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Le chant des sirènes

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Emsie

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FINALISTE
Sélection Public

Nina se tortilla sur le canapé, la couverture de laine lui chatouillait les jambes. Elle avait mal au dos et froid aux pieds. Elle repoussa le bol de soupe auquel elle avait à peine touché et finit d’un trait le verre de vin blanc qui tenait en équilibre précaire sur l’accoudoir. Sa mère détestait qu’elle boive seule. Elle disait que c’était un truc d’alcoolique, que le vin, c’est convivial. Mais ce verre, Nina en avait bien besoin ce soir.

Enfin, Timothée s’était endormi. Elle l’avait fait manger tôt, l’avait changé, bercé, avait joué avec lui. Puis, à l’heure du coucher, elle l’avait installé dans leur chambre. Mais elle avait eu beau le mettre sur le dos, sur le ventre, sur le côté, toujours il pleurait, se redressait, repoussait la couverture de ses petits pieds révoltés, tapait sur les bords du lit en bois avec ses menottes furieuses et hurlait sa colère à pleins poumons.

Exaspérée, Nina avait fini par le prendre dans ses bras. Aussitôt, l’enfant s’était tu et blotti contre sa poitrine. Elle sentait son souffle tiède, sa chaleur, cette vie qui palpitait en lui, tandis qu’il s’accrochait à elle de toutes ses forces de bébé de 8 mois. Elle avait souri et monté le son de la chaîne. Marvin Gaye chantait : « Let’s make love tonight ». 
Nina s’était mise à danser avec son fils, en pensant à sa mère. Et elle, est-ce qu’elle faisait l’amour, à cet instant ? C’est bizarre, de savoir sa mère amoureuse. Et elle l’était, ça oui ! Jamais Nina n’avait vu Marianne dans cet état. Excitée, joyeuse, pouffant pour un rien... Elle trouvait ça presque obscène. Ça la dégoûtait et ça la subjuguait en même temps. Alors, même à 50 ans passés, ça faisait toujours cet effet-là ? Il fallait croire... 
Mais elle aussi était amoureuse ! Elle aussi aurait dû être avec Antoine, ce soir, au lieu de croupir ici à garder son fils. Son cœur, son fardeau.

Marianne avait été inflexible : « Ce samedi, c’est moi ! J’ai gardé Timothée quatre week-ends de suite, alors celui-là, je sors. Tu peux comprendre ça quand même, tu n’es plus une gamine ! Moi aussi j’ai ma vie, moi aussi j’y ai droit ! »

Nina avait eu beau supplier, pleurer, menacer, promettre Dieu sait quoi, sa mère n’avait rien voulu entendre. David l’invitait au théâtre. Peut-être iraient-ils souper après. Elle rentrerait tard...
Souper, tu parles ! Nina imaginait Marianne dans les bras de David, dans le lit de David, tandis qu’il lui...

ASSEZ ! Ça n’était pas juste !

Timothée s’était remis à hurler.
Il avait dû sentir la frustration, la rancœur, toutes ces mauvaises ondes que dégageait Nina. Brusquement revenue à la réalité, celle-ci le déposa sur le canapé aussi délicatement que possible, avant d’aller éteindre la musique.
Puis elle se mit à chantonner une vieille berceuse. Cinq minutes plus tard, le bébé dormait à poings fermés. Elle le ramena dans la chambre, le remit au lit et resta là, à l’observer.
Une idée commençait à germer dans son esprit, qu’elle repoussa d’abord, avant de se dire que, après tout, pourquoi pas... Finalement, elle préféra attendre encore un quart d’heure avant de décider si elle allait le faire ou non.

Onze heures quinze. La soirée chez Florian avait dû commencer. Ce soir, ils fêtaient le départ d’Antoine, qui partait pour six mois dans un cabinet d’avocats de Stockholm. Nina et lui s’étaient encore disputés la veille. C’était parti d’une broutille, d’un rien, comme d’habitude, et ça avait dérapé. Elle avait eu des mots durs, elle criait pour crier, elle lui en voulait tellement d’être libre ! Il partait, lui, il s’en fichait de la laisser là, encore chez sa mère à 22 ans... et avec un enfant en plus ! S’en aller, il n’attendait que ça, il l’oublierait vite. D’ailleurs, il l’avait déjà presque oubliée, non ?

