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Le champ d'honneur

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R.J.P.Prin

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J’ai toujours rêvé de devenir soldat.

Père a longtemps contribué à alimenter ce fantasme avec ces innombrables histoires héroïques. C'est ainsi que j'appris que grand-père combattait les orcs, ces monstres venus de par-delà la mer du Nord pour envahir nos terres, peu avant ma naissance. À défaut d'endiguer l'invasion de paysans, il s'est hissé au rang de héros. Père affirme que des centaines de cendrais, nom que l'on donne aux orcs en raison de leur peau grisâtre, succombèrent sous le joug de sa colère divine et que le sol était rouge du sang de ses ennemis quand il tomba au champ d'honneur. Le champ d'honneur ! C'est qu'il devait être drôlement fort grand-père.

Toute mon enfance, je m’émerveillais devant son épée accrochée au-dessus de l’âtre. J’en détaillais le pommeau arrondi, gris et parfaitement lisse, les lanières de cuir soigneusement tressées tout au long de la poignée, la garde composée de deux quillons courts et plats. Je laissais ensuite glisser mes yeux vers la lame à double tranchant, flamboyante à la lueur des bougies, sa gouttière, sa pointe mortelle. C'est une arme simple, l'épée de grand-père, sans fioriture, mais j'éprouvais chaque fois une profonde satisfaction à la contempler. Je la regardais et il me semblait qu'elle m'appelait, comme si elle désirait qu'une nouvelle main la brandisse. La main d'un héros. Ma main ! J'en tremblais d'excitation. Aujourd'hui encore, bien qu'âgé de quinze ans, ma soif d'aventure est toujours aussi vive. Il ne fait plus aucun doute que j'ai ça dans le sang. L'essence de grand-père coule dans mes veines et pas une nuit ne s'écoule sans que mes songes ne me guident vers cette épée. Pas une nuit sans que mes oreilles bourdonnent du chant de mes victoires ou du fracas de l'acier qui s'entrechoque.

Mon destin se précise par une belle journée de printemps, lorsqu'un bataillon fait halte dans mon modeste village. L'étendard du royaume flotte au-dessus des rangs, mais même depuis la ferme de père, je devine qu'il ne s'agit pas là d'une troupe ordinaire.

Une foule se rassemble autour de ces hommes en armes et le brouhaha qui s'ensuit finit d'éveiller ma curiosité. Ne tenant plus, j'abandonne mes corvées pour rejoindre l'attroupement, au grand dam de mes frères contraints de continuer sans moi. Nos visiteurs, à mesure que j'approche, m'apparaissent plus clairement. De jeunes imberbes aux tenues mal ajustées forment l'essentiel de l'infanterie. Certains sont assis à l'avant de chariots bondés de vivres, de tentes, d'armes ou d'armures cloutées entassées en vrac. La cavalerie, elle, bien pauvre, ne compte au plus que cent chevaux. Les soldats qui les montent arborent quant à eux des visages désincarnés, brisés et tout couturés. Ce contraste m'intrigue. Aussi, je décide de jouer des coudes parmi mes compagnons pour écouter la harangue d'un homme qui se présente comme le second de cet étrange corps.

Malgré une tenue plus élégante, celui-ci ne s'encombre guère d'une logorrhée alambiquée. Son ton est sec, sans appel, quand il nous exhorte à la mobilisation. Devant la stupéfaction des uns et l'incompréhension des autres, il explique. Le royaume est dépassé, dit-il, chaque jour les orcs empiètent un peu plus sur nos terres et son chef, le Commandeur, lève une armée de volontaires afin de les repousser. Il indique rechercher des braves, des durs à cuirs qui n'ont pas peur de se salir les mains pour leur famille ni leur patrie. Et cependant qu'il poursuit, enchaînant des mots et des expressions qui résonnent en moi, je bois ses paroles comme je buvais jadis celles de père. Ceux qui le suivront, achève le soldat, connaîtront à coup sûr la gloire et leurs faits d'armes retentiront pendant des siècles et des siècles.

Mon cœur vibre. Depuis le temps que j'attends ce moment ! Des vivats s'élèvent de la gorge des fantassins pour ponctuer les déclarations du second. Leur engouement est tel que je ne puis résister. L'occasion est trop belle. Sans hésiter, je me glisse dans la file d'enhardis et fais inscrire mon nom à la liste des nouvelles recrues. On m'apprend alors que le départ est imminent.

