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Le cacographe

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En compétition

En 1969, une jeune blondinette avait débarqué dans le quartier, venue d’un trou du Morbihan pour goûter aux plaisirs de la vie parisienne. Fille de ferme sans aucun diplôme, le seul boulot que Maryvonne avait dégoté, c’était serveuse au bar-hôtel des Sportifs, qu’on appelait « chez le Chaoui ». Nourrie, logée dans une des chambres, mais payée au black et suivant l’humeur du patron. Durant son seul jour de repos, le dimanche, elle avait vite sympathisé avec tous les jeunes du coin. Son accent, « rrr » roulés à la bretonne, nous amusait et elle était aussi bien roulée que son accent, de jolies jambes et un air de belle santé, l’œil noisette pétillant et les joues roses.
Un dimanche midi, au Bar Bichu, où on se retrouvait pour l’apéro et un baby-foot, on tombe sur notre Maryvonne en pleurs à une table. La patronne, larmes aux yeux elle aussi, fulminait d’indignation « C’est t’y pas Dieu possible un saligaud pareil ! » et lui essuyait les joues avec son grand mouchoir à carreaux. Un grave conflit opposait Maryvonne à son employeur.
— I’veut point m’reverser mes pourbouères ! I’veut s’les garder pour lui ! C’est point juste ! Alors j’y ai collé ma démission ! Savez t’y qu’est-ce qu’i’m’a fait c’tte rosse ? I’m’a calottée ! Et i’m’a confisqué tout mon saint-frusquin et même ma carte d’identité ! I’dit que j’y ai piqué dans la caisse et qu’il faut que j’y travaille toute une semaine à l’œil pour rembourser ! C’est d’la menterie, j’y ai rin de rin volé ! Ch’uis point une voleuse ! Ah dame non ! C’est lui l’voleur, c’ fi’ d’garce !
Révoltés on était, tous. En cercle autour de Maryvonne, l’un la bisoutait, l’autre lui caressait ses blonds cheveux, un troisième ses mains abîmées par la plonge. La pauvre petite dans son désespoir en oubliait toute pudeur, sa fine robe de coton s’était retroussée sur ses cuisses roses, les bretelles avaient glissé de ses épaules nous offrant ses jolis nichons et décuplant notre compassion.
La rumeur de la vilenie du Chaoui fit le tour du quartier en quelques heures, chaque conteur agrémentant de détails à sa façon. À l’arrivée, elle aurait pas voulu coucher avec lui et il aurait tenté de la violer puis de la séquestrer. Vu d’aujourd’hui, de notre troisième millénaire hyper civilisé, tu te dis « C’est simple, elle avait qu’à porter plainte ! ». Porter plainte ? Ça se faisait pas à l’époque, dans le quartier, c’était même carrément mal vu. On réglait nos comptes entre nous, sans jamais y mêler le commissariat, ramassis de lourdauds bons qu’à envenimer la moindre bisbille.
En cette fin des années 60, le souvenir de la guerre d’Algérie était encore frais, on était quelques-uns à y avoir perdu un frère ou un cousin, dans les montagnes de l’Aurès, chez le Chaoui, là où ça bardait le plus et où étaient expédiés les prolos appelés au service militaire. On avait pourtant de bonnes relations avec les algériens du quartier. On allait même souvent faire un flipper chez le Chaoui, ou y déguster en famille une demi-tête de mouton - « Bouffi li z’youx, ci l’millor ! » disait le Chaoui - avec des boulettes de semoule à la menthe, cherche pas, ça se fait plus, les couscous se sont normalisés comme le reste. On y allait aussi écouter des orchestres de musique berbères. On vivait en bons termes mais suffisait d’une étincelle pour ranimer les rancœurs. Dans l’autre sens idem, les Algériens acceptaient mal que les Français se mêlent de leurs affaires.
On s’était si bien remontés mutuellement qu’armés de ce qui nous tombait sous la main : tournevis, marteau, tuyau de plomb, chaîne de mobylette, on avait pris le sentier de la guerre. C’était parti pour saigner car les amis du Chaoui se laisseraient pas impressionner par des jeunots, même une bonne trentaine et bien décidés. De plus en plus décidés au fil des mominettes sifflées à tous les comptoirs. Ça prenait des airs de mobilisation générale, certains gargotiers nous encourageaient « Z’avez raison les gars ! C’est pas les arbis qui vont nous faire la loi non mais ho ! Allez c’est ma tournée tiens ! »
