Le chasseur

il y a
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Passionné d'histoire(s), de lecture et donc d'écriture. Écrivain d'occasions. J'écris depuis des années sans jamais avoir publié. Alors, pourquoi pas?  [+]

Il était allongé dans l'herbe depuis plus de dix minutes. La crosse de sa carabine bien calée entre le creux de l'épaule et la joue. La main gauche sous le canon. La droite sur la détente. Dans la lunette, il voyait la croupe de l'animal à cinquante mètres.
Il avait eu de la chance. Normalement, à cette distance, son approche aurait dû être repérée. Il avait dû sa discrétion au tapis de mousse sur lequel il marchait en ce début d'automne. Les feuilles n'étaient pas encore tombées. Il était arrivé au sommet d'une petite crête et l’avait vu un peu en contre bas. Dans la clairière, à côté de la mare. Il s'était couché sur le sol. Il attendait maintenant que l'animal se dévoile.

La journée avait commencé tôt. Comme toutes les journées de chasse. Il s'était levé à cinq heures. Il avait chargé sa carabine et son sac dans le coffre de la voiture. Arrivé avant le lever du soleil, il avait commencé à progresser dans le bois. Il savait qu'en cette saison, les grands animaux cherchent le couvert de ces futaies pour préparer l'hiver. La veille, il avait repéré des traces de sabots dans les allées sablonneuses. Explorant tour à tour les mares qu'il connaissait parfaitement, il avait fini par le débusquer.
Les couleurs de l'été étaient encore visibles et laissaient peu à peu la place à des tonalités plus automnales. Il aimait cette saison. Quand les feuilles des arbres qui commencent à roussir ne tapissent pas encore le sol. Quand la fraîcheur ne paralyse pas encore les mouvements. Il aimait l'ambiance de la forêt à cette heure matinale. Quand le soleil rasant du matin éclaire le sommet des arbres et allonge les ombres au milieu des clairières. Les gouttelettes de rosée reflétaient les rayons du soleil levant sur les herbes hautes qui scintillaient, doucement agitées par la brise légère. Il aimait s'imprégner des bruits de la forêt. Le vent dans les arbres faisant craquer les branches et bruisser les feuilles. Le bourdonnement d'un insecte. Le discret frottement d'un mulot sous un tapis de feuilles mortes. Le sifflement mélodique d’un oiseau auquel un autre parfois répond de l'autre côté du vallon. Le croassement des corbeaux. La frappe rapide du pic-vert. Le silence n'existe pas au milieu de la nature. Cette vie qui l'entourait de toutes parts lui apportait une sérénité qu'il ne trouvait nulle part ailleurs.
Il avait marché face au vent. Au début, la forêt était assez clairsemée, laissant passer les rayons du soleil. Sous les arbres espacés, le sous-bois était recouvert d'un tapis de fougères encore dressées à cette époque de l'année. La végétation s'épaississait au fur et à mesure qu'il avançait. Les arbres se resserraient. La lumière du soleil avait de plus en plus de mal à atteindre le sol. Pour progresser, il lui avait fallu traverser des buissons de houx, de cyprès et d’aubépine. Contourner des ronciers. Enjamber des troncs d'arbres morts couchés sur le sol par une ancienne tempête. Il savait que c'était à l'abri de cette végétation dense qu'il trouverait les grands animaux qu’il cherchait. La première mare qu'il avait explorée était déserte. Pas de trace de visite au cours de la nuit. Pas même une empreinte de sanglier. Reprenant sa marche, il avait atteint une clairière qui avait confirmé ce qu'il espérait. L'herbe avait été piétinée récemment. En lisière, sous un grand sapin, les fougères étaient couchées. Les branches basses cassées. Deux, peut-être trois animaux, avaient passé la nuit à l'abri de cet arbre. Il avait fait le tour pour chercher d'autres empreintes. Le sol sec et caillouteux n'avait gardé aucun indice de la direction qu’ils avaient prise au petit matin. Il avait poursuivi sa marche en direction d’un vallon abrité du vent. Il y connaissait un point d’eau où les animaux venaient boire. Il s'était fait discret, cherchant des tapis de mousse pour atténuer le bruit de ses pas. Il s'était approché prudemment. Il ne s'était pas trompé.

