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Le chasseur chassé

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Pan!...Pan!...Pan!..;Le Paulot s'entraîne dans la pradelle derrière la ferme à tirer sur des bouteilles vides alignées contre la clôture. La chasse va ouvrir.La chienne jappe d'impatience au bout de sa corde.Dans toutes les maisons,les hommes nettoient et graissent leurs fusils.Ils vérifient les provisions de cartouches,essaient leurs cuissardes.Le Paulot est assez fier de lui: il a touché trente bouteilles sur trente-quatre ce tantôt. L'Etiennette,sans doute attirée par le bruit,passe la tête au-dessus de la palisse et suit attentivement chaque performance. Tout fanfaron,il dit:_"Ca s'annonce bien pour l'ouverture,pas vrai?" _"Sûr que tu es un fin tireur,mon Paulot!" Il voit les lueurs fauves dansant dans les yeux de la jeune fille,il en est tout émoustillé.
_"Attends,je vais poser mon fusil et on va faire un tour tous les deux..." Mais les yeux fauves ne le lâchent pas,la tête longe la haie jusqu'à la barrière .Etiennette l'ouvre,attrape le bras du Paulot: _"Non,viens comme ça ,tout de suite." Remué aux tripes par cette impatience,il serre l'Etiennette contre lui et colle un gros poutou baveux sur sa bouche.Les lèvres épaisses,ourlées comme des pétales d'une rose épanouie s'ouvrent docilement sous la pression.Sa langue explore cet antre humide et chaud et aussitôt son pénis gonfle son pantalon. _"Allons-y!" Il l'entraîne sur le sentier,la tient serrée d'un bras contre lui et porte son fusil cassé sur l'autre.Ils cheminent ainsi à travers la campagne écrasée du lourd soleil de septembre.Son maillot de corps trempé de sueur découvre ses gros bras tannés,la cartouchière lui bat les reins. L'Etiennette a un robe tablier à carreaux,fermée devant par une rangée de boutons.Il fait sauter celui du haut et fourre la main dans le sillon moite entre les seins.Elle repousse cette main, referme le bouton:
_"Tout à l'heure, quand on aura trouvé notre coin." Depuis la frairie du quinze août où ils s'étaient retrouvés devant la baraque de tir à la carabine,lEtiennette ne le quittait plus, affolée d'amour comme la chienne au plus fort de ses chaleurs.
Elle était partie du village trois ou quatre ans auparavant "pour travailler en ville" avaient dit ses parents. D'un coup,sans rien dire à personne.Il n'avait pas plus de souvenir d'elle que des autres drôlesses de la communale que les garçons s'amusaient à guetter quand elles baissaient culotte dans un champ de maÏs pour satisfaire aux besoins naturels.
Elle avait surgi entre les claquements secs de la carabine contre la cible accrochée au mur de la baraque foraine, dans la nuit griffée de lumières multicolores accrochées aux tilleuls du champ de foire. -"Fameux tireur, le beau Paulot!" Il avait lâché l’œil du viseur et d:e ballons tourbillonnant dans sa mire.Aussitôt saisi par l'étincelle des yeux fulgurants à travers une masse de cheveux bruns et par le rouge des lèvres assorti au corsage décolleté sur des épaules rondes et une gorge appétissante.
D'un coup,il avait lâché la carabine au grand dam de la tenancière qui perdait là un bon client. _"Mais c'est l'Etiennette au père Fougerat!..;" Elle avait fait virer sa courte jupe en une pirouette coquine sans le lâcher des yeux :
-"Je suis en congé payé, qu'a dit mon patron à la boulangerie,alors je suis revenue au pays" Il n'avait pu s'empêcher d'envoyer une claque sur les fesses rebondies.Elle avait ri.