Le jeune homme avait fini par se lever, prendre ses affaires et avait laissé Nina à sa colère et à ses cris. 
— À demain, chez Florian. Ou pas, avait-il lâché, en refermant la porte.
Une fois calmée, Nina lui avait bien laissé dix messages, envoyé quinze textos. Sans réponse. C’était sa force, à Antoine. La laisser ruminer des heures ou des jours. Et quand il revenait, il aurait pu lui demander n’importe quoi tant elle lui était reconnaissante d’accepter une nouvelle trêve.

Nina ouvrit la porte de la chambre, tout doucement, et passa la tête. Le silence n’était troublé que par la respiration sifflante du petit garçon. Il avait dû prendre froid, au parc. Elle s’avança vers le lit et, machinalement, lui toucha le front.
Un peu chaud.
Elle ouvrit l’armoire, sans faire de bruit, et récupéra, dans le noir et à tâtons, sa robe noire décolletée dans le dos et son manteau en cachemire – des cadeaux de son père, qui rattrapait son absence par des présents aussi rares que coûteux.
En reculant avec précaution, Nina fit tomber le biberon posé sur le guéridon et s’arrêta net. Timothée commença à s’agiter et à grogner... Mais non, voilà que le sifflement reprenait. Alors, elle gagna la salle de bains, soulagée. Merci, mon fils.

Après avoir lissé les collants noirs opaques et enfilé la robe, la jeune femme se passa autour du cou la chaîne en or qu’Antoine lui avait offerte et acheva de se maquiller : un peu d’ombre kaki assortie à ses iris vert sombre, une touche de blush sur ses joues diaphanes, du rouge carmin pour redessiner ses lèvres charnues... Voilà. Elle ôta l’élastique de ses cheveux bruns qui retombèrent sur ses épaules en une délicieuse caresse. Un soupçon de Guerlain – encore papa –, des escarpins à talons, le manteau, le sac, un billet de 20 euros pris dans la réserve, sur le buffet, au cas où... et un dernier coup d’œil à Timothée, qui ronflait à présent.

Bientôt minuit. Sa mère ne serait pas rentrée avant au moins une heure. Plus qu’il n’en fallait pour faire l’aller-retour chez Florian et rattraper les dégâts de la veille. Vite, Nina se regarda une dernière fois dans le miroir et se sourit, satisfaite, puis elle sortit à pas de loup de l’appartement, en répétant intérieurement les répliques de la grande scène qu’elle se préparait à jouer.

***

Une heure trente du matin et plus de métro. La « mise au point » avait pris plus de temps que prévu et n’avait servi à rien. Nina allait devoir se faire une raison. Un échec de plus dans une vie dont elle aurait voulu reprendre le contrôle, mais qui lui échappait encore.
Elle était si fatiguée...
Elle s’arrêta pour ôter un instant ces escarpins qui la serraient, se massa la plante des pieds et reprit sa course. Les poumons en feu, elle sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine.
Pourvu qu’elle arrive avant Marianne ! Et si Timothée avait de la fièvre ? S’il s’était réveillé et avait paniqué ? Nina respira un grand coup : dans moins de dix minutes, elle serait arrivée. Hors d’haleine, elle ralentit un peu sa marche.

Elle n’était plus qu’à un pâté de maisons de son immeuble lorsqu’elle entendit les sirènes et vit les lumières. Inquiète, la jeune femme se mit à courir, sans plus penser à ses pieds meurtris. Elle trébucha sur les pavés humides et tomba de tout son long. Après s’être relevée avec peine, elle se débarrassa pour de bon de ses escarpins et se précipita vers le n° 9, rue d’Annam.

Une ambulance stationnait en bas de chez elle.
Nina s’arrêta net et poussa un cri, comme un feulement d’animal pris au piège. Ses pensées s’entrechoquaient : Timothée était malade, blessé, ou mort, c’était sa faute, tout ça pour cet abruti, et pourquoi sa mère n’était-elle jamais là quand il fallait, et pourquoi cet enfant né trop tôt ?
Mon Dieu, qu’avait-elle fait ?

Alors que les brancardiers sortaient de l’immeuble, Nina eut tout juste le temps de se retourner pour vomir un long jet de bile qui lui enflamma la gorge. Prise de vertige, elle se laissa glisser à terre, en larmes, ses bas filés, son long manteau noir souillé.
L’un des infirmiers l’avait aperçue et voulut l’aider à se remettre debout, mais elle résista.
— Non, laissez-moi ! Mon fils, est-ce... qu’il va bien ? Mon bébé... 
L’homme se pencha vers elle.
— De quel bébé parlez-vous, Madame ?
— Mon fils, dans l’ambulance... Il n’a que 8 mois ! 
À présent, l’homme la regardait d’un air soupçonneux. Puis il sembla réfléchir et lui dit, d’un ton qui avait perdu toute chaleur :
— Calmez-vous. Il n’y a aucun bébé. Juste une vieille dame qui a fait un malaise. Il est où, votre fils ?