Dans la lunette, l'animal lui tournait toujours le dos. C'était un grand cerf qui broutait paisiblement autour de la mare. La tête baissée empêchait de bien voir sa ramure. C'était au moins un huit cors, peut-être un dix. Les biches ne devaient pas être bien loin. Il y avait une autre clairière un peu plus loin au fond du vallon. Elles devaient s'y trouver avec peut-être un ou deux petits. Alerté par un bruit, ou peut-être une odeur, l'animal redressa la tête et regarda vers la gauche.
— Douze ! C'est un douze cors. Il est magnifique, se dit-il. Quelle majesté dans le port ! Quelle élégance ! L'encolure est plus sombre que la robe. Il fait au moins un mètre soixante au garrot.

Il se souvenait de la première fois qu’il avait vu un cerf. Il avait dix ans. Il accompagnait son père à la chasse. Il avait eu le droit de porter le fusil ouvert sur son épaule. L'arme était lourde, mais pour rien au monde il n'aurait avoué qu’il n’en pouvait plus. C'était une belle journée de battue. Une matinée ensoleillée du début de l'automne. Ils étaient placés en bordure d'un chemin devant un taillis tellement dense que l'on ne voyait pas à un mètre à l’intérieur. Les rabatteurs approchaient et annonçaient la présence d'un animal. Les chiens excités par l'odeur aboyaient tout autour. Dans la futaie, on entendait un grand raffut. L'animal à n'en pas douter était très gros. Les chiens sentant le gibier proche redoublaient d'excitation. Tout d'un coup, la tête d'un cerf avait émergé du buisson à quelques mètres à peine, juste en face d’eux. Dans la végétation épaisse, on ne voyait pas son corps. L'animal s'était arrêté et les avait regardés fixement. C'était un superbe dix cors avec des bois parfaitement symétriques. Cette vision était restée gravée pour toujours dans la mémoire de l'enfant. L'animal était rentré dans les fourrés aussi subitement que sa tête était apparue. Ils avaient à nouveau entendu le bruit de sa course, cassant les branches basses et arrachant les ronces sur son passage. Puis, plus rien. Ils avaient attendu quelques instants. Le cerf s’était arrêté. Comme s’il avait pris le temps de réfléchir à sa fuite. Soudain, il avait sauté au-dessus du chemin. Ils avaient à peine eu le temps de le voir rejoindre les épais buissons de l'autre côté. Il avait disparu sans qu'aucun chasseur n’ait eu le temps de réagir. Les chiens avaient bien tenté de continuer la poursuite. C'était peine perdue. Sans aucun obstacle devant lui pour entraver sa course, l'animal était déjà loin.

Dans le fond du vallon, le cerf continuait à brouter tranquillement, avançant sur le bord de la mare en tournant lentement. L’animal allait bientôt lui offrir son flanc. A cette distance, il serait difficile de le manquer. Il posa son doigt sur la détente. Il se préparait à tirer quand son regard fut attiré par quelque chose qui bougeait sur sa gauche. Une biche et son faon venaient boire. Ils s’approchèrent de l’eau et se placèrent entre le cerf et lui. Il relâcha son doigt. Savoir approcher discrètement est une chose. Savoir attendre le bon moment pour le tir est aussi important. Il avait suffisamment d’expérience. La patience est la première qualité du chasseur.

