Le chant des lucioles

il y a
5 min
1 263
lectures
131
Qualifié
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Beaucoup de poésie, une dose de fantastique et de mystère, des personnages bien dépeints… Bref, c’est un texte très soigné, dans son aspect

Lire la suite

De mes débuts d’enseignant en école maternelle, j'ai gardé le goût de raconter des histoires. Dans ma démarche, arts plastiques, photographie et écriture interagissent, se conjuguent, se ... [+]

Image de Nouvelles Renaissances - 2021
Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

De tout l'hiver, madame Nogami ne vit que trois petites lucioles oscillant inlassablement dans une nappe de brume. Mais c'est surtout leur chant qui l'étonna, une suite de notes égales, comme une lente mélopée. Elle avait toujours cru les lucioles silencieuses, il faut croire qu'elle se trompait. L'une d'elles, parfois, s'affolait, son chant se précipitait, devenait plus strident ; alors un ange bleu accourait, apaisait la luciole folle puis susurrait quelques mots à l'oreille de madame Nogami, pour la rassurer. L'ange parlait d'une voix douce, lointaine, dans un langage inconnu, ainsi va la voix des anges, pensa madame Nogami.
Un soir, brusquement, les trois lucioles se turent et disparurent. Sitôt, tous les anges se précipitèrent pour effectuer une danse dont eux seuls avaient le secret. La magie opéra, madame Nogami eut juste le temps de voir miroiter au-dessus d'elle une myriade d'ampoules de verre, avant de plonger dans un long sommeil ouateux. Peu à peu, les trois petites lucioles revinrent osciller dans leur nappe de brume ; à nouveau, elles entonnèrent leur lente mélopée. Elles veillaient sur madame Nogami.
L'hiver fut long.
Madame Nogami ne vit pas la neige s'amonceler sur sa lanterne de pierre, elle n'entendit pas souffler le vent au-dessus de son toit, elle n'eut ni chaud ni froid. Parfois, lorsqu'elle émergeait de son long sommeil ouateux, elle écoutait le chant des trois petites lucioles et cela la rassurait.
Un matin enfin, la brume se dissipa, la voix des anges se fit plus claire. Un soleil blanc perça la vitre. Un ange bleu apporta un bol de thé. L'une après l'autre, les trois petites lucioles se retirèrent. Dans le silence, madame Nogami regardait les murs immaculés, le drap jaune qui recouvrait son corps, le flacon de verre d'où gouttait un liquide pur. Elle se sentit lasse.
Sa fille Tomiko vint la voir. Bien qu'elle fût vêtue d'un étrange costume, elle la reconnut à la larme qui perla au coin de son œil. C'était la même larme depuis toujours, une larme timide, celle qui déjà coulait sur la joue de la petite fille. Tomiko prit la main de sa mère.
La fin de l'hiver approchait, alors madame Nogami pensa à son jardin tant aimé et tout devint plus léger. Peu à peu, elle reprit espoir.
Le jour vint où madame Nogami put quitter la demeure des anges. Sa fille Tomiko l'amena chez elle. Elle l'installa confortablement dans son bel appartement tout en haut d'une tour de la grande ville. De la fenêtre, Madame Nogami n'apercevait que des immeubles gigantesques, elle cherchait un arbre, une plante, un jardin, mais en vain. Avec mélancolie, elle contemplait le ciel.
Pour tromper l'ennui de sa mère, Tomiko lui apporta du papier de riz, un pinceau en poils de martre, un bâton d'encre sumi. Mais loin de son jardin tant aimé, qu'aurait pu dessiner madame Nogami ? Le ciel était nu, les immeubles gris, sa main restait suspendue au-dessus du vide.
Que devenaient ses bambous noirs, son cèdre nain, son érable au tracé si délicat ? Son cerisier, ses azalées, avaient-ils fleuri ? Ô combien lui manquait son jardin tant aimé !
Au début de l'été, madame Nogami recouvra toutes ses forces, Tomiko décida de la ramener dans son village.
L'après-midi touchait à sa fin lorsque madame Nogami retrouva sa maison. L'odeur de thé vert et de résidu d'encens la réconforta. Elle était bien chez elle. Avant de repartir pour la grande ville, Tomiko s'assura que sa mère ne manquerait de rien. Enfin seule, madame Nogami se dirigea vers la large baie. Les panneaux translucides glissèrent dans les rainures, au seuil du salon qui venait de s'ouvrir, apparut le jardin.
