Le chasseur

il y a
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J'écris, je rature, je recommence, et puis j'essaie de m'améliorer. Un Magyar de 21 ans fan de littérature noire, de textes dérangeants et intrigants  [+]

Paul a passé une mauvaise journée. Bien-sûr, tout aurait pu se dérouler autrement. Comme toujours. Seulement Paul ne s’est jamais vraiment adapté au monde du travail, et en son for intérieur il sentait ce jour arriver. Plus les minutes passent, et plus il lui semble qu’il regrette. Mais qu’importe après tout. Le constat est le même. Sans appel. Ce soir il est désormais au chômage, et n’a aucune explication valable à apporter à sa femme.
Du moins il en a une, mais personne ne le croirait.

A la sortie de l’autoroute, son Renault Scénic progresse sur de longues routes escarpées perdues dans la campagne normande. Paul rêvasse. Il est moins inspiré ces derniers temps. Cela, il le concède tout à fait. Mais un savoir acquis en plus de quinze années de travail ne se perd pas du jour au lendemain. L’habitude, la routine, ont sûrement fragilisé sa rigueur d’antan, certes, mais ses connaissances ne l’ont pas quitté. Une bande de petits impertinents sortis d’école de design n’est pas près d’avoir des idées plus originales que les siennes. Que leur style soit plus attrayant, plus dynamique, qu’il plaise mieux aux marques, passe encore, mais qu’il soit plus créatif... Impossible. Et ce n’est même pas une question d’argent, les clients choisissent bien les projets qui leur plaisent. Non, c’est autre chose, c’est... C’est plutôt une question d’honneur.
En longeant un cimetière, Paul s’arrête pour laisser la priorité au véhicule qui lui fait face. Puis il reprend son chemin. Sur la banquette arrière, un rehausseur mal attaché se balance au gré des mouvements de la voiture.
Paul, vous savez, finalement quelque chose ne va pas dans cette affiche. Je crois que l’harmonie des couleurs me gêne. Tenez par exemple, cet orange dans le nom de la marque dénote bien trop avec le reste de l’affiche et... Faites-là taire par pitié. La voix nasillarde de la chargée de projet résonne encore dans ses oreilles malgré la distance. Pourtant son travail n’était pas si mauvais. Une boîte en métal sans couvercle, dessinée très finement, presque à la manière d’un comic book des années 1930. Le fond est bleu pastel, simple, sobre. Dans la boîte on aperçoit quelques bonbons mentholés recouverts d’une légère couche de givre, entre lesquels s’élèvent de minuscules stalagmites naissants. Le logo de la marque est reproduit dans des tons cyan et vert, dans le coin supérieur gauche de l’affiche. Bonbons mentholés d’Arveau, la fraîcheur par monts et par vaux. Paul avait fini par trouver ce slogan après plusieurs longues soirées de réflexion. Peut-être pas le plus vendeur, mais certainement le mieux écrit. Il aime la rime, et cette espèce de paronomase à l’effet assez poétique. Mais la poésie d’une phrase bien-sûr, personne ne s’y intéresse.
Paul tourne les yeux un instant. Au loin se profile une succession de collines, sur lesquelles se trouvent d’immenses pâturages verdoyants. Le soleil se couche.
Bonbons mentholés d’Arveau, la fraîcheur à toute heure ? Vraiment ? Parmi tous les slogans proposés celui-ci était vraiment le meilleur ? Paul hoche la tête de dépit. C’est plutôt une phrase d’une platitude accablante. Il n’est pas question de critiquer les travaux qui ont été préférés au sien. Grand bien leur fasse. Il estime simplement qu’il avait fait bien mieux. Le reste de l’affiche d’ailleurs... Un désastre. Un personnage à l’air guilleret mâchant des bonbons au milieu d’un désert, sans paraître souffrir de la chaleur. Oui, évidemment. La voilà l’idée révolutionnaire. D’ailleurs la chargée de projet l’avait adorée. J’aime beaucoup l’humour de celle-ci, l’idée est très originale.
...
Si c’est ce qui plaît à la jeunesse, alors je préfèrerais ne pas avoir d’enfants.