Enfant, il avait commencé à chasser le lapin avec des amis. Ils venaient dans les champs derrière chez son grand-père. Ils lançaient leurs chiens dans les buissons. Les lapins effrayés s’échappaient alors dans toutes les directions. Comme ils n’avaient pas de fusil, ils couraient après les animaux apeurés. Quand un chien arrivait à en attraper un, c’étaient des cris de joie. Le maître de l’animal était fier de ramener son gibier à la maison. Des années plus tard, ils se retrouvaient toujours avec plaisir avec les mêmes garçons dans ces champs qui maintenant lui appartenaient. Quand les lapins sortaient des buissons, c’était à celui qui en tirerait le plus. Il retrouvait cette même ambiance conviviale lors des journées de chasse en plaine à courir les lièvres et les perdreaux. Ou le soir à la passée, guettant le vol des canards au-dessus de l’étang. Quand la saison avançait, il appréciait les longues battues au sanglier et au chevreuil. L’attente, aux aguets, écoutant les chiens se rapprocher. Guettant le bruit d’une galopade sur un tapis de feuilles sèches. Ces longs moments propices à la rêverie. Seul en bordure du bois, quand l’esprit s’envole. Les réunions d’après chasse où chacun raconte sa journée. Ce qu’il a vu. Ce qu’il a fait. Ce qu’il n’a pas fait. Mais ce qu’il aimait avant tout, c’était l’approche. La véritable communion avec la nature. Seul face à l’animal. La moindre erreur, le craquement d’une branche morte, le vent qui tourne, un mouvement trop brusque pouvait alerter la proie. Elle s’enfuyait et la partie était perdue. Il considérait l’approche comme l’essence même de la chasse. Celle pratiquée par tous les prédateurs. Le retour aux origines. A l’époque où les premiers hommes n’avaient pour autre moyen de se nourrir que de chasser avec des armes rudimentaires. D’aller au plus près pour assurer un coup mortel. Toute la technique, toute la stratégie de la chasse venait de ces temps reculés. De l’expérience animale du chasseur. Il avait l’impression de perpétuer une des traditions les plus anciennes de l’humanité. Ce duel entre le chasseur et sa proie lui semblait le mode de chasse le plus équitable. Chacun avait sa chance. S’il était habile et discret, le chasseur pouvait espérer ramener le gibier. Si un événement quelconque révélait sa présence, l’animal trouvait son salut dans la fuite. Il lui était arrivé plus d’une fois de rentrer bredouille.

La biche et le faon étaient entrés dans la marre pour boire. La chasse réserve souvent des surprises. Il avait plusieurs fois perdu un animal sur une maladresse ou un coup du sort. Sur un tir manqué. Il se souvenait du jour où son téléphone avait sonné dans sa poche au moment de tirer. Ce qui venait d’arriver, il ne l’avait jamais vu. L’arrivée de la biche venant protéger le cerf. Tout s’était passé si naturellement. Juste au moment où il voyait sa patience récompensée. Il ne lui restait plus qu’à attendre que l’un ou l’autre s’écarte pour ouvrir une ligne de tir.

La première fois qu’il avait pratiqué l’approche, c’était dans une forêt de Bohême. Cette expérience l’attirait depuis longtemps. Il avait réservé une journée dans une chasse que lui avait conseillée un ami. Son guide l’attendait dans un chalet perdu dans la montagne à trois heures de route de Prague. Le lendemain, ils étaient partis avant le lever du soleil. Ils avaient marché toute la matinée en silence. Le guide expérimenté lui montrait les empreintes dans la boue. Les branches d’arbre fraîchement cassées. Ici, l’écorce arrachée par les dents d’un cerf pour marquer son territoire. Là, une touffe de poils restée accrochée au tronc où s’était frotté un animal de passage. En début d’après-midi, ils avaient atteint le sommet d’une colline d’où ils dominaient le lit d’un ruisseau. Sur la rive opposée, au milieu d'une étendue herbeuse, un jeune cerf avec trois biches et un faon. Le vent portait vers le ruisseau. Ils avaient dû redescendre et contourner la colline pour approcher dans de bonnes conditions. Le bruit de l'eau couvrait leur progression. Son cœur battait de plus en plus vite dans sa poitrine. Ils s’étaient arrêtés à cent mètres de la cible. Il avait préparé son tir allongé sur un rocher. Une seule balle avait suffi. Son guide lui avait expliqué que, de toute façon, à l’approche, on avait rarement l’occasion de tirer la deuxième. Il avait retenu la leçon. Rendu auprès de l’animal, il s’était aperçu qu’il ne s’était pas préoccupé de savoir comment ramener le gibier. Ils marchaient depuis plusieurs heures, ils avaient gravi des collines et traversé des vallons. Ils étaient totalement isolés au milieu de la forêt, loin du refuge de chasse qu’ils avaient quitté à l’aube. Le guide avait alors sorti son téléphone de la poche de sa veste. Vingt minutes plus tard, son collègue arrivait au volant d’un gros pick-up bruyant. Ils avaient chargé la carcasse à l’arrière. En moins d’un quart d’heure, ils étaient de retour au chalet. Il n’avait pas fallu plus de dix minutes pour vider l’animal, le débiter et ranger les quartiers de viande dans un grand congélateur. Le gérant du chalet lui avait proposé de faire préparer le trophée et de le lui envoyer. Comme il avait décliné la proposition, la tête de l’animal avait rejoint le reste de la carcasse dans la chambre froide pour être préparée et vendue.
Le contraste entre la tranquillité de l’approche dans la nature et la brutalité du retour l’avait choqué. Il savait depuis longtemps qu’à la chasse, le plus important n’est pas de ramener du gibier.