Le cœur léger, je cours à la ferme pour en informer ma famille. J'essaie d'imaginer la tête de père, la fierté que je lirai dans son regard quand je lui annoncerai la nouvelle. Pour sûr, savoir que je marche sur les traces de son propre aîné l'emplira de joie !

Hélas, ma décision n'obtient pas l'accueil que j'espérais. Mère se met à pleurer et père, préférant ses terres à la guerre, me fustige. Mes frères lui donnent raison, et aucun d'eux ne souhaite m'accompagner. Au contraire, tous essaient de me dissuader de partir, arguant que, si le royaume se portait aussi mal que ce soldat le disait, le roi aurait déjà lancé une levée en masse. Bien que je ne comprenne pas le sens de ces mots, je refuse de renoncer à mon engagement. Rapidement, le ton monte, mais ma détermination reste sans faille. J'évoque le souvenir de grand-père, leur demande quelle serait sa réaction s'il les voyait ainsi tourner le dos à leur patrie. Père s'emporte. Il affirme avoir tout inventé à son propos, qu'il ne s'agissait que d'histoires destinées à égayer les plus rudes soirées d'hiver et qu'il ne me pensait pas assez sot pour y croire. Croyant pouvoir m'influencer par la peur, mes frères ajoutent que grand-père est mort en endurant mille souffrances suite au passage d'une horde de cendrais dans notre ancien village. Pour couronner le tout, père pointe du doigt l'épée qui orne notre cheminée et dit qu'il l'a trouvée tout à fait par hasard, dans la boue, alors qu'il fuyait avec les survivants du massacre.

Je n'en crois pas mes oreilles. Comment osent-t-ils bafouer la mémoire de grand-père ? Je ne les reconnais plus. La colère me submerge. Jurant et vociférant, j'attrape l'arme, claque la porte de la chaumière familiale et rejoins le bataillon qui s'apprête à partir. De chaudes larmes coulent sur mes joues. Je les essuie d'un geste rageur tout en m'éloignant de mon village sans un regard en arrière.

Enfin, me voilà, vêtu d'un plastron de cuir clouté trop grand pour moi et un casque cabossé sur la tête. L'épée que je persiste à croire venir de grand-père bat contre mon flanc tandis que commence mon aventure. Je marche en compagnie de citadins, de gueules brisées, comme se nomment eux-mêmes les mutilés de guerre, et surtout d’autres cul-terreux. Ensemble, nous écumons le royaume en quête de plus de braves, braillant des chants guerriers de l’aube au crépuscule, oubliant nos origines et nos querelles de clocher, tous unis pour la même cause. La fraternité qui règne au sein de ce bataillon me réchauffe le cœur. J'ai laissé derrière moi ma famille, mais une autre m'ouvre ses bras.

Le printemps glisse vers l’été, l’été vers l’automne. Nous chantons, mangeons, buvons et rions toujours, qu'importe que le soleil brille, qu'il vente ou qu'il pleuve. Le bataillon est maintenant fort de plus d’un millier de braves. Lorsque nous ne marchons pas, nous chassons et pêchons, nous entretenons notre équipement et, parfois, une poignée de vétérans nous enseigne le maniement des armes. Au regard de nos capacités, quelques heures suffisent, selon eux, pour faire de nous de véritables seigneurs de guerre. Que de mots grisants pour les pauvres bougres que nous sommes, même si je n'ai jamais douté de mon héritage !

J'aime ma nouvelle vie, loin des corvées de la ferme, loin des convenances liées à mon ancienne existence. Mon jeune âge n'est plus un prétexte pour m'empêcher de siroter du vin. Mes rots et mes pets n'incommodent personne, pas plus que le langage grossier auquel je m'emploie désormais volontiers. Je peux boire et veiller toute la nuit si je le souhaite, tant que je suis en mesure de marcher à l'aube. Ma famille me manque. Je regrette la façon dont nos chemins se sont séparés. Souvent, j'espère qu'ils se croiseront à nouveau lorsque nous aurons vaincu les orcs. Alors, ils sauront quel héros je serai devenu !

Le temps passe, les jours raccourcissent. Après s'être drapés de leurs plus belles couleurs, les arbres perdent de leur superbe. Le soleil se fait plus timide et le froid nous recouvre peu à peu comme un linceul. Les animaux deviennent rares. Beaucoup ont gagné leur tanière pour l'hiver et la chasse peine à couvrir les besoins d'une troupe aussi grande. Comme tous, je sens mon corps qui s'affaiblit. Je ne pensais pas qu'être soldat demandait autant de sacrifices. Le bataillon ratisse toujours le royaume en quête de volontaires, mais le froid et l'absence d'enthousiasme dont nous faisons preuve n'appâtent plus personne. Seules les nuits nous apportent encore un peu de réconfort quand, à défaut de nous endormir le ventre plein, nous sombrons dans la douce chaleur des flammes des foyers, bercés par les effets du vin.

