Le charme des yeux pers

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

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« Mes enfants m'ont offert un smartphone, m'apprit Myriam au lendemain de son anniversaire, ils m'ont initiée aux selfies. De quoi célébrer l'ego ! Après l'autoportrait des plus célèbres peintres, la version numérique à la portée de tous ! »
Mon amie déteste qu'on la prenne en photo. L'expression, d'ailleurs, est inquiétante : être pris, c'est être captif... Pourtant, dès sa famille partie, elle s'est dit qu'elle n'aurait pas d'appréhension à réaliser son propre portrait.
Le résultat l'a déçue: ces figures, prétexta-t-elle, ne lui ressemblaient pas ! 
 
— Normal, le résultat serait meilleur avec un bras télescopique. Avoir le bras long, cela vous met en valeur, votre image en est auréolée...
 
Elle s'en doutait pourtant, le problème était autre : le problème, c'était ELLE. Comme tout un chacun, elle se soumet, sans vraiment se regarder, au face à face quotidien avec le miroir de la salle de bains. Un réflexe, pas une analyse. Ce soir-là, elle s'est confrontée à la psyché, a scruté son vis-à-vis ; la glace réfléchissait bien mieux que les instantanés du smartphone ! Objectivement, elle s'estimait... « pas mal. » 
Mais devant un objectif, elle se crispe, se statufie. 
Après l'expérience ratée des selfies, elle a extrait du placard l'album de photos. Sur la plupart des clichés, elle a reconnu le rictus qu'elle n'aime pas et noté que les portraits ne retenaient d'elle qu'une grimace.
— Tu n'es pas photogénique, il y a belle lurette que tu aurais pu t'en apercevoir !
Puis elle a oublié cette bagatelle...
 
Cependant deux jours plus tard, elle fut surprise par la devanture d'un nouvel établissement ; s'en approchant, elle découvrit que la vitre jouait avec son reflet. Cela l'amusa. Elle remarqua alors l'inscription : « Magnus Zauberer, révélateur de vos âmes ! »
Ses quelques pas avaient déclenché l'ouverture de la porte. Myriam entra, curieuse... mais vite déçue : c'étaient, comme ailleurs, des couples de jeunes mariés qui ornaient les étagères. 
 
« Puis-je vous aider, Madame ? Un grand gaillard au sourire irrésistible l'accueillait.
— Peut-être... à vrai dire, je ne sais pas pourquoi je suis là...
— Le hasard est le meilleur des guides... Vous envisagez une cérémonie ? Vous avez besoin de photos d'identité ? 
— C'est que... je ne me reconnais pas sur les photos. Je n'apparais pas conforme à ce que je ressens être, ce n'est jamais moi que le portrait révèle.
Confuse de se dévoiler aussi vite, elle avait voulu se rattraper :
— C'est sans doute une impression commune, sur une photo, on n'est jamais naturel.
— Cela dépend des circonstances. Un cliché, c'est un instant que l'on capture, il est parfois difficile de le ferrer.
« Il me questionna, je lui dis mon ressenti, lui confessai que ces visages figés m'indisposaient, et plus encore, le mien. Je dus parler beaucoup, m'avoua Myriam, mais je ne m'en rendis compte qu'au sortir de la boutique : j'y avais passé deux heures ! pourtant je ne gardais aucun souvenir de ce que j'avais confié à cet inconnu ! J'étais sous le charme de ses yeux pers... il était aimable, prévenant, et j'acceptai de passer derrière un rideau qui s'ouvrait sur le studio. 
 
— Juste quelques essais... Votre cas m'intéresse.
Je ne savais plus très bien si j'avais affaire à un photographe ou à un psychologue, j'adoptai cependant une attitude faussement désinvolte.
— Je suis donc un cas intéressant... une sorte de cobaye ? N'y a-t-il pas un peu de voyeurisme dans votre profession ? 
Son sourire se fit narquois :
— Je vois au-delà des apparences, j'habille vos silences. 
Des mots étranges qu'il prononça d'une voix suave... J'eus le sentiment de l'avoir blessé et, au fur et à mesure qu'il organisait son dispositif, l'appréhension me saisissait et je faisais de mes remarques acides une forteresse dérisoire. 
Le studio baignait dans la lumière. Les fenêtres donnaient sur un jardin où jouait une fillette. Les murs blancs, l'illumination des projecteurs m'éblouirent. L'homme agença des parapluies qui adoucirent la scène.
— Rassurez-vous, je ne volerai pas votre âme, je veux seulement la photographier.  
— Photographe des âmes, c'est inattendu...
— Mais vrai. Je peux révéler des traces de l'inconscient, le maëlstrom de vos pensées...  Ne soyez pas inquiète, il ne s'agit que d'une photo, c'est le révélateur qui importe... Etes-vous prête ?
L'instant redouté. Je restais debout, gauche, encombrée de mes bras, de tout mon corps.
— Evitons les poses classiques ! me fit l'opérateur, je veux vous soumettre à un essai. Vous êtes un sujet singulier, idéal pour mon expérimentation. 
Il appela la fillette. L'intrusion de cette enfant me tranquillisa. L'épreuve consistait à jouer au ballon avec elle.
 