C’est le cerf qui le premier quitta la clairière. Il s’éloigna lentement vers le couvert des arbres, de l’autre côté de la mare. La biche lui emboîta le pas, suivie par son petit. Il les regarda gagner la lisière sans pouvoir réagir. Ils disparurent dans la forêt sans s’être doutés de sa présence.
Il reposa son arme sur le lit de mousse. Il resta un long moment à contempler la mare déserte. Ce spectacle lui laissait une impression étrange. Comme si le manège de la biche avait été prémédité. Elle n’aurait pas pu mieux protéger le cerf. La partie était finie. Le cerf avait gagné. Ou était-ce la biche ?
Il y pensait encore en rejoignant sa voiture. Le soleil déjà haut réchauffait le sous-bois. En marchant au milieu des fourrés, il dérangea un couple de chevreuils. Il les regarda s’enfuir au milieu des fougères.
— Quelle magnifique journée, se dit-il.
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Eric diokel Ngom · il y a
Bravo pierre .un plaisir de vous lire .un texte original et bien structuré. Fluide et simple. Je suis un débutant Admiratif. Vos impressions me permettront sûrement de progresser voici mon œuvrehttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
Voté si sa vous tente

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Jacques Beaumier · il y a
Merci beaucoup Pierre, pour ce texte qui nous a donné beaucoup de plaisir, à ma compagne et moi-même. Nous n'avons pas eu la chance de découvrir et apprendre un milieu naturel dans notre enfance et nous avons, l'un comme l'autre, entretenu longtemps des préjugés contre la chasse et les chasseurs. Au fil du temps, notre désir croissant de se rapprocher de cette vie sauvage dont nous étions ignorants, et les échanges avec de vieux de vieux chasseurs de notre nouveau territoire de montagne ont changé notre perception. Votre texte, au-delà de ses qualités littéraires ( je retrouve la finesse d'évocation des auteurs que j'aime, Georges Sand ou Maupassant ) est le récit précis d'une expérience sensible et contemplative que nous partageons avec bonheur. Merci !
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Pierre LE FRANC · il y a
Merci Jacques. Quelle joie d'être comparé à Maupassant dont je suis un lecteur assidu. Il est vrai que je fréquente moins Georges Sand mais j'apprécie la comparaison des deux. Habitant la Normandie et la côte d'Albâtre, je me sens plus proche de lui que d'elle. J'ai moi même découvert sur le tard le contact avec la nature et les plaisir de la chasse. Cette nouvelle est donc plus le fruit d'une réflexion personnelle qu'une véritable autobiographie.
J'ai longtemps hésité à mettre cette nouvelle sur le site. J'espère que mes lecteurs sauront passer outre leurs préjugés sur la chasse et prendre du plaisir à lire le texte.
Merci pour ce long commentaire.

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Ndeye Penda Diakhate · il y a
Un texte très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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