Le chant du harpiste

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Image de Printemps 2021
Je vais mourir ce soir, c’est une certitude. Couché sur ce grabat, emmailloté de pansements ensanglantés, je ressemble à un condamné de l’Ancienne Égypte éviscéré, vivant pour un crime abominable. Je prie pour que dans quelques heures, mon calvaire s’achève. Je sais que mon souhait sera exaucé. N’est-ce pas le son d’un instrument à cordes surgi de nulle part qui monte lentement vers moi ? Il est revenu de cette vallée maudite me demander des comptes à l’heure du trépas. Je n’ai pas peur ! Je n’ai pas peur ! De mon corps martyrisé, seule ma main droite semble douée de vie. D’une écriture malhabile, elle couche sur du mauvais papier la confession d’un homme qui par orgueil gâcha son existence pour avoir découvert le secret du bonheur !... Chaque mot, chaque lettre est une souffrance... Mais je dois le faire... Sauver mon âme ! Sauver mon âme pour que mon cœur ne témoigne pas contre moi au moment du passage... C’est gravé sur les murs enfouis. J’ai déchiffré les textes et entendu les paroles de l’esprit de la tombe !...Et sa musique... Cette mélopée qui vous saisit d’une mélancolique torpeur à l’âme... Je l’entends à nouveau. C’est bien elle... Elle s’approche inexorablement de mon lit de douleur. Le chloroforme ne fait plus effet depuis longtemps et la morphine manque dans cet hôpital de fortune, d’infortune devrais-je dire ! Penser que c’est par la folie des hommes que mon égarement prend fin ici, aux limites de ce désert tant chéri et tant craint à la fois ! Cruelle destinée pour un homme avide de renommée que d’achever sa vie dans un endroit isolé sans un regard ami pour recueillir son dernier souffle ! Qu’il m’est insupportable de quitter ce monde privé du plaisir de la confession ! Non avec un prêtre, il aurait tôt fait de taire à jamais mes propos teintés d’hérésie... Mais avec ce journaliste du « Herald Tribune » à qui j’avais donné rendez-vous à l’hôtel « Old Cataract » d’Assouan et que je ne verrai jamais. Si je ne connais pas la gloire de mon vivant, puisse ce récit parvenir entre des mains charitables permettant à mon nom de ne pas tomber dans l’oubli, mais de perdurer en une renommée posthume digne de ma valeur. Et que les dieux me pardonnent de révéler le secret de la tombe du harpiste !
« Se souvenir des jours heureux ! Quelle ironie de savourer ces fugaces éclats de bonheur en ces derniers moments ! Noyé dans l’océan de mes peines, je m’accroche désespérément à ces bouées éparses, illusion d’un temps béni révolu aux sombres lendemains. D’un kaléidoscope tourbillonnant défilent pêle-mêle des témoignages aussi disparates qu’un bain dans la Tamise saluant la victoire en aviron avec mes équipiers de Cambridge sur ces freluquets d’Oxford, l’acquisition de mon premier tableau de maître hollandais de la renaissance ou bien la sensation de puissance ressentie au volant de ma Bentley roulant à tombeau ouvert dans la campagne anglaise... La vie insouciante d’un jeune aristocrate fortuné à qui tout souriait.
