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Le Chant des Sirènes

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J’ouvre les yeux, ma vue se limite à ma fenêtre, ce rectangle de lumière qui s’ouvre sur l’extérieur, c’est lui qui me rattache encore à la vie. Chaque détail de ce paysage m’est désormais familier. Cette constatation me rassure et m’arrache un sourire. Quinze jours plutôt, ce n’était pas par la fenêtre que j’observais le monde, la terre entière m’appartenait !
Pourquoi moi ? Je me parle tout haut pour vérifier mon existence. Tu as encore un souffle de vie, Guillaume, puisque tu parles ! Ok, je suis devenu un légume, un poids mort, mais « nom de Dieu » ma tête fonctionne !
Ils sont tous venus me faire des signes, derrière cette foutue vitre où je vis à l’abri des armées de microbes... Mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, me voilà qui fredonne du Claude François ! Je divague, moi qui n’aime que la belle Alex Hepburn, Rihanna, Bruno Mars, Maître GIMS...
Ils ont dit virus, infection rare d’origine inconnue qui bouffe mon cœur ! Fous le camp saloperie, laisse-moi chanter encore, je n’ai que vingt ans ! Parle-toi, Guillaume, pour renforcer ce courage qui te fuit de tous les côtés comme un panier percé. Par pitié, arrêtez cette machine qui me pompe le corps et l’esprit, laissez-moi partir dans mon rêve, celui de ma vie...
Tiens, le jour faiblit. Au dehors, ils ont allumé les lampes dans le rectangle de ma vie. Je les vois, trois belles fenêtres aux reflets dorés qui brillent et scintillent. Je les imagine. J’aimerais toutes les voir, dommage qu’un rideau d’arbres me les cache ! Des joyaux de lumière où se dissimulent des trésors de bonne santé si confortables. Mon regard envieux fouille au travers des branches un éclat plus vif qu’un autre. Précieuses lueurs qui me regardent et m’apportent la vie que je ne veux pas perdre. Aidez-moi, help, au secours !

Une infirmière entre, seuls ses yeux sont visibles. C’est l’heure de la toilette et des soins. Sa voix et ses mains sont douces. La rage me prend d’être dépendant. Je serre les dents et l’imagine laide, ça me gêne moins de la sentir s’affairer autour de mon corps le plus intime...
— Je vais te rafraîchir, tu te sentiras mieux. Une petite piqûre, dit-elle en m’enfonçant une aiguille dans le bras et tu vas dormir comme un bébé. Tes parents sont venus, dans quelques jours ils pourront entrer. Le professeur dit que tu vas mieux, d’ici peu on t’enlèvera ta sonde. Ma collègue va prendre la relève pour la nuit. Courage, tout ira mieux demain, bonne nuit Guillaume, puis elle s’éclipse comme une ombre.
Je souris à peine, que puis-je faire d’autre ? Mes bras et mes jambes pèsent une tonne et me clouent sur ce lit d’hôpital ! Cette toxine qui me bouffe le cœur est entrée par où ? Et pourquoi ? Qui est l’imbécile qui me l’a filée ? Demain je me lève, j’en ai marre ! La brume envahit mon cerveau qui s’éclaire d’une lueur blanche immaculée. Des nuages mousseux et légers m’emportent de plus en plus vite...
Exténué, je m’endors pour un moment de répit dans mon combat pour la vie.
S’adressant aux parents de Guillaume, leur fils unique, l’éminent professeur du service de cardiologie avait dit :
— Je n’ai pas de grands espoirs, je sais que c’est très difficile, malheureusement, il faut vous préparer au pire. Seule une greffe peut le sauver. La rareté de son rhésus limite l’espérance d’un don. Pourtant, j’ai déjà vu des situations aussi désespérées trouver un dénouement favorable, je garde confiance. La vie est là, espérons ensemble.