Mais Nina n’écoutait plus. Elle s’était redressée d’un bond et avait traversé la rue avant de disparaître dans la cage d’escalier.
Arrivée devant la porte, elle écouta : aucun bruit à l’intérieur. Elle ouvrit avec peine, elle tremblait tellement qu’elle n’arrivait plus à tourner la clé. Puis elle courut vers la chambre, sans se soucier du bruit, cette fois. Elle alluma la lumière et le vit : tout petit et si vulnérable, sous sa couverture bleu ciel.

***

Quand Marianne rentra, vers trois heures du matin, encore ivre de toutes ces sensations dont la vie l’avait privée depuis tant d’années, elle trouva sa fille allongée sur le canapé, en manteau, Timothée dans les bras. Tous deux semblaient dormir profondément. Ou alors...

Son euphorie était retombée d’un coup et elle s’approcha, affolée.
Les vêtements de Nina étaient sales, ses collants déchirés... Mais elle respirait régulièrement, comme si elle avait calqué son rythme sur celui de l'enfant.

Il s’était passé quelque chose, c’était certain. Quelque chose de grave.
Marianne regarda sa fille et son petit-fils : quoi qu'il ait pu arriver, ils allaient bien, visiblement. Alors, elle attendrait demain pour en parler. De ça et du reste.
Elle avait tellement de choses à lui dire...

PRIX

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Florence Defaud-Carabin · il y a
Un très beau texte avec une belle prise de conscience de l'héroïne!
On se laisse facilement happer par votre récit!
A très bientôt :)

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Emsie · il y a
Merci, Florence. Je suis allée vous lire à mon tour et j'ai apprécié votre "cavale" !
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Lange Rostre · il y a
Un texte avec un rythme haletant qui accroche le lecteur...
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Emsie · il y a
Merci, Lange !
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Arletyna · il y a
J'ai bien fait de revenir vous rendre visite. Tellement crue moi aussi que la fin serait insupportable. On se laisse happer par cette histoire du quotidien, ces vies qui se chevauchent, ces incompréhensions qui souvent nous heurtent. Merci.
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Emsie · il y a
Merci, Arletyna ! Je n'ai rien proposé de nouveau depuis qq temps, mais je devrais envoyer bientôt un petit texte plus léger que celui-ci, histoire de varier les plaisirs… J'ai bien aimé vos rimes sur un sujet qui mine ce site et que nous sommes nombreux à déplorer, hélas ! A très bientôt sur votre page.
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Chabou · il y a
J’en ai eu des sueurs froides en 5mn! Bravo !!!!
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Emsie · il y a
Merci Chabou !
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anonyme · il y a
Dommage d'être venue trop tard. Cependant votre texte m'a énormément plue. Je vote comme même. Si vous avez un court instant pour lire ma TTC en concoure: Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Emsie · il y a
Merci, Yasmine ! Je viens de lire et de soutenir votre texte. Bonne chance !
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Victoria · il y a
Marianne, Nina... Deux femmes, deux âges, deux vies... Et au milieu Timothée, tout petit, fragile. Les femmes savent le prix de la Vie trop souvent à leur détriment.
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Emsie · il y a
Merci, Victoria, pour votre lecture, votre soutien, et cette synthèse parfaite… :-)
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Viviane Claire · il y a
Quelques frayeurs pour retrouver l'essentiel ! Bravo Emsie, mes votes avec plaisir :) Merci d'avance s'il vous prend le loisir de visiter ma page :)
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Emsie · il y a
Merci, Viviane ! J'irai vous lire au plus vite :-)
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RAC · il y a
Bravo pour ce récit finement amené et bien construit. A bientôt...
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Emsie · il y a
Merci.
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Vinvin · il y a
Des personnages qu'on a envie de connaître plus en détail
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Emsie · il y a
Merci, Vinvin ! Malheureusement, le format court m'a obligée à faire des choix, mais j'aurais pu en dire un peu plus sur les personnages, c'est vrai…
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Lilytop Harent · il y a
Je vote tout petit car je suis dans le même wagon ! Merci pour ce moment
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Emsie · il y a
Merci, Lilytop ! Je suis passée chez vous aussi…
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