La campagne anglaise... Beacon Hill... Cette seule évocation de la colline surplombant l’immense domaine de Highclere m’arrache une plainte douloureuse. C’est là que tout a commencé et que la partie la plus heureuse de ma vie s’est achevée. Combien de fois devisai-je avec l’heureux propriétaire de ces lieux enchanteurs! De quelques années son cadet, j’avais à peine vingt ans quand j’eus l’insigne honneur d’entrer dans le cercle très fermé de ses amis. Nos goûts communs pour les sports nautiques, les voyages et nos études à Cambridge nous rapprochèrent tout naturellement entre gens de la bonne société. Porchester, Porchey pour ses seuls intimes, héritait depuis peu du titre de comte de son père. Entre deux navigations autour du monde, il venait se ressourcer là, seul ou entre amis, en longues promenades autour d’un lac où vagabondait un gibier abondant, écoutait le souffle du vent bruissant dans les bois de hêtres ou jouant avec des buissons d’aubépines, marchait lentement sur de splendides pelouses où trônaient d’immenses cèdres du Liban plusieurs fois centenaires... Mais l’un de ses loisirs préférés auquel il aimait tant s’adonner était d’être assis dans un vieil et noble fauteuil entouré de livres rares et d’objets anciens en dégustant une pipe. C’est avec passion qu’il me montrait sa collection de porcelaines ou de gravures et dessins français. Fascinés tous deux par l’époque antique, nous discutions des heures au milieu de ce cabinet de curiosités que n’aurait pas renié un érudit du dix-huitième siècle... Comme Schliemann et son trésor de Priam, nous rêvions ensemble de découvrir des richesses millénaires enfouies de par le monde. Autour d’une mappemonde moyenâgeuse, nous voguions en pensées sur son bateau, traversant les sept mers à la recherche d’une île au trésor mystérieuse ou de l’Atlantide... Lorsqu’il décida de se marier le jour de son vingt-neuvième anniversaire au retour d’un long périple de circumnavigation que nous fîmes ensemble à bord de son voilier, je compris alors que mes visites à Highclere s’estomperaient... N’est-ce pas faire preuve de sagesse que de s’effacer devant le bonheur d’un ami ? Lady Almina, sa jeune épouse, rayonnait de tant de beauté qu’il eût fallu être un rustre pour rester indifférent à ses charmes et un fieffé coquin d’oser lever les yeux sur cette réincarnation d’Aphrodite. L’admiration que je vouai à Porchey n’en fut que plus grande, mais jugeant le moment opportun de tirer ma révérence, comme disent joliment les Français, je décidai de mettre de la distance entre le domaine d’Highclere et mes pérégrinations. Si mes visites s’espacèrent, les liens étaient d’autant plus forts que Lady Almina me donna son amitié sans ambages. Elle aimait me taquiner sur mon célibat volontaire autour d’une tasse de thé à l’ombre majestueuse d’un grand chêne sous le regard indulgent de son époux et me reprochait de trop les délaisser. Comment lui dire que sa seule présence me réjouissait l’âme et qu’aucune autre femme à mes yeux ne pouvait rivaliser avec elle ? Pour éteindre la flamme dévorante de mon cœur et conserver une fraternelle amitié, quel autre moyen que d’envisager la fuite ? Je ne savais pas qu’il fallait être courageux pour prendre ses jambes à son cou...
Je choisis de mettre à profit mes connaissances en histoire de l’art et mon goût prononcé pour les langues orientales. Je m’investis alors dans le commerce international des antiquités. Une opportunité m’incita à m’établir un temps loin des vertes vallées du Hampshire, sur le rocher de Gibraltar, puis à Port-Saïd. J’écumai la Méditerranée et la mer Rouge avec acharnement, employant tous les moyens pour me faire respecter. L’aventure sourit aux audacieux et apaise les peines de cœur. J’y acquis une certaine réputation qui vogua bien au-delà des souks du Caire ou ceux d’Aden. C’est lors d’une escale en Mésopotamie qu’un courrier alarmant de Lady Almina me parvint. Elle me suppliait de l’honorer de ma présence, l’état de Porchey, victime d’un grave accident automobile l’inquiétant au plus haut point. Ur et Babylone attendraient...
Cinq années s’étaient envolées en un souffle depuis mon dernier séjour à Highclere ! Le sablier de la vie s’écoule sans jamais être retourné et nous ne sommes qu’un grain de sable perdu dans l’immensité du temps... Deux jeunes enfants égayaient leur demeure, dont une fille encore nourrisson. Malheureusement, au grand désespoir de leur mère, leurs jeux innocents ne suffisaient pas à distraire leur père. C’est un homme brisé dans sa chair, dans son orgueil et emmuré dans un silence de souffrance que je retrouvai là. Faire face à son destin lui semblait au-dessus de ses forces. Prématurément vieilli, il avait perdu le goût de la vie. Je constatai avec soulagement que mes sentiments passés envers Lady Almina n’affectaient en rien les contacts renoués d’une amitié franche et dévouée. Porchey était en perdition ; n’était-ce pas mon devoir de l’assister de toute mon affection sans retenue ni faux-semblant ? Il ne se déplaçait plus que difficilement avec l’aide d’une canne, et des maux de tête le tenaillaient jour et nuit. La convalescence fut longue et ardue. Les récits de mes aventures le long du canal de Suez émoustillèrent sa nostalgie des voyages passés. L’Égypte qui lui était encore inconnue éveillait cette lueur dans ses yeux que je connaissais bien... Nous nous séparâmes un matin d’hiver sans omettre la promesse de nous revoir à intervalles plus réguliers. Le cœur gonflé de reconnaissance, Lady Almina me déposa un baiser si tendre sur la joue que je craignis voir les démons rejaillir de mon cœur délaissé. N’est-on jamais certain que la braise sous la cendre soit définitivement éteinte ? L’espace d’un instant, une envie irrépressible de l’enlacer puis de l’emmener avec moi m’obscurcit l’esprit. Mais un gentleman ne se conduit pas ainsi, n’est-ce pas ?