Il fait noir, j’ai froid, je cours, je vole presque vers cette fenêtre qui m’offrent la liberté, mais, ils me rattrapent, m’entraînent, m’allongent sur le billard. J’entends des voix lointaines qui parlent d’un terrible accident :
— C’est miraculeux, dit l’une d’entre elles. Évidemment pas pour ce pauvre type ! Pour toi, Guillaume, ça l’est ! Un cœur compatible, incroyable, tu as de la chance, ajoute-t-elle !
Boum ! Boum ! Boum ! Ma tête résonne de tous ces boums qui s’accélèrent, s’apaisent le temps d’une seconde et repartent, plus forts, désordonnés jusqu’à m’étouffer. Je plonge dans une nébuleuse obscure. Dans mon délire, je vois mon nouvel ami s’écraser sur un fond vaseux. Les images défilent au ralenti. Je cours mais n’avance pas, l’air se fait dur contre ma poitrine, je suis oppressé. Il va mourir sous mes yeux et me donner son cœur. La lumière blanche arrive, elle brille au loin... La voix douce mais ferme de l’infirmière me parle sans arrêt :
— Lutte, tiens bon Guillaume, ton sauveur arrive !
On me frictionne le torse avec vigueur, une odeur âcre me frise les narines...
Je le vois celui qui va me sauver la vie. Il me sourit, c’est un ange ! Sa chevelure de soleil entoure son visage, ses grands yeux me fixent et d’un coup se vident... Il se débat, moi aussi. Je veux crier, ma voix s’étrangle, se perd dans l’infini. Mon esprit s’embue, je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Toujours cette voix qui me suit et m’obsède :
— Bats-toi Guillaume, mets-y toute ton âme, il est pour toi ce cœur !
Ma vie s’en va, je la sens filer, elle s’approche de la fenêtre, je suis en équilibre, le vide est devant moi. Ma pompe glougloute dans mes oreilles. Le boum, boum, boum s’arrête enfin. Ouf ! Je me concentre sur ce liquide rouge, son sang, celui de mon sauveur qui s’écoule par saccades couvrant son corps d’éphèbe d’un manteau écarlate. Il meurt, je crie mais personne ne m’entend. Je dois lui porter secours, devenir son héros, l’emporter loin de ce carnage qui envahit nos vies. Pourquoi ? La voix résonne à nouveau :
— Courage Guillaume, tu vas vivre !
Je suis seul. La nuit profonde et immense arrive jusqu’à moi. C’est sûrement écrit dans le grand livre des destins. A-t-il le droit de se tromper, de gommer ces lignes qui me poussent irrésistiblement au fond du gouffre ?
— La voix qui me parle y croit. De quoi je me mêle, elle est énervante. M’aidera-elle enfin à sauver cet ami qui meurt pour me donner sa vie ? Il gît dans un amas de ferraille qui s’enlise au fond d’un fossé rempli d’eau...
Soudain, un flash blanc m’éblouit. Qui y a-t-il au bout de ce tunnel rayonnant de fluorescence ? Une voix, certainement celle de mon subconscient qui m’intime :
— Laisse le partir Guillaume, à chacun sa vie, tu n’y peux rien. Il doit mourir. Toi Guillaume, tu dois vivre ! En ce dimanche 10 février 2012, c’est la loi du plus fort qui est en vigueur. Tu as gagné ta nouvelle existence. L’implacable destinée de ton donneur s’est arrêtée là. Il vient de quitter la route pour enfanter la mienne. Refais surface, ceux qui t’aiment t’attendent !
Dans les vastes couloirs de l’hôpital, un duel sans merci s’est engagé pour sa vie. Juste à temps pour le sauver, au fond d’une glacière bleue comme un nouveau ciel, un cœur compatible avec son Rhésus si rare, arrive tout droit du fossé mortel.
La voix extérieure m’encourage sans relâche à accepter la mort de mon nouveau compagnon. Ma conscience, lancinante et cruelle, m’oblige également à lui voler son âme. Le dilemme est de taille ! Je me fais bonne conscience. Moi aussi je souffre, j’ai mal. Au secours, on me disloque, on me broie, j’ai droit à cette vie. La voix s’apaise, j’entends celle de l’infirmière, floue, étouffée :
— On a gagné, Guillaume. Dors tranquillement.
De nouveau allongé dans mon lit, la douce lumière du jour brille par la fenêtre de la liberté. Je récupère de ma lourde opération. Mon cœur bat dans ma poitrine meurtrie, sans l’aide d’aucune machine. Je le sens comme quelqu’un que je ne connais pas. Il faut vite que je l’apprivoise et que je l’aime avant qu’il ne change d’avis... Le soir tombe. Le rectangle de ma fenêtre me fait un clin d’œil, je les vois ses trois copines allumées, la vie est revenue.
Dans mes rêves de souffrances, j’ai vu cet homme mourir pour moi. Mes parents m’écoutent pour ne pas me contrarier, mais ils n’adhèrent pas à mes visions délirantes. Pourtant, je l’ai vu... Il s’est laissé aspirer par l’irrésistible lueur blanche, attirante comme le chant des sirènes qui emporte les marins au fond des mers...
Hallucinations, fantasmes, chimères, peu m’importe, son image restera gravée dans ma tête et dans mon cœur pour le restant de ma vie. Désormais, je regarde loin, bien au-delà de ma fenêtre...

PRIX

Image de Eté 2016
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J.Barbault-Hovasse · il y a
Merci ! Oui, c'est comme cela que tout se passe dans la vraie vie pour ceux qui ont encore du cœur................................................ Bien à vous
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Chablik · il y a
Poignante et saisissante lutte intérieure. +1
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Geny Montel · il y a
Incroyablement bien décrit ce passage si près de la mort et cette greffe salvatrice. Un très beau texte !
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J.Barbault-Hovasse · il y a
Merci ! Mon texte est depuis si longtemps sur Short que je n'attends plus de si aimables commentaires, je suis dans les oubliettes... Je ne vote pas pour être lue à mon tour, malgré tout cela fait vraiment plaisir. Bonne chance et journée à vous !
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Geny Montel · il y a
Tellement beau ! Belle journée à vous !
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Lange Rostre · il y a
Les mystères de la vie et de la mort. Le sujet est passionnant. Un organe possède t-il une parcelle d'âme ? Votre texte génère beaucoup de questions.
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J.Barbault-Hovasse · il y a
La réponse est peut-être dans le cœur des individus concernés, de leur sensibilité, croyances et autres sentiments et ressentis. Vaste sujet, la mort qui donne la vie, vaste, vaste et intrigant. merci de vos commentaires.
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Fleur de Tregor · il y a
Olala, ce texte. J'en reste sans voix.
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J.Barbault-Hovasse · il y a
Merci chère fleur du Trégor ! Guillaume vous embrasse !
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J.Barbault-Hovasse · il y a
Merci à tous pour vos commentaires !
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Richard · il y a
c'est très émouvant!!! merci pour ce partage...
mon vote
invitation dans "mon château" c'est ma 1ere nouvelle, une auto-bio... en finale.

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Utilisateur désactivé · il y a
Votre texte m'a "touchée et coulée". Il joue sur l'émotion et c'est réussi. C'est bien écrit également. Vous avez mon vote.
De mon coté, c'est un poème, une fable : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie A bientôt si le cœur vous dit..

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KELM · il y a
Magnifique
( You make my day , comme on dit en anglais )

je vous invite par amour à venir lire et soutenir ( Monsieur Noir ) et merci
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

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Denis Lepine · il y a
beau texte, un geste qui à sauver, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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