On avait fini par croiser la route de Toni. « Qu’est-ce que c’est que ce ramdam ? Explique-moi ça, petit ». J’y avais expliqué, en gonflant l’ignoble crapulerie du Chaoui, mais Toni n’approuvait pas l’expédition punitive. « Faites pas de bêtises, les petits, ça risque d’aller plus loin que vous croyez. Je les connais les Kabyles, ils ont les défauts de leur qualités, travailleurs courageux, durs au mal mais hargneux et vicieux bagarreurs ! Laissez, je m’en occupe, je vais aller lui parler, moi, à ce Chaoui. »
Toni, c’était le gars respecté. Normal : à sa manière il était respectable. Un truand à l’ancienne, pas un chatouilleux de la gâchette comme les pseudo-caïds d’aujourd’hui. Rien d’un caïd, Toni d’ailleurs, ni d’un parrain, il avait aucun intérêt dans le quartier, ses affaires étaient ailleurs, où ? on savait pas. Il était plutôt une sorte de « grand frère » avant l’heure, sans le label bidon « avalisé par les autorités » ni le côté mielleuse rédemption. On avait rechigné pour le principe mais finalement accepté de lui passer la main, d’attendre jusqu’au soir. Mais si la diplomatie marchait pas, alors là... !
Ça avait marché, Toni avait arrangé le coup, récupéré les papiers de Maryvonne, ses affaires et sa paie du mois. Ce qu’il avait argumenté, comment il avait amadoué l’irascible, ça... L’entrée fier-à-bras chez le Chaoui, regard plissé à la Clint, le grand coup de poing à fracasser le comptoir, j’imagine mal Toni et son mètre soixante-dix... aussi large que haut d’accord, et réputé teigneux, mais non. Et je vois pas plus le Chaoui, grand haricot borné, se laisser mettre au garde-à-vous quelle que soit la carrure ou la réputation du gars en face. Derrière son comptoir, à l’abri des regards mais à portée de main, on savait qu’il avait une collection de nerf-de-bœuf plombés, pour les cas extrêmes. Pas le genre conciliant, le Chaoui, pas lui qui se serait abaissé à franciser son prénom, tel Hichem devenu Michel, Ferrat rebaptisé Fernand, ou Ali, Alain. Un dur mais attention : toujours poli et accueillant... à sa manière. Souriant ? baaahpff... ça, personne n’avait jamais vu rebiquer les poils de sa moustache.
Toni l’avait engourdi au bagout, le belliqueux. « Bon, la baffe, t’as eu raison, elle t’a manqué, tu l’as calottée, rien à dire, mais lui confisquer ses papiers, bla bla bla, tu sais que les jeunes du quartier sont très remontés, c’est capable de tout à cet âge-là, et ça risque de faire boule de neige, les jeunes des autres quartiers, et où ça s’arrêtera ? Très mauvais pour le commerce... et pourquoi ? bla bla bla... » Il avait peut-être même repris l’accent rital pour la circonstance « Ti parlo en ami, maqué zé soui oun straniero, un étranger comme toi, et cette ragazza venuta dalla sua campagna, cette petite venue de sa campagne, elle est comme nous, immigrée elle aussi, bla bla bla... » Entortillé, le farouche numide, va savoir comment, mais deux heures plus tard : « C’est réglé les petits. C’est un brave homme ce Chaoui, il connaît la vie... Pour la petite bretonne, vous inquiétez pas, je m’occupe de lui trouver un travail agréable et bien payé. » 
On l’a jamais revue la jolie Maryvonne. Après deux semaines, délai de principe, on est retournés chez le Chaoui, dévorer des sandwichs bœuf-moutarde et jouer au flipper. En fin de compte, c’était pas le si mauvais bougre, un tempérament ténébreux susceptible mais, à part cette malheureuse histoire, on n’avait jamais eu à s’en plaindre.
Quelques mois plus tard, le Chaoui a surpris sa femme dans la cuisine, turlutant à gorge déployée le jeune plongeur nouvellement embauché. À ce qu’on avait lu dans le journal, il aurait égorgé le gars puis l’épouse, balancé les corps à la cave, baissé le rideau de fer, soldé son compte à la banque et pris l’avion pour l’Algérie. Cette fermeture inexplicable et l’odeur de putréfaction s’échappant d’un soupirail après quelques semaines avaient intrigué des voisins qui avaient prévenu les flics.