L’hiver est bien installé à présent. Son épais manteau blanc recouvre la terre jusqu'aux lacs gelés. Le vent du nord nous harcèle, nous meurtrit. Je suis las de marcher, mais au moins le rythme soutenu qui m'est imposé m'aide à oublier le froid mordant. Les nuits, en revanche, sont devenues mon pire cauchemar. Le Commandeur interdit à quiconque de faire du feu, prétextant que nous sommes désormais trop proches de l’ennemi pour prendre un tel risque. Cela ne lui en coûte pas de dire ça, lui qui, chaque soir, se fait installer un brasero sous son pavillon ! Si les vétérans ne disposent pas de ce privilège, ils bénéficient néanmoins de tentes pendant que nous, les braves, dormons à même la neige, enroulés dans nos fourrures miteuses comme autant de misérables !

La première règle que j'ai apprise est qu’un soldat ne se sépare jamais de son arme. Au début, je n'y voyais pas d'inconvénient. C'était même un plaisir que de sentir l'épée de grand-père collée contre moi. Plus maintenant. Maintenant, l'acier est glacial. Sa froideur pénètre mes vêtements et me dévore de l'intérieur. Toutes les nuits, je me noie dans le halo doré qui émane de la grande tente, serrant les dents de peur qu'elles ne se brisent à force de claquer. J'ai froid, j'ai faim et, comme si cela ne suffisait pas, il ne reste plus une goutte de vin pour m'étourdir. Au comble du désespoir, mes larmes se cristallisent sur mon visage émacié avant que ne me rattrape le sommeil. Puis il faut se lever, repartir. Chaque matin est plus pénible que le précédent. Le corps tout alangui, je dois d’abord livrer un combat acharné contre l’instinct qui me pousse à rester emmitouflé dans ma cape. La douleur qui irradie jusque dans mes os est insupportable tandis que je me frictionne pour faire à nouveau circuler le sang en moi. Seuls quelques souvenirs me donnent encore la force de continuer. Pour la gloire, pour qu'un jour je sois, moi aussi, adulé comme un héros, pour prouver à père et mes frères qu'ils avaient tort de vouloir me retenir, je m'accroche à eux toute la journée durant.

L’hiver s’étire, interminable. Nous n’avons pas encore vu l’ombre d’un orc que déjà la mort décime nos rangs. Depuis le début de la saison, un vétéran a perdu la vie en chutant de son cheval devenu incontrôlable, plus de trente braves se sont effondrés en marchant et autant se sont endormis pour ne plus jamais se réveiller. Ces pertes touchent surtout les citadins, sans doute moins habitués à être molestés que nous autres campagnards. La journée, les corps sans vie sont jetés sans plus de cérémonie dans les chariots, plus vides que jamais. Une fois la nuit tombée, les gueules brisées nous ordonnent de creuser des fosses dans le sol gelé, de dépouiller les cadavres rigidifiés de leurs vêtements et de leurs armes avant de les y jeter. Cela, disent-ils, fait partie de la sélection naturelle, une étape indispensable dans la vie de tout soldat. Seuls les plus forts et les plus braves survivent ! Des paroles rassurantes, certes, mais qui, loin de l'insouciance des beaux jours fastueux, n'ont plus aucun effet sur nous. Certains parlent même désertion. Et si une poignée de jeunes recrues est parvenue à prendre la fuite, beaucoup sont morts en essayant, abattus comme des chiens par les cavaliers. La vue de la neige maculée de sang hante encore mes nuits, quand le sommeil daigne m'emporter.

Je commence à me poser des questions quant à la pertinence de ma présence au sein de cette troupe. Est-ce vraiment cela la vie de soldat ? Ne consiste-t-elle donc qu'à marcher, encore et toujours ? L'homme qui m'a enrôlé m'avait pourtant promis de grandes batailles. Il disait que mon épée serait le fléau de l'envahisseur, qu'il le lisait dans mes yeux ! Longtemps, j'y ai cru. Mais aujourd’hui, plusieurs mois après mon départ, le seul sang que mon épée a bu est celui que j’ai moi-même versé en affûtant sa lame. Elle est devenue mon fléau. J’en viens à me demander si ces orcs tant redoutés existent vraiment sans savoir que la réponse me viendrait bien assez tôt...

C'est par une journée plus glaciale que les autres que tout a basculé. Nous marchons depuis presque deux heures, abrutis par la faim et le froid, quand les chevaux s'agitent. Une odeur de brûlé flotte dans l'air, qui me rappelle celle d'un bon feu de bois. Je me perds dans les réminiscences ancestrales de ma conscience et repense avec nostalgie à ma maisonnée, à la sensation de l'âtre rougissant mon visage. Tout cela me semble si loin ! Levant la tête, j'aperçois plusieurs colonnes de fumée s'élever dans le ciel bas. Avant que je ne réalise qu'aucune cheminée ne peut produire une telle fumée, un éclaireur déboule au galop d'entre les fourrés et rapporte que l'ennemi est occupé à piller un hameau niché en bordure de forêt. Le Commandeur se redresse sur sa selle. Je ne lui connaissais pas un visage aussi dur, aussi haineux. Son regard me fait frissonner plus que le vent cinglant. D'une voix tranchante, il ordonne que l'on presse le pas.

Après une folle course à travers bois, nous nous étalons le long d'une ligne de crête, le souffle court, la sueur givrant sur notre front. En contrebas, mes yeux affrontent le plus grand carnage qu'il leur ait été donné de voir. Le village est en feu, ses habitants jonchent le sol. Ils gisent là où ils sont tombés, au milieu des débris et des chaumières qui se consument. Les survivants, s'il y en a, sont déjà loin. D'étranges silhouettes à la peau grises fourmillent dans les allées étroites, entassant leur funeste butin sur la place tout en beuglant et riant. Grands et puissamment bâtis, la plupart arborent de longs cheveux noirs hirsutes et de la peinture plein le visage. Ils ne sont vêtus que de culottes de fourrures cramoisies et leurs armures ne consistent qu'en un enchevêtrement de métal hérissé de pointes qu'ils portent à même le torse. Des murmures s'élèvent dans nos rangs. Que sont ces créatures hideuses qui se jouent ainsi du froid ? Elles n'ont rien d'humain ! En effet, me dis-je, et le sang déserte mon visage.

Ce sont des orcs !

Soudain, un vétéran souffle dans son cor et j'entends l'écho rebondir dans toute la vallée. L'ennemi lève la tête, nous aperçoit. Ils affluent de tous côtés pour se rassembler. Ils sont peu nombreux, à peine quelques centaines, mais leur aptitude à la guerre ne fait aucun doute. Ils grognent, crient et font teinter leurs armes mates avant de se lancer à l'assaut de la pente croulante de neige. Pas un mot pour leur insuffler le courage, pas un mot pour ordonner une quelconque formation de combat. Ils chargent, c'est tout.

Un frisson parcourt le bataillon. Le regard livide, je regarde la marée cendreuse approcher à grand renfort de hurlements bestiaux. Une unique question me traverse l'esprit : qu'est-ce que je fais ici ? L'instinct me pousse à reculer, mais, cerné de braves, je n'ai aucune échappatoire. Les gueules brisées dégainent leurs armes et distribuent des ordres depuis leur monture. Nous obéissons malgré nous.

Du coin de l'œil, je vois le Commandeur lever son épée vers le ciel. Son visage écume de rage. Il crie pour couvrir le vacarme de l'ennemi et annonce que le jour est venu pour nous de nous battre. Il dit que la gloire est en bas, qu'il faut l'arracher du corps de ces monstres qui envahissent nos terres et brûlent nos récoltes, tuent nos troupeaux, nos pères et nos frères, violent nos mères et nos sœurs. Faisant progresser son cheval, il poursuit en hurlant qu'en bas se trouvent les restes d'un village victime de la barbarie des orcs et que si nous ne leur barrons pas la route ici et maintenant, se seront bientôt nos villages et nos familles qui subiront le même sort.

Autour de moi, les langues se délient. Les braves lèvent leurs armes en signe d'approbation. Je les imite, mais je tremble. J'ai peur. Que dis-je ? Je suis terrifié ! Mes jambes supportent à peine mon poids. Enfin, le Commandeur s'approche de l'accotement. Il nous promet un festin de choix une fois la victoire acquise, car, ajoute-t-il, un village sans villageois n'a guère besoin de bétail. Cette fois, l'armée acclame son chef et je me surprends à hurler avec elle. L'annonce d'un repas, un véritable repas, chaud et à satiété, ravive mes forces. Mes doigts enserrent la poignée de l'épée de grand-père en même temps que m’envahit une foi que je pensais perdue. Ma peur recule, balayée par une volonté inébranlable. Finalement, mon destin était bien d'être là. Je l'ai toujours su. Père, mère, mes frères, vous pouvez dormir tranquilles, je suis là pour assurer votre protection. Le moment est venu pour moi de devenir un héros !

Au signal, comme un raz-de-marée, nous déferlons sur la pente, toute trace de lassitude évanouie. Nous avons des archers, mais l'ennemi est trop proche. Le temps de bander les arcs, celui-ci sera déjà sur nous. Tout ce que nous pouvons faire, c'est charger à notre tour. Mes jambes s'enfoncent dans la neige jusqu'aux genoux. Je glisse, je tombe. Des braves me dépassent, mais chaque fois je me relève. Je cours sus aux orcs. Je cours après la gloire et le repas qui m'attendent. Je hurle à m'en briser la voix. Je...

Je me fige.

La rencontre est d'une violence inouïe. Pour nous en tout cas. Face aux cendrais, même le plus grand et le plus robuste d'entre nous fait figure d'enfant. Les braves sont éjectés telles des poupées de chiffons. Un garçon pas plus vieux que moi se fait littéralement couper en deux par la plus grande épée que je n'ai jamais vue, le crâne d'un autre est broyé à mains nues, une masse grosse comme un rocher pulvérise la cage thoracique d'un malheureux qui vient de trébucher sur un cadavre et le sang lui pisse par tous les orifices. Une vague d'effroi fauche toute ma volonté. Mes jambes deviennent de plomb et je reste planté là, à quelques pas du cœur de la bataille, incapable du moindre mouvement. Que se passe-t-il ? Cela ne devait pas se passer comme ça ! Comment les orcs peuvent-ils résister alors que nous sommes beaucoup plus nombreux ? La peur me noue les entrailles et je mouille mon pantalon.

Tout autour de moi, des soldats continuent d'affluer. Non, pas des soldats, réalisais-je pour la première fois. Ce sont des paysans, des fermiers, des éleveurs, mais pas des soldats. Ils me dépassent, me bousculent parfois, comme s'ils étaient pressés de mourir. Le spectacle m'est insupportable, mais je n'ai pas la force de détourner les yeux. C'est donc ça la guerre, me dis-je ? C'est pour ça que je me suis engagé ? Cette débauche qui se déroule sous mes yeux n'a rien de glorieux. Ce n'est même pas une bataille. C'est un massacre ! De chaudes larmes coulent sur mes joues craquelées par le froid pendant que les braves tombent les uns après les autres, égorgés, éviscérés, amputés. Les cris et les pleurs me vrillent le crâne. Le sang coule à flot. Notre sang ! La neige s'est transformée en une boue brune et glissante, constellée de tripes et de membres épars.

De la façon la plus étrange qui soit en pareil moment, les dernières paroles de père me reviennent à l'esprit. Je refusais de le croire jusque-là, mais devant tant d'horreurs, la vérité se fraye un chemin à grands coups de serpe à travers ma conscience. À présent, je sais. Je le crois. Les batailles héroïques n'existent pas. Grand-père n'a jamais été un héros. Il n'a même jamais participé à la moindre escarmouche et l'épée que je tiens au bout de mon bras ballant ne lui appartenait pas. Ces révélations me font l'effet d'un coup de poing. Tout à coup, comme si elle me brûlait, je lâche mon arme pour me saisir la tête à deux mains. Je crie, hurle, pleure, mais je ne distingue pas ma voix de celle des mourants.

Enfin, les vétérans arrivent, dressés sur leurs grands chevaux. Toutefois, plutôt que de charger, ils s'égosillent afin de pousser les braves à s'étaler pour déborder l'ennemi par les flancs. Rapidement, mais non sans mal, le cercle se ferme. Les orcs sont acculés. Attaqués de toutes parts, les premiers tombent. Mais ils nous font payer le prix fort. Pour la vie d'un des leurs, dix des nôtres succombent. Heureusement, même leur puissance n'est pas éternelle. Les cendrais montrent des signes de faiblesse et les braves prennent peu à peu l'ascendant. La victoire ne fait plus aucun doute, mais je n'en tire aucune satisfaction. Tout ce que je veux, c'est que cela cesse.

Mon souhait est bientôt exaucé. Le corps hérissé de lames, le dernier orc se meurt. Les braves, s'attendant à le voir s'effondrer, s'écartent quand, puisant au fond de lui la force de porter une ultime attaque, celui-ci pousse un cri de guerre et charge. Le combattant qui lui fait face se fait balayer et, juste avant qu'une pluie de coups ne s'abatte sur lui, le moribond lance son immense épée dentelée. Mes pieds quittent le sol. Un instant, j'aperçois le ciel blême sans comprendre ce qui m'arrive, puis il y a ce froid. La neige amortit ma chute, mais j'ai le souffle coupé. Poussant un gargouillis étranglé, je redresse la tête et mes yeux s'écarquillent d'une terreur sans nom à la vue de l'arme profondément enfoncée dans mon ventre. La douleur me submerge. Elle est atroce. Je veux crier, mais seul un jet vermeil gicle de ma bouche. Non, pas ça ! Il me reste tant de choses à faire, à accomplir. Il faut que je retourne à la ferme, que j'aide mes frères au printemps, que je demande pardon à père pour toutes les méchancetés que je lui ai dites. Et il y a cette fille, au village, que je n'ai jamais osé inviter à danser. Je ne peux pas mourir ici ! Pourtant, déjà, la vie me quitte. J'ai froid. Horriblement froid. Une poignée de braves se rassemble autour de moi, mais je ne vois que des ombres. Ma vue se trouble. Bientôt, il fait aussi noir que lors d'une nuit sans étoile. Bientôt, je n'entends plus rien. Bientôt...

Oh, père, viens m'aider. Je t'en supplie, viens m'aider ! Je le sais maintenant.

J'ai toujours voulu être fermier.

PRIX

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Artvic · il y a
très très très bon !! vous maîtrisez fortement bien votre texte ! ce qui est fort aussi! c'est la fin ! l'appel qui sonne le glas ! bravo
Puis je vous inviter à lire ma poésie https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Bertrand · il y a
Un récit sans concession
sur l'horreur et l'absurdité de la guerre
fût médiévale^^+5

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Laetitia · il y a
J'aime beaucoup l'histoire !!! Très beau travaille !! Merci pour le partage 😊
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Maud Garnier · il y a
Bravo pour cette belle écriture pour cette histoire qui nous emmène au côté de votre personnage... de la liesse du début jusqu'à l'arrivée de l'hiver ; son froid ses privations comme les armées de Napoléon en Russie... ici les orc apportent la touche d'héroïque fantasy... c'est tres réussi.
je serais contente si vous vouliez bien venir lire mon texte de participation a la matinale "Les fantaisies oniriques de la destinée"... Je vous donne mes 5 voix méritées ☺

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R.J.P.Prin · il y a
Merci beaucoup Maud. J'irai voir votre texte !
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Catherine De La Salle · il y a
Un style vivant, imagé, qui nous tient en haleine.... démythification des exploits guerriers... trop tard pour devenir fermier... j'ai bien aimé votre texte.
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R.J.P.Prin · il y a
Merci Louca ;)
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Samia.mbodong · il y a
Votre écriture est belle et agréable à lire, vos descriptions sont fabuleuses, le vocabulaire est recherché. Le personnage est bien campé son état d’esprit son enrôlement, son enthousiasme qui diminue.
Vous arrivez à nous entraîner dans ce récit puis vient la bataille horrible. Un véritable conte antimilitariste et pour la paix. Bravo. Vous méritez d’être lu.

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R.J.P.Prin · il y a
Merci beaucoup Samia !
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Moniroje · il y a
C'est magnifique!! Foin ! de ces super-héros qui n'ont jamais existé ailleurs que dans l'imagination des faibles.
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R.J.P.Prin · il y a
Les faibles, vous avez sans doute raison, mais surtout les naïfs, à qui l'on peut faire croire et faire à peu près n'importe quoi si tant est que l'on nourrisse leurs illusions.
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Très beau récit...
En lisant c'était comme si j'y étais. +3
Bonne continuation
Si votre temps vous le permet, je vous invite humblement à venir découvrir mon compte en compétition dans la catégorie ''Jeunes écritures''.
Je vous prie également de me laisser vos critiques et conseils afin qu'ils me permettent d'améliorer mon travail.
D'avance Merci
A très bientôt
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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R.J.P.Prin · il y a
Merci beaucoup Douma, j'irai voir votre texte.
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AKM · il y a
Et j'en profite pour m'abonner
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AKM · il y a
Toutes mes voix pour le champ d'honneur
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R.J.P.Prin · il y a
Merci beaucoup AKM !
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