Le Chacal Yahia et les Trois Figuiers

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A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne  [+]

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Trois figuiers énormes, dans le coin d’un champ isolé, discutaient vivement.

« C’est quand même une honte, disait le premier, regardez comme je suis chargé de fruits magnifiques. Ils vont être bons à cueillir, il y en a des paniers et des paniers ! Et qui va en profiter ? Des oiseaux, des insectes, et le pire de tous les prédateurs : notre propriétaire. Il va venir se servir, et je ne garderai rien, alors que j’ai travaillé toute la saison, que je les porte sur mes branches qui tombent vers le sol. Je ne tirerai rien de tout mon travail de l’année !
— Tu as bien raison, reprenait le deuxième. Mes fruits sont un peu plus verts que les tiens, mais je subirai le même sort : je vais être spolié ! Je veux bien reconnaître que le propriétaire a un peu de mérite, il nous donne de la chaux, retaille un peu nos branches, mais cela ne mérite pas de tout s’accaparer !
— Vous parlez trop, s’agaçait le troisième. Vous souvenez-vous quand le grand-père de notre propriétaire nous a plantés, alors que nous étions tous petits ? Il a veillé à ce que nous ne manquions pas d’eau, son fils a même creusé une tranchée pour cela ; tu as eu raison de parler des traitements : de la chaux sur nos troncs, il mastique nos plaies, enlève notre bois mort. Il prend soin de nous. Et puis, que feriez-vous donc de toutes vos figues !
— Oh ! Oh ! s’exclamaient les deux premiers, tu ne réfléchis pas ! Restons-en là, nous allons nous fâcher ! »

Le Chacal Yahia, rusé compère, n’avait rien perdu de cette conversation. Il choisit de revenir dans l’après-midi. S’approchant des arbres, il s’adressa au premier :
— Bonsoir, arbre splendide ! Je ne peux m’empêcher de m’arrêter pour te complimenter. Ta charge de fruits est magnifique ! Tu peux en être fier ! Quel bonheur ce doit être pour toi !
— Tu parles bien, Yahia ! Ces fruits que tu admires me mettent en colère ! On va peut-être me les