— Ainsi, votre esprit sera occupé et vos réactions, plus naturelles.
La petite devait être habituée à ce faire-valoir. Je m'attendais à ce qu'elle peine à attraper le ballon, ce fut l'inverse, ses lancers étaient vifs, elle se moquait de ma maladresse. Son père multipliait les prises de vue sans que je m'en rende compte.
                                      ***
 
Je revins le soir-même. L'homme déposa devant moi une série d'instantanés quelconques. 
J'étais prête à lui dire ma déception quand il me présenta une autre photo : je me découvris sous des traits infantiles, habillée de rose comme la fillette. Un simple montage ? Je le regardai, interdite, remarquai à nouveau l'étincelle de son regard, pénétrant comme un flash. Ce personnage ne me connaissait pas, il ne pouvait savoir quel était mon visage à cinq ans ! En silence, il exposa ensuite un autre cliché où je figurais, ensommeillée, tenant par l'oreille ma peluche préférée. Je reconnus la tapisserie de ma chambre d'alors, ornée de papillons. C'était bien moi sur cette photo que jamais je n'avais vue.
— Seuls les innocents ne mettent pas d'écran face au réel, murmura-t-il devant mon trouble. Vous vous êtes révélée sans les contraintes que s'imposent les adultes. Observez ces autres clichés...
L'un, en noir et blanc, représentait un garçonnet souriant, mon grand-père Samuel, devinai-je. J'avais saisi au fil du temps, des bribes de son histoire, son hébergement dans un village au cours des années quarante pour le protéger des rafles nazies. Mais jamais on ne m'avait ouvertement parlé de ces faits, chez nous, le sujet était tabou.
Cette photo ancienne ne figurait pas dans l'album. D'où sortaient-ils, ces témoignages du passé ? Une autre image me fit chavirer d'émotion, je reconnus ma grand-mère paternelle, hâve, chétive, devant le camp de concentration d'où elle était miraculeusement sortie.
 
Ce n'est qu'adolescente que je pressai ma mère de questions sur le passé de mes aïeux. Mon père, lui directement impliqué, ne m'en parla jamais.
J'étais médusée, comment cet inconnu avait-il pu capter sur pellicule les échos de cet autrefois que l'on n'évoquait pas ?
— C'est ce passé enfoui qui explique vos réactions devant un objectif... Ces scènes, votre imaginaire les a reconstituées à partir de propos entendus ou devinés... Elles existaient confusément dans votre esprit, elles sont maintenant matérialisées sur papier glacé...
Il m'observait, un peu moqueur, et sans plus d'explications, disparut derrière le rideau. 
— Je restai seule, déboussolée, me confia mon amie.
                                
 
C'est le lendemain qu'elle s'était épanchée chez moi.
— Je suis rentrée bouleversée et pleine d'interrogations. Toute la nuit, j'ai ressassé cette étrange séance... J'avais hâte de te parler de l'énigmatique personnage, de ces souvenirs surgis de nulle part ! Tu les vois, ces photos, ce sont bien des preuves de ma rencontre d'hier !
— Mais il n'y a aucun photographe rue Jules Ferry...
— Retournons-y ensemble ! J'ai besoin d'un témoin objectif. 
L'assurance de Myriam effaçait mes doutes. Je l'ai accompagnée, nous avons parcouru la rue en long et en large : il n'y avait pas de magasins de photos à l'adresse indiquée.
 
 
 
 
 
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Image de Ben du Pouyau
Ben du Pouyau · il y a
Votre texte qui va chercher dans la mémoire et la psychologie est vraiment très intéressant, un grand bravo !
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Eva Dayer · il y a
Merci ! c'est un grand plaisir de lire ce commentaire ...
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M. Iraje · il y a
Miroir, mon beau miroir ... Blanche Neige n'est pas loin.
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Eva Dayer · il y a
Merci d'avoir lu ce texte, M.Iraje ! Bonne journée le long de la Méditerranée :))
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Je vous l'ai déjà écrit : vous êtes douée pour le portrait, Eva, l'instantané qui révèle une vie. Un texte qui j'espère sera retenu en finale. Bravo.
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Eva Dayer · il y a
C'est très aimable, Pierre-Yves ! un chaleureux merci :))
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Pierre Lamy · il y a
J'ai pris plaisir à cette lecture. Merci.
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Eva Dayer · il y a
C'est très sympathique, merci beaucoup !
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Fleur A. · il y a
Excellent
Bravo

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Eva Dayer · il y a
Merci beaucoup, Fleur ! :)
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Guy Bellinger · il y a
Du fantastique comme je l'aime. Celui qui brise le mur de l'immédiatement perceptible pour atteindre au fond des âmes. Cette visite chez ce photographe d'au-delà des apparences, de par-delà les blocages psychologiques est envoûtante au possible.
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Eva Dayer · il y a
Ravie que vous ayez apprécié mon texte !
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Pat Vermelho · il y a
Ce récit de photographie de l'âme est captivant. A voté.
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Eva Dayer · il y a
Un grand merci à vous !
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Georges Marguin · il y a
Je retrouve dans ce mystère, la grande Eva Dayer .
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Eva Dayer · il y a
Oh ! c'est gentil, mais je suis petite ! :))
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Georges Marguin · il y a
On est grand par son talent.
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Eva Dayer · il y a
C'est sympathique ! un petit clic pour voter peut-être ?
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour le mystère et l'envoûtement de cette œuvre bien menée, Eva !
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Eva Dayer · il y a
Du moins, j'ai essayé ... merci Keith !
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Ninn' A · il y a
voir et se voir/reconnaître au-delà des apparences, oui, c'est intéressant. je ne sais pas si c'est volontaire mais sorti du contexte, "Avoir le bras long, cela vous met en valeur" m'a amusée.
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Eva Dayer · il y a
Merci Ninn'A ! ( oui, c'est volontaire :))

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