_"Si on allait prendre un verre?" Pas de doute,elle connaissait les manières de la ville.Ils avaient bu,lui,une canette de bière,elle un"swheppes" dans un joyeux vacarme de paysans en goguette.Puis il avait joué au rampeau pour chercher à l'éblouir .Il la boule de toutes ses forces dans les quilles en la faisant rouler le long de la planche. La carte qui le représentait,un dix de pique,ne lui porta pas chance car il perdit toutes ses mises.Etiennette avait alors passé son bras nu sous celui du Paulot: -"C'est un jeu de ploucs,ça.Un vrai gars, on le reconnait au tir." _"A tous les tirs?" avait-il réparti vivement.En bon paysan,il ne voulait perdre, ni son temps,ni son argent avec une allumeuse. _"A tous. "Elle le fixait hardiment de ses prunelles luisantes. Ils étaient partis aussitôt danser sous la grande tente blanche où sévissait un orchestre d'accordéons.Le Paulot ne savait point trop les pas,mais il avait compris qu'à ce jeu on pouvait serrer sa cavalière contre soi,lui passer la jambe profond dans l'entrecuisse et lui respirer le cou sans vergogne.Tellement échauffés qu'ils se retrouvèrent dans l'herbe à quelques mètres des flonflons du bal à finir l'exploration de leurs corps,à s'embrasser, mélangés,l'un dans l'autre que s'en était un vrai festin du dimanche. Etiennette n'avait peur de rien .Pas comme les autres filles du village qui minaudaient,s'affolaient,craignaient d'être grosses.
_"Moi, je prends la pilule, je dis rien à mes vieux et je vis tranquille" disait-elle fièrement. C'était elle qui décidait du moment et du temps de leurs rendez-vous dans les champs alentour qu'ils avaient parcourus dans leur enfance,et finalement,ça lui plaisait de la suivre dans ses coquineries..Les commères du village appelaient d'ailleurs ça leurs "cochonneries". Tout se sait et tout se voit chez ce petit peuple grouillant en vase clos.Vous croyez vous envoyer en l'air tranquillement sur un lit de fougères à la lisière d'un bois.C'est justement l'endroit où Le Pontet vient guetter en catimini si les cèpes ne sortent pas le museau. Caché derrière un arbre,il n'a rien perdu de vos ébats,il s'est bien rincé l’œil et a couru le raconter à sa commère.Celle -ci s'en régale à son tour et propage rapidement la croustillante histoire à sa voisine qui, immédiatement,court chez l'amie avec qui elle partage tout,surtout les ,secrets qui ne lui appartiennent pas. Si bien que, quand, repus, les amoureux,main dans la main,,rentrent au village,yeux vagues et sens remués, ce ne sont que ricanements des femmes,grossièretés des hommes,agaceries des enfants .Même La Tibaut,cette simplette qui rit perpétuellement en tortillant une mèche de ses cheveux crasseux sur un banc de la place,les montre du doigt en se tordant encore plus fort. La mère au Poulot en a causé la première à la ferme: _"Qu'est-ce que tu fous avec cette traînée de la ville?...Je vais acheter une bobine de fil chez la mercière et j'entends parler de tes sottises avec cette drôlesse de chez Fougerat!"
_"Faut bien qu'un gars se fasse la main et que jeunesse se passe" avait d'abord dit le père. Il avait ri grassement au début, mais à force, il supportait de plus en plus mal les lourdes gauloiseries de ses copains de bistrot où il tapait la belote devant un canon de rouge.