Le Scénic prend un virage et l’orée d’un bois apparaît à l’horizon. Il faudrait tâcher de trouver une excuse. La vraie histoire est incroyable. Littéralement. Sa femme ne comprendra pas son acte. C’est certain. Personne ne le comprendrait. Mais ça ne coûte rien d’essayer. Il faut trouver une excuse, une explication, rapidement.
Paul, je crois que votre affiche est... Comment dire... Trop classique, vous comprenez ? Je reconnais que le dessin est très graphique, mais l’autre proposition me plaît plus. Elle parle davantage. C’est ça, elle est plus parlante. Le Scénic fait un léger écart sur la route et Paul serre les dents. Il réalise avec froideur qu’en fait, il ne regrette rien. Elle l’a mérité.

Un coup de feu retentit dans le bois. Paul n’y prête pas attention. Au-dessus des collines, les nuages filtrent les rayons du soleil et font apparaître des dizaines de faisceaux de lumières déclinantes. Au fond peut-être que ce licenciement est une bonne chose, peut-être qu’il arrive à point nommé. Dernièrement tout était source d’irritation, voire de colère. Le bruit mécanique de l’imprimante fonctionnant à répétition, les rires gras, les gloussements sans gêne des collègues dans les couloirs, les remontrances infondées, les lenteurs informatiques, les problèmes techniques, les pauses déjeuners, les menus de la cantine, les chemises blanches et les cravates rayées, les sourires feints et la politesse à outrance, les « il y a trop de blanc, vous pouvez grossir l’illustration », et les faux surnoms affectueux de personnes qui se connaissent à peine. Une camionnette remplie d’outils de chantier klaxonne furieusement en croisant le Scénic. Paul remarque qu’il empiète sur la voie de gauche et réajuste sa trajectoire. Ce jour allait forcément arriver, ce n’était qu’une question de temps.

Une forme orange attire l’œil de Paul au loin. Puis il se concentre de nouveau sur la route. Ecoutez, peut-être que vous devriez revoir le fond du message. Je ne suis pas sûre que les gens comprendraient la portée de l’image, la glace, ces petits éléments que vous avez ajoutés. C’est malin, mais il faut se mettre à leur place...
Le mug s’écrase au sol. Bruit de vaisselle qui se brise.
C’était le matin même. La chargée de projet revient encore à la charge pour partager son avis. Elle entre sans frapper. Un chignon impeccable. Elle sourit. Rouge à lèvre carmin appliqué à la perfection, dentition blanche et brillante. Paul baisse la tête, voudrait faire comme s’il n’avait rien vu. Bonjour, il faudrait ceci vous comprenez, et je crois que cela, en revanche je trouve que ceci, et je pense que cela devrait être modifié. Merci à vous, n’hésitez pas si questions, prochaine réunion, disponibilités, mon bureau, bonne fin d’après-midi. Paul n’a rien écouté. Il s’est contenté d’opiner du chef, comme chacun fait, comme il fait depuis toujours, visiblement sans résultat. Des bouffées de chaleur l’étouffent petit à petit, lui compriment la poitrine. Il jette un œil au croquis qui lui fait face, un affreux tube de dentifrice mal dessiné, pas ressemblant, aux proportions irréalistes. Sa respiration se fait hésitante malgré lui. Il avise son clavier où des voyants lumineux clignotent, puis son écran, son tapis de souris, son café, son pot à crayons. La table est immense. Il ferme les yeux. La chargée de projet se tient toujours sur le seuil de son bureau. D’ailleurs si vous avez le temps essayez de, et Lucie aurait besoin de vous pour son (Lucie ?), rien ne presse bien-sûr.
Paul soupire. En s’approchant de la forme orange, il arrive à mieux la distinguer. C’est un homme, vêtu d’un gilet de chantier à la couleur criarde, je crois que l’harmonie des couleurs me gêne. Accompagné d’un chien, il se tient debout à l’orée du bois, dos à la route. Dos à la route. Peut-être que vous devriez revoir le fond du message. Le Scénic empiète encore sur la voie d’à-côté. Paul se frotte l’oreille, il entend un léger bourdonnement. La route s’étire. Le diamètre du volant s’agrandit entre ses mains. La plage avant s’éloigne de lui. Il y a une ramette de papier, une agrafeuse, un grand carnet à spirale, un café. Un café ? La chargée de projet n’a toujours pas quitté son bureau. Cette fois-ci sa voix est sourde, tous les mots se ressemblent. Paul ne peut pas s’en empêcher. Ses jambes se raidissent, la peau de ses avant-bras le démange. Il se saisit de son mug, plein d’un café tout juste sorti de la machine, se tourne vers la porte, et jette le liquide brûlant.
Hurlements de douleur. Visage rougeâtre. Gouttelettes sombres sur la moquette.
Et puis.
Le mug s’écrase au sol. Bruit de vaisselle qui se brise.
La pression disparaît aussitôt, ses poumons se libèrent. Ce jour allait forcément arriver. C’est même une délivrance, un soulagement. Paul a été licencié le jour même. Ce qui n’était également qu’une question de temps.

