâtre et brutal. Il venait de faire cuire un énorme steak et se réjouissait de le manger avec une pointe de moutarde et quelques échalotes revenues dans le jus de cuisson. Installé dans sa cuisine, un peu en désordre, il est vrai, il regardait la rue déserte par la fenêtre qui laissait entrer un air tiède, agréable. Cela lui réjouissait les sens et le mettait de bonne humeur. C’est alors que le chat passa sur le rebord. Ce steak est-il bon ? se demanda aussitôt l’homme. Il se précipita dans la poubelle, remua quelques vieux papiers gras d’emballage jusqu’à retrouver celui qui avait enrobé le morceau de viande rouge. La date de péremption était programmée pour le lendemain. Il revint s’asseoir à table et se coupa un morceau de steak. A peine l’avait-il mis dans sa bouche qu’il lui trouva un goût bizarre. Ne sentait-il pas le brûlé ? N’avait-il pas à un arrière-goût de faisandé ? A tel point qu’il dût se lever, aller cracher dans la poubelle sa bouchée, puis se rassoir. Il s’en recoupa un autre bout, plus petit, dans une partie plus savoureuse car bordée d’un filet de gras qui lui donnait une consistance onctueuse et chatoyante. Il le regarda longuement avant de le porter à sa bouche précautionneusement, d’y poser une langue soupçonneuse, et de le poser délicatement dans sa machine à broyer pour, avec ses papilles gustatives, en ressentir tout le bienfait qu’il pouvait en attendre. Mais, malheureusement, ce désir qu’il avait éprouvé à faire cuire ce morceau de choix pour le déguster pleinement un soir d’été, s’était changé en interrogation maladive. De rage, il prit son assiette et balança avec vigueur son steak dans la poubelle, refermant le couvercle d’un geste sec. Soirée gâchée, c’est sûr. Mais pourquoi ? Il se souvint alors qu’il avait vu un point d’interrogation passer devant la fenêtre avant de commencer sa dégustation. Cela avait-il un rapport avec son impression désagréable et l’échec de sa réjouissance ? À ce moment, le chat, après avoir fait un tour dans le quartier, restant inconscient des effets néfastes de sa queue, repassa devant la fenêtre de l’homme. Celui-ci s’empara de son énorme couteau et le lança en direction de ce point d’interrogation de sinistre mémoire. Le coup était bien porté puisque le couteau, d’un éclair, lui coupa la queue à l’endroit où commence la courbe du point d’interrogation, sans même que le chat ne s’en rende compte. Il ne lui restait plus qu’une sorte de balai raide et droit, qui s’achevait par quelques poils mal équarris et deux ou trois gouttes de sang. Une sorte de point d’exclamation, en quelque sorte !
L’ambiance dans le quartier s’en trouva changée. Plutôt que de s’interroger sur leurs pensées, leurs actions, leurs désirs, les habitants se mirent à proclamer ce qu’ils prenaient pour de profondes vérités, ponctuées de longues exclamations : j’ai fermé l’eau du robinet d’arrosage, j’ai débranché la prise de mon fer à repasser, mon steak est cuit à point ! Chacun en était si persuadé que de véritables catastrophes se déclenchèrent : brûlure de chemises sur la table à repasser, inondation dans la cour du voisin parce que la dame du jardin d’à côté avait oublié de fermer son robinet, steak grillé et immangeable. Bref, cela allait mal dans ce quartier en raison des affirmations intempestives de nombreuses personnes qui, d’habitude, étaient raisonnables et pouvaient douter d’eux-mêmes. Le chat poursuivait ses promenades nocturnes sans se douter de ce qui se passait dans ses lieux de promenade.
Puis un jour, après être entré par une fenêtre restée ouverte, il passa devant une glace et se fit peur avec sa queue en point d’exclamation.
– Que diantre, quelle vilaine queue ai-je là ! s’exclama-t-il. Est-ce réellement à moi, ce morceau de balai qui se termine par un toupet infâme ? Mieux vaut la couper que de supporter un aussi vilain accessoire sur son dos.