_"Je vais t'envoyer au régiment moi  !...Là-bas,ils ont de la médecine pour te faire passer ta rage!...Faudrait pas nous faire passer pour des traîne-salope!" Le Paulot avait blêmi,était sorti en claquant la porte,laissant l'assiette de soupe fumante sur la table.Il avait sifflé la chienne et, en sa compagnie;avait marché une bonne partie de la nuit à travers champs. Dans le vent frais et le murmure des herbes sous la lune, sous le regard serein des étoiles ,sa décision avait mûri au rythme de ses pas,poings de plus en plus serrés au creux de ses poches. Au matin,devant le grand bol à fleurs du petit déjeuner,il avait lâché tout à trac:
_"Je vais la marier moi,L'Etiennette au père Fougerat .Ce sera pas une salope, ce sera ma femme". Après un long silence où l'on déglutissait tartines beurrées et annonce du mariage,la mère avait marmonné:
_Elle a déjà fait parler d'elle dans le temps,ton Etiennette...Tu sais pas ce que tu prends....Une fille comme il faut ne fait pas de cochonneries..." _"Tu t'y connais peut-être en amour, vieillasse!.." avait éclaté Le Paulot en tapant sur la table et en renversant la cafetière; A nouveau,il était sorti en claquant la porte se calmer les nerfs à faucher l'herbe sous les noyers.L'après-midi, il s'était délivré de sa colère dans un beau massacre de bouteilles colorées. Pan!...Pan!...Pan!... Ils partent d'un fou-rire qui les secoue un bon moment.Puis Tiennette reprend la main du Paulot,lui remet le fusil plié au creux du bras et ils repartent à travers champs. _"Tiennette...,",reprend Paulot en marchant,"je voulais dire,pour les pépins, au village,les gens causent sur nous..." _"Pis après?...Laisse causer." _"Ben,le père et la mère..." _"Je m'en fiche,je m'tire demain,c'est la fin de mon congé" Les jambes de ce grand gaillard sont soudain en coton,il n'arrive plus qu'à coasser:
_"Mais moi Tiennette,moi?" _"je t'emmène avec moi,gros bêta!" L'air lui revient d'un coup,il se redresse en criant de joie.Ils arrivent près de la rivière au bord d'une crique sablonneuse.La fraîcheur de l'eau courante les saisit, leurs yeux sont pleins d'une infinité de verts qui glissent les uns dans les autres, dans un murmure apaisant.Deux libellules accouplées passent ,gris-brun dans la transparence de l'eau sur les pierres.
Au bout de la crique,sous un saule centenaire,se tient un pêcheur,figé sur son pliant.
-"C'est le père Rougier;" murmure Paulot. _"Je sais,il venait déjà là quand j'étais gosse...et alors..." Elle se penche sur son ami et finit sa phrase tout bas à son oreille.La douleur fulgure sur les traits du Paulot,il prend des cartouches dans sa ceinture,les met dans leur logement,vise et tire. Pan!...Pan!...Pan!..Le père Rougier est tombé du pliant et sa ligne s'en va au courant de la rivière.Les amoureux abasourdis, s écroulent sur le sable. Tiennette roule entre ses doigts des feuilles de menthe écrasée,la même odeur que le jour ,du viol autrefois. Elle pleure et se lave du cauchemar et de l 'horreur qui la poursuivaient nuit et jour.Elle avait essayé d'expliquer l'innommable à sa mère en rentrant,elle n'avait obtenu que des:
_"Tais-toi donc,dévergondée,fallait pas te baigner toute nue, c'est de ta faute!"
_"Mais je me croyais seule et il faisait si chaud!" On l'expédia rapidement à la ville chez une tante ignorante de la situation.Cette coupure du pays natal la sauva.Au lieu d'y être dévorée par les vipères,elle apprit chez le boulanger à se parer d'indifférence polie, et même avec le temps à se servir de son sourire et de ses charmes. Son corps cicatrisa plus vite que son âme;au fond de ses prunelles brûlaient toujours le feu de la souffrance et le désir de vengeance. Pan!...Pan!...Pan!...Aujourd'hui seulement les coups de fusil et l'eau de la rivière ont tout éteint et tout lavé; Et c'est ainsi que le jeune Paul Coignard dit " Paulot" en prit pour quinze ans.Il eut des souvenirs brûlants pour lui tenir compagnie au long des nuits interminables de la prison. Et le temps de sentir monter en lui une haine inextinguible pour la gent féminine.La braise avait changé de corps. A sa sortie,il était prêt à violer n'importe quelle petite fille.

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