L’homme au gilet orange est un chasseur. Il porte un fusil à l’épaule. Visiblement il communique à grands cris avec des camarades postés un peu plus loin. Il est à l’affût.
En fait Paul est très fatigué. Ses efforts vains le lassent et... et il n’a toujours pas trouvé d’explication à son acte. En imaginant la réaction de sa femme, il préfère penser à autre chose. Il n’est pas sûr de se comprendre lui-même. Parfois il sent un feu brûlant lui consumer les entrailles. C’est viscéral, les flammes sont incontrôlables. Mais la sensation de chaleur est tellement agréable...
Les couleurs du paysage se ternissent devant lui,
je crois que l’harmonie des couleurs me gêne,
au fur et à mesure que le soleil disparaît.
Et l’obscurité est bien moins agressive au regard.

Il doit faire confiance à cette force mystérieuse, il doit se laisser bercer par la chaleur. Voilà ce à quoi il pense de plus en plus, sans pourtant parvenir à comprendre l’origine de cette idée. C’est quelque chose d’animal, une pulsion. Mais il sent un poids lui tomber du cœur. Rien ne sert de se contenir dorénavant, rien ne sert d’essayer de guérir. Paul n’est pas malade. Au contraire même, il est libéré. Ce jour allait forcément arriver.

Paul arrive au niveau du chasseur. La couleur de son gilet l’hypnotise. Sans réfléchir, il braque le volant et quitte la route. Il défonce une clôture, bruit de vaisselle qui se brise, pénètre dans le champ et file jusqu’au bois. Sur la banquette arrière, le rehausseur vient de se détacher et bascule complètement en avant.

Le Scénic est lancé à toute vitesse, labourant la terre sur laquelle il passe. Paul est absorbé par ses pensées. Il ne remarque pas le visage déformé par l’effroi et la surprise, juste devant lui. Il n’entend pas non plus les aboiements féroces. Son véhicule finit sa course folle en heurtant violemment une masse orange. Une masse qui tombe au sol dans un bruit sourd. Paul poursuit sa manœuvre. Il ralentit légèrement, s’avance, puis effectue une marche arrière. Le châssis se surélève, les pneus crissent, le moteur ronronne, enfin c’est le silence. Le Scénic fait demi-tour et retrouve le bitume de la route où il rebrousse chemin. Au volant, Paul tente de décompresser. Son regard se perd au loin, vers un horizon où la lumière du soleil disparaît peu à peu.
Ce jour allait forcément arriver. Pas besoin d’explications après tout.
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Pierre-Alain Lambert · il y a
Tu a trouvé ton style. Bravo !
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Thomas Lambert · il y a
Merci beaucoup !
Je crois que je l’ai trouvé oui, je l’espère.

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Fred Panassac · il y a
Un licenciement qui prend des allures de conte fantastique horrifique, un personnage obnubilé par les couleurs et en particulier l’orange, des scènes de bureau assez convaincantes et la chute suit un schéma où tout se précipite et s’exacerbe à cause de cette silhouette mêlée à des souvenirs du récent incident, tout se télescope ajouté au stress de l’homme licencié pris d’un coup de folie.
La fin est amorale, ...le chasseur n’aurait pas dû choisir cette couleur pour son gilet...
Le texte bénéficie d’un style soigné et d’un bon rythme retraçant les pensées bousculées du personnage. Une agréable lecture, l’orange est bien secouée à la fin :-)

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Thomas Lambert · il y a
Bonjour Fred, merci pour le commentaire très élogieux :)
J'essaie en effet de travailler le mieux possible les questions de rythme, et de point de vue, et je suis très content si ça se voit !