Alors il se mit en quête d’une personne qui aurait la bonté de lui couper la queue dont il ne voulait plus. Il s’adressa à une vieille dame qui accueillait des chats chez elle. Celle-ci le regarda, horrifiée, et lui dit qu’elle ne pouvait toucher quelque chose que Dieu avait créé. Forte de ce principe, elle n’accéda pas à la demande du chat et même, alors qu’elle était assez près de ses sous, refusa toute récompense de sa part. Il s’adressa ensuite à un jeune homme, un peu simple, qui parlait souvent seul en regardant les animaux du parc qui se trouvait au milieu du quartier et qui lui répondit qu’il n’avait pas le droit d’utiliser un couteau sous peine de prison.
– Pourquoi ? lui demanda le chat.
– J’ai déjà tué quelqu’un qui m’avait demandé de couper les ficelles d’un paquet cadeau qu’il avait reçu le jour de son anniversaire, lui répondit-il.
Le chat ne demanda pas son reste et prit la poudre d’escampette. Il finit par rencontrer deux jeunes garçons, dont l’un se promenait avec un couteau suisse accroché à sa ceinture, bien en vue. Il les suivit en se cachant pour les observer avant de se confier à eux. Se sentant en confiance, il profita du passage dans une ruelle pour leur barrer la route et faire sa demande.
– Mon couteau coupe parfaitement, affirma le plus jeune qui possédait ce trésor. Regarde.
Il prit une feuille de papier qui traînait par terre et la coupa d’un vigoureux coup de poignet, créant une incision nette et sans bavure. Le plus grand objecta cependant que si le couteau coupait parfaitement, il n’était pas certain qu’ils sachent couper une queue d’un seul geste sans trembler. Le chat s’interrogea et décida de tenter sa chance avec les deux garçons.
– Allez-y, même si vous ratez votre coup la première fois, vous y arriverez sans difficulté la seconde.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Improvisant une table d’opération sur un couvercle de poubelle qui se trouvait à proximité de là, et désinfectant le bout de la queue du chat avec le reste d’alcool d’une bouteille de whisky découverte dans le contenu de la poubelle, ils se mirent à l’œuvre. Effectivement, il leur fallut deux coups de couteau pour parvenir à trancher le bout de queue du chat. Ils mirent une sorte de pansement enduit de whisky sur la petite protubérance qui lui faisait désormais office de queue et saluèrent le chat qui les remercia.
Désormais, le quartier redevint calme, mais d’un ennui ! Les gens tournaient en rond, ne sachant où poser leur esprit. On constatait un manque d’entrain, de bonne humeur, de projet, de réjouissance, de dispute, de bonne chair. Tout vivait au ralenti, comme des vieillards ne pouvant plus sortir de chez eux, sans relation ni amusement. Bref, c’était, dans le quartier, une véritable dépression qui ne le disait pas. Même le chat déprimait. Il ne se voyait plus passant devant un miroir, comme si son absence de queue était absence de lui-même. Cela dura un mois.
Au deuxième mois se constitua un comité de quartier dont l’objet était d’analyser les raisons de cette prostration. Il fallut du temps et beaucoup d’énergie à ce comité pour comprendre les enchaînements de circonstances qui rendirent neurasthénique la population. Ce fut un des deux enfants qui trahit le secret jusque-là bien gardé. Mais la queue était coupée et bien coupée. Exposant leurs conclusions aux élus du quartier, les membres du comité furent reconduits dans leur fonction avec cette fois-ci pour tâche de trouver des solutions. Certains démissionnèrent, estimant inutile de réfléchir à un événement irréversible. Mais la plupart acceptèrent et le comité se réunit à nouveau deux fois par semaine pour réfléchir aux dénouements possibles. Tous pensèrent d’abord à une queue postiche, coûteuse certes, car elle devait être parfaite. Mais un des membres objecta que tout le monde refuserait inconsciemment cette imposture, ce qui ne ferait que prolonger l’ambiance exécrable. Une autre solution, qui tint longuement la première place, fut de remplacer le chat. On y songea tellement que l’on chargea les employés municipaux de trouver un matou qui ressemblait fortement à notre héros. Aussitôt, la mairie fut envahie de chats de toutes couleurs, aux mêmes yeux verts, mais qui ne miaulaient pas aussi bien