Je fis de nombreux autres séjours et tout naturellement, je passai mes permissions à Highclere lors de cette folie des hommes que fut la Grande Guerre... Si Porchey ne pouvait combattre eu égard à son handicap, je fus engagé au Foreign Office comme officier de liaison dans tout le bassin méditerranéen. Revigoré par leur accueil chaleureux, je repartais au combat avec l’enthousiasme d’un jeune homme de quarante ans. Mes anecdotes guerrières les passionnaient vivement. Mais ce qui intéressait le mieux Lady Evelyn, jeune adolescente à la beauté aussi prometteuse que celle de sa mère, c’était la description archéologique des pays traversés. Il ne faisait aucun doute que c’était bien là la fille de son père... Sans cérémonie aucune, elle s’asseyait en amazone sur mes genoux buvant mes paroles à mon grand contentement.
Son père semblait parfois perdu dans un rêve lorsque j’évoquais les contrées lointaines du pays des Pharaons. Porchey avait les yeux qui brillaient toujours de cet éclat si particulier quand une personne faisait allusion à sa nouvelle marotte, l’égyptologie. C’est au cours d’une de mes permissions que je fis la connaissance de H.C. Encore maintenant, au seuil de mon trépas, je me refuse à citer son nom. Ce pseudo-égyptologue d’origine modeste avait convaincu mon hôte que le tombeau intact d’un pharaon inconnu restait à découvrir dans la Vallée des Rois. Sarcophages et momies couverts d’or hantaient les pensées de Porchey. C’est ainsi que depuis plusieurs années, celui-ci dépensait une fortune en fouilles diverses autant qu’inutiles. Des sommités sur la question n’avaient-elles pas conclu qu’il ne fallait plus rien attendre de ce site ? J’osai affirmer qu’une telle espérance n’était qu’une douce utopie quand ce rustre de H.C. m’admonesta devant Lady Evelyn elle-même, qui ne perdait pas une miette de notre conversation. N’étais-je pas un ignorant en la matière sous prétexte que je ne savais lire les hiéroglyphes ? Par respect pour mes hôtes, je me retins de souffleter ce parvenu en quittant la bibliothèque, indigné. Si cet individu revint plusieurs fois à Highclere, fort heureusement ce ne fut jamais en ma présence.