PRIX

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En compétition

75 VOIX

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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette œuvre fascinante ! Une invitation à assister au “Sommet des Animaux” qui est également en lice pour le Prix Short Paysages 2019 ! Merci d’avance et bonne soirée
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-sommet-des-animaux

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Le cacographe · il y a
Fascinante... j'en rougis !
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De margotin · il y a
😯😯😯j'aime
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Le cacographe · il y a
Moi aussi, j'aime. ;)
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Gabriel · il y a
Vive le trombone à coulisse ! (attention à ne pas la perdre en faisant la 7ème position...) Texte vivant. Quelques voix pour vous ;)
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Le cacographe · il y a
A part pour les Mi et Si grave, on va peu sur la 7e position. :) Et comme les morceaux que je joue sont en Lab, Sib ou Fa... Merci pour les voix.
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Samia.mbodong · il y a
J’aime votre texte, un récit crédible qui ne fleure pas le gnan gnan et qui est vrai d’après les commentaires.
L’accent les manières de parler l’ambiance générale nous plonge en plein dedans.
Bravo et merci je soutiens.

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Le cacographe · il y a
Merci Samia !
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JACB · il y a
Un peu de Blier dans l'atmosphère dans l'entrevue Toni/Le Chaoui, Beaucoup de l'époque suivant la guerre d'Algérie dans certains quartiers, le tout bien ficelé avec un style alerte dans le juste recul d'un brin d'humour au vu des circonstances . Enfin, ça me plaît et je vote *****avec plaisir.
En plus léger, des paysages et du bricolage sur ma page si ça vous tente, merci et bonne chance.

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Le cacographe · il y a
J'avoue que Audiard, Boudard, Frédéric Dard sont mes influences principales, avec l'immense Cavanna ! Merci pour les *****. Je passe sur votre page de temps en temps, je crois même vous avoir décerné quelquefois ***** !
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Loran44 · il y a
Ah j'adore la compassion masculine du début facilitée par un beau décolleté. T'as le don pour bien rendre l'ambiance parigote des quartiers du nord-est. Et la chute est excellente, je me suis bien marré.
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Le cacographe · il y a
Ce compliment de Laurent Boutin, l'auteur du roman "Plus de bruit" 19 € seulement (les éditions du joyeux pendu), me va droit au cœur !
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Amy Bres · il y a
Bravo pour l'ambiance, on s'y croirait...
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Le cacographe · il y a
Normal qu'on s'y croit puisque j'y étais ! Merci Amy.
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Moniroje · il y a
Marrant, j'avais 15 ans, hi hi...
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Le cacographe · il y a
Et moi 19 !
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Le cacographe · il y a
Allez hop ! Je me colle 5 voix !
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Fred Panassac · il y a
C’est bien ! On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et c’est bien mérité !
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Le cacographe · il y a
Exactement !
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Aurélien Azam · il y a
Bien d'accord :)
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Fred Panassac · il y a
Un récit qui a du coffre et de la personnalité, où tout repose sur une fin sanglante, qui fait office de chute pour une histoire qui séduit beaucoup par son ambiance et ses détails pittoresques. D’une occupation fort légère, les amants passent directement à une mort sordide qui fait frémir, c’est très cher payé mais le mari n’en pense pas moins ! Mes votes **** et je m’abonne à votre page.
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Le cacographe · il y a
Du coffre, c'est tout à fait moi, ça : je suis tromboniste ! Merci pour les ****
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Fred Panassac · il y a
Enchantée, et salutations musicales. Je suis choriste. Voici, hors compétition, une courte nouvelle tirée d’une histoire vraie et qui pourrait vous plaire :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/derapages-sonores-a-m

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