L'art patient de madame Nogami n'avait pas survécu aux longs mois d'abandon. Partout des herbes folles, des arbustes échevelés, des fleurs improbables. Les lois de la nature avaient recomposé les sages scènes, si chères à madame Nogami. Sur sa terrasse, elle demeura interdite par la vision d'un tel chaos. Le jour s'estompa. Devant elle, des formes mouvantes ondulèrent comme sur un théâtre d'ombres, la nuit naissante lui révélait la silhouette gracieuse d'une ramure, le frêle tracé d'une graminée. Les grillons s'éveillèrent. À leurs stridulations se mêla l'appel d'une grenouille, une suite de notes égales comme une lente mélopée. La fraîcheur d'un chèvrefeuille embauma le crépuscule, une première petite luciole scintilla. Bientôt, ses deux sœurs la rejoignirent et toutes trois, d'une danse débridée, illuminèrent le jardin de madame Nogami.
Cette nuit-là, madame Nogami ne sut que penser.
Le lendemain, elle se leva tôt. Un voile de brume recouvrait le jardin, la journée serait belle. De longs fils blancs reliaient tiges et feuillages. Retenues par ces fines guirlandes, les gouttes de rosée reflétaient la lumière du matin. Çà et là, les broussailles se paraient de résilles de verre. Parmi ces herbes précieuses, madame Nogami fit quelques pas. Elle se laissa gagner par le calme, un silence à part, une sorte de mystère qu'elle ne voulut pas percer. Elle déambulait, fascinée par la pureté de ce matin sauvage. Un moineau pépia.
L'oiseau voletait d'une branche à l'autre, puis se dirigea au pied d'une hampe sèche dont il picora les graines tout juste libérées. Madame Nogami s'approcha, aussitôt l'oiseau s'envola.
Son jardin lui échappait. La cime de l'érable s'émancipait ; rebelles, ses jeunes pousses défiaient le ciel. Le cèdre nain affichait une désinvolture brouillonne. Le gazon ondoyait, déjà blondi par l'été naissant. Des intruses colonisaient le moindre interstice, ponctuant les allées d'inflorescences aux parfums étranges. Fougères inconnues, mousses communes tapissaient l'ombre du vieux pin. Madame Nogami découvrait cette extravagance comme un fruit longtemps défendu et dont elle pressentait, soudain, une saveur sans pareille.
Près de sa lanterne, elle aperçut, oubliée là depuis l'automne, son suzuri. La pierre à encre, évidée en son centre à la façon d'un creuset, avait dû recueillir les lentes pluies d'automne, les neiges de l'hiver, les averses du printemps. Au fond de la pierre noire brillait une goutte de rosée. De tout ce temps passé ne restait que cette larme.
Madame Nogami alla chercher son bâton d'encre sumi, sa feuille de papier de riz et son pinceau en poils de martre.
Sous le vieux pin, elle s'agenouilla, étala soigneusement le papier blanc, éroda le bâton d'encre sur le bord rugueux du suzuri. La poudre noire se mêla à la goutte de rosée. Madame Nogami imbiba son pinceau de cette encre délicate. Puis, elle le tint verticalement, au-dessus de la feuille vide, et se laissa pénétrer par le souffle du jardin.
Elle inspira. Les aiguilles du vieux pin, les jeunes pousses débridées, les herbes sauvages, les fleurs indignes, les chants d'oiseaux, les parfums inconnus, elle fit corps avec tout ce mystère.
Elle expira. L'encre glissa sur la surface vierge, l'imprégna de ses nuances infimes. À la pointe du pinceau affleura la vie. Une goutte suffit pour que s'animât l'image, une toute petite image, libre, fragile, irradiant la blancheur de la feuille, le caractère unique d'une langue née de ce matin-là.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Beaucoup de poésie, une dose de fantastique et de mystère, des personnages bien dépeints… Bref, c’est un texte très soigné, dans son aspect

Lire la suite
131

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Je vous souhaite une bonne reprise
j'ai pris plaisir à vous relire .
J'essaie de retrouver mes abonnés et je suis contente de vous recompter sur ma page .

Image de Jean-Yves Robichon
Jean-Yves Robichon · il y a
Merci Ginette pour votre soutien.

Vous aimerez aussi !