Que les séjours suivants furent émouvants ! Une fleur s’épanouissait aux pieds des cèdres majestueux et sa beauté sans égale surpassait la perfection de sa mère. Que j’étais flatté quand j’apaisai sa soif incessante de connaissances sur ces contrées arides si lointaines ! Touché par tant de grâce, rester insensible était au-dessus de mes forces. Je soupirai comme Pygmalion devant sa Galatée et implorai les dieux de l’Olympe de lui ouvrir les yeux sur les flammes de mon cœur. Elle n’avait pas dix-huit ans lorsqu’à la fin des hostilités, ses parents m’autorisèrent discrètement à lui faire la cour selon les règles de notre establishment. La différence d’âge importait peu puisque nous étions du même monde. Un coucher de soleil flamboyant sur les hauteurs de Beacon Hill se prêtait aux aveux romantiques. Lady Evelyn me donnait le bras et nous marchions seuls et heureux sous des reflets d’ors et de feu. Chaque pas avec elle était un enchantement. L’œil humide, le moment de révéler le secret de mon cœur était venu. En préambule, je lui déclamai le magnifique sonnet d’Arvers, chef-d’œuvre unique de la poésie romanesque française. Contrairement à la muse de ces vers, j’espérais qu’elle comprenne. Son regard étincela et, mutine, voulut me confier à son tour un secret d’amoureux. Mon cœur se gonfla d’espoir quand elle m’avoua qu’elle aimait un homme bien plus âgé qu’elle, autant que moi ; qu’il était très cultivé et aimait particulièrement les antiquités orientales. Mon rêve s’accomplissait. Je me sentis rosir de plaisir et jouant le jeu, lui offris mon oreille pour recevoir l’identité de l’élu de son cœur. À voix basse comme si elle redoutait que le vent emportât ses paroles secrètes pour les révéler à la face du monde, un traître murmure prononça ce nom abhorré : H.C. Elle l’adorait en secret et ne pourrait jamais en aimer un autre que lui, même s’il ne voulait pas d’elle... Étourdi par ce knock-out du destin, un malaise me fit trébucher au pied d’un noble chêne. Le soleil venait de se coucher une dernière fois dans mon cœur en même temps qu’il disparaissait derrière Beacon Hill. Ma vie basculait en enfer. Aurais-je dû pourfendre mon rival en un duel du temps passé ? Toute sa vie entière, Lady Evelyn en aurait souffert. Mais un gentleman ne se conduit pas ainsi, n’est-ce pas ? Plus jamais je ne devais revoir Highclere.
Que la chute d’un homme est rapide ! Délaissant mes affaires, quelques mois suffirent à me transformer en un paria méprisé et honni de tous. J’arpentai tous les bouges de la mer Rouge, buvant et m’encanaillant jusqu’à plus soif. Aucune odalisque des bordels du Proche-Orient n’ignora mon nom. Les boulettes d’opium et les fumées de haschisch remplacèrent le narguilé. Des rixes avec des matelots indigènes se finissaient dans le sang nourrissant le sentiment nationaliste anti-britannique de l’époque. Plusieurs d’entre eux moururent de ma main, mais l’argent effaçait tout, permettait tout... Quand ma ruine fût complète, je connus la détresse infâme des cachots... Habillé comme un mendiant de ces lieux, je finis par tendre la main, assis à même le sol boueux des ruelles des souks du Caire. Un soir, un Européen me jeta une piastre dans mon écuelle bosselée. J’aperçus furtivement son visage. Pris d’un doute, je me levai à sa suite. Déambulant à travers le bazar, je perdis de vue sa nuque et son panama. C’est à ce moment précis où il disparut que je reconnus formellement cet homme. H.C. m’avait fait l’aumône ! Anéanti, éperdu, je criai comme un fou bousculant étals de pastèques ou d’étoffes sur mon passage. En vain. Mon rival haï s’était volatilisé dans les méandres surpeuplés de « La Victorieuse ». J’achevai mon périple nocturne au bord du Nil, décidé à en finir avec la vie une fois pour toutes et me jetai à l’eau. Trois jours plus tard, je me réveillai au fond d’une felouque, tremblant de fièvre et incapable d’articuler un mot. Un vieux pêcheur pencha son œil unique et inquisiteur vers moi, puis me déposa quelques gouttes de citron sur les lèvres et me laissa me rendormir, satisfait. Savait-il que dans ses filets il avait ramené un pécheur de la pire engeance ? La bonté est un trait caractéristique de ces simples autochtones et peu lui importait ! Je lui fis mes adieux à Louxor après qu’il m’offrit ses dernières dattes et décidai d’affronter le désert au-delà de la Vallée des Rois. Fasse que le sable mieux que l’eau accueille ma dépouille ! Mektoub !