et, surtout, qui ne savaient pas parler. On prit alors conscience de la chance exceptionnelle que possédait le quartier de disposer d’un chat parlant. Un journaliste vint même faire un reportage, interrogeant les vieilles personnes sur l’existence du chat, mais il ne put jamais le rencontrer. Le matou avait disparu depuis que sa notoriété était acquise. Il se cachait dans la ruelle où il avait rencontré les enfants et avait décidé de ne se montrer qu’à ceux-ci. Comme on ne pouvait trouver un autre chat parlant, on élimina cette solution facile. Une issue fut enfin trouvée par la femme d’un chirurgien. Pourquoi ne grefferait-on pas une queue de remplacement sur la protubérance située au bout du dos du chat ? Le projet parut solide aux divers membres du comité et fut adopté à l’unanimité. Il fallait maintenant s’enquérir d’un vétérinaire expert, mais également d’un chat au même pelage qu’il faudrait amputer. Nouvelle chasse aux matous des employés municipaux qui finirent par trouver un félin conforme, dans sa fourrure du moins, au chat vedette. Il fut mis en fourrière et soigneusement conservé pour l’opération future. Le mari de la dame accepta d’opérer les deux chats, l’un pour l’amputer, l’autre pour restaurer le membre manquant. Le jour de l’opération, le quartier fut mobilisé, chaque habitant se trouvant devant la mairie (où un écran géant avait été installé) ou devant un poste de télévision pour suivre l’opération en direct. La première partie se déroula rapidement et le seul à tenter de protester fut le chat amputé. Plusieurs souris, musclées et bien dodues, lui furent offertes en compensation de ce sacrifice pour la cause commune. Notre chat fut recherché par les enfants, découvert, rapporté, endormi, étendu sur la table d’opération et finalement une nouvelle queue fut greffée. Puis on le plaça en coma artificiel pour l’empêcher d’abimer sa nouvelle parure. Huit jours plus tard, l’ensemble de la population était à nouveau dans la rue, autour de la mairie, pour le réveil du chat, baptisé pour l’occasion Ratapoil, on ne sait pourquoi, car il n’avait rien à voir avec la sculpture de Daumier. Un premier bulletin, en préalable, avait annoncé que la greffe avait prise et qu’elle était même pratiquement cicatrisée. À midi pile, Ratapoil fut réveillé et on lui présenta une assiette de cuisses de rat frit avec de la sauce à la tomate, régal sublime pour n’importe quel mistigri. Il mangea sans difficulté, comme s’il n’avait subi aucune opération et comme si sa queue toute neuve avait toujours fait partie de sa noble personne. L’opération était réussie et le chirurgien se vit offrir deux jours de vacances aux frais de la commune. Quant à Ratapoil, il profita d’un instant d’inattention pour disparaître rapidement et se cacher au fond de la ruelle qu’il appréciait tant. Le soir même, il parcourait à nouveau les rues, passant devant les maisons, montrant fièrement sa queue à tous les habitants qui avaient maintenu, sur demande de la mairie, leurs fenêtres ouvertes. Il ne pouvait voir leurs sourires de satisfaction, mais il sentit que dorénavant sa présence serait toujours acceptée, quel que soit ce qu’il pouvait faire.
Ainsi s’achève l’histoire du chat à la queue en point d’interrogation. Il finit sans point, qu’il soit d’interrogation ou d’exclamation, utilisant sa queue comme tous les chats du monde, ni mieux, ni moins bien. La vie reprit dans le quartier, si bien qu’un an après, on ne savait plus qui était le chat parlant. Seuls les deux enfants continuaient à voir leur ami régulièrement et conversaient tard avec lui, apprenant beaucoup de choses sur le monde que l’école ne leur apprendrait jamais, mais qui leur servirait ensuite tout au long de leur vie. Quant aux habitants, ils étaient certes soulagés. Ils ne se posaient plus de questions intempestives et pouvaient reposer le soir, la fenêtre ouvert, sans angoisse.
Mais, au final, la société s’appauvrit, une sorte d’engourdissement généralisée s’installa dans la population. L’étonnement avait secoué le quartier, l’électrisant, donnant à chacun une impression d’éveil qu’il n’aura plus jamais. Oui, l’étonnement est une vertu qu’il convient d’apprécier, parce qu’on ne la comprend pas !
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