Je grimpai sur une montagne. Arrivé au sommet, je contemplai la Cime de l’Occident dans le lointain qui protégeait les vallées environnantes de toute sa hauteur. Cette montagne sacrée n’était-elle pas la gardienne des morts ? Les premiers rayons du soleil couchant illuminèrent sa face. Mon cœur tressaillit soudainement à ce spectacle vu sur une autre terre, un autre continent, en un lieu propice au bonheur et au désespoir... Du fond de l’abîme, un chant mélodieux et triste surgit à travers l’atmosphère vaporeuse du soir. Jamais je n’avais entendu notes si émouvantes... Toute résistance devint inutile. Pour la dernière fois, le sublime visage tant aimé m’apparut et je me surpris à réciter d’une voix sanglotante un vieux poème persan dont je partageais, l’âme exsangue, la mélancolie : « À l’heure de l’adieu, en partant loin de toi, mes yeux se sont vidés tout d’un coup de lumière et je suis resté aveugle à force de pleurer ». Du flot de mes larmes jaillit une rivière salée inondant le désert de mon chagrin. Le passé était révolu ; hier n’existait plus. Le chant se fit plus intense. Je distinguai une ombre jouant d’une harpe qui sortait d’une paroi rocheuse en dessous de mon lieu d’observation. Était-ce un mirage ? Depuis quand les mirages s’entendaient-ils ? Hypnotisé comme l’oiseau devant le cobra, je décidai de suivre l’apparition, séchai là mes pleurs amers et redescendis le sentier d’un lacet. Arrivé devant la paroi mystérieuse, je tâtai vainement ses pourtours à la recherche d’une entrée secrète. Au bruit de pas écrasant des cailloux, je lançai un qui-vive désuet. Un très vieil homme venu de je ne sais où me tendit une main décharnée. « Tu es la relève, tu es l’élu, suis moi ! » m’ordonna-t-il. Je lui laissai prendre ma main dans la sienne. D’une force surprenante il projeta nos mains liées contre la paroi, puis, comme dans un conte des Mille et une Nuits, nous passâmes de l’autre côté de la montagne, en passe-murailles. Nous nous retrouvâmes dans une vaste tombe éclairée d’une lumière irréelle et décorée de hiéroglyphes flamboyants. La même musique entêtante s’éleva entre ses murs. Un homme ou un spectre sans âge habitant cet endroit enchanté me fit un signe de tête, m’invitant à l’approcher. Mon guide se précipita sur le sol et baisa la poussière à trois reprises. Jamais spectacle si étrange ne fut donné de mémoire d’homme ! Le propriétaire des lieux me fixa de ses yeux morts recouverts d’une taie et un sourire édenté m’accueillit. « Que l’oubli soit profitable à ton cœur ! » m’assena-t-il en vrillant son regard d’aveugle dans mes yeux effarés. « Je suis le harpiste qui apaise les cœurs et donne la connaissance du bonheur. Seule une âme pure et désespérée peut me voir, entendre mon chant et s’unir aux textes sacrés ! ». Je réalisai alors que je comprenais parfaitement les signes secrets qui ornaient l’hypogée. Mes ténèbres contemplaient l’immortalité ! Un souffle nouveau m’envahit. Je ressentis un sentiment de bien-être comme jamais auparavant. Et cette douce mélopée sortie de ces cordes magiques ! L’apparition s’adressa à mon guide : « Tu as bien œuvré. Puisse ton cœur ne pas parler contre toi sur la balance de Maât et qu’il t’ouvre le chemin du paradis d’Osiris ! », puis se tournant à nouveau vers moi : « Tu es maintenant le nouveau gardien de ma tombe. Tu resteras dans la montagne autant de temps qu’une autre âme cherchera le salut. Romps le pacte et tu redeviendras mortel le même jour. » Aussitôt, mon guide me reprit la main et nous fîmes le trajet inverse. Il m’emmena dans son antre caché dans une anfractuosité proche de la paroi ensorcelée. Il passa la nuit à me raconter sa vie et me donna quelques conseils sur ma nouvelle existence. Il m’avoua avoir bien connu le général Bonaparte quand il était un jeune mamelouk et servit de guide à plusieurs scientifiques français venus aimer l’Égypte avec lui. Je calculai qu’il devait dépasser cent trente-cinq ans. Pouvais-je douter de cette réalité ? Il me quitta brusquement, m’annonçant qu’il était temps pour lui d’aller enfin rejoindre ses ancêtres. « L’immortalité est un lourd fardeau », me dit-il en un dernier adieu. Hier aux portes de l’enfer, aujourd’hui au paradis ? C’est ainsi que je devins ermite. Une fois par jour, un jeune garçon me ravitaillait d’un repas frugal et d’un peu d’eau. Ma vraie nourriture était autre et me comblait d’aise... N’était-ce pas une destinée unique que de se retrouver gardien de la tombe du harpiste ? Et d’apprendre que le temps n’existe pas ? Mais il était écrit que mon repos ne serait pas éternel.
Des rumeurs résonnaient d’écho en écho dans toute la vallée. La dernière demeure d’un pharaon inconnu contenant des richesses incroyables venait d’être découverte. Quand j’appris tardivement le nom de l’auteur de cette profanation, toute sagesse accumulée durant ces dernières années dans ma caverne s’envola comme fétu de paille au gré du vent. H.C. triomphait une nouvelle fois, une fois de trop. Que la malédiction des dieux s’abatte sur sa tête et sur celle de ses complices ! Au lever du jour, je quittai ma cachette, décidé à révéler au monde la tombe du harpiste. Je fis un croquis le plus fidèle possible marquant l’emplacement d’un grand X. Et c’est sur moi que se dirigeront les projecteurs et les micros de la presse internationale ! Et lady Evelyn me reviendra de droit ! Un Anglais me prit dans sa voiture et nous filâmes vers Assouan où je savais trouver des journalistes s’opposant à H.C. et à l’hégémonie du « Times » sur ce pharaon méconnu. Mais le sort en décida autrement. Ami, si un jour tu lis ces lignes et que tu devines le message secret du harpiste, alors entendras-tu peut-être le son de sa harpe et trouveras-tu la paix éternelle ! Et que Meresger la Déesse de la Cime de l’Occident, celle qui aime le silence, me pardonne ! »

J’ai peur ! Il est là devant moi qui me fixe de ses yeux laiteux. Il dit que j’ai rompu le pacte de la tombe, que mon cœur parlera contre moi lors du jugement de mon âme et que je subirai les châtiments éternels ! Par ma faute, plus aucune âme ne sera sauvée car sans gardien, sa dernière demeure restera à jamais ignorée. La harpe devenue inutile, il part rejoindre pour toujours les Champs des Bienheureux dans le royaume d’Osiris. Dans un dernier rictus, il dépose son instrument dans mes bras meurtris et disparait comme par enchantement.

*
Chère Evelyn,

Permettez-moi de renouveler mes sincères condoléances pour la perte inestimable de votre père et de mon très cher ami. Quel meilleur hommage que de continuer son œuvre ici, à Louxor ? Si votre vie est désormais là-bas, la mienne est ici. N’écoutez pas les ragots des journalistes citant une malédiction de Toutankhamon. Un étranger non identifié blessé par la bombe d’un nationaliste mourut le même jour que votre père à Assouan. On affirme que son corps se momifia au contact d’une harpe maléfique qui jouait toute seule un chant lugubre, puis se désagrégea au premier rayon du soleil couchant ! Ridicule ! Suivez plutôt ces préceptes d’une sagesse millénaire issue du Chant du Harpiste que votre regretté père affectionnait tant : « Si la mort n’est pas une fin, nul n’en revient. Suis ton cœur et ton désir, fais de chaque jour un jour heureux ! »

À Lord Porchey Carnarvon, mort à l’heure de son triomphe. Qu’il repose en paix à Highclere.

Votre obligé : Howard Carter
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien documentée, bien écrite, envoûtante et informative !
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Rémy Becquart · il y a
Voilà un récit de vie mystérieux fait de mots tout en beauté avec une écriture fluide et enivrante.
Merci pour ce bon moment de lecture

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Yvan PUYBAREAU · il y a
Merci beaucoup. Pour info, Short Edition a coupé la signature de la lettre de H.C...Howard Carter apparaissait en toutes lettres...Facile à deviner mais quand même...Encore une malédiction de Toutankhamon?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit chargé des mystères de la cité égyptienne , des déserts où les ermites savent prolonger les arpèges de leurs prophéties .
Vous avez su restituer toute l'atmosphère de cette époque où le secret des tombes égyptiennes tenait les lecteurs en haleine.

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Yvan PUYBAREAU · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire éclairé! Pour info, La signature de Howard Carter à la fin du texte a été oublié...Encore la malédiction de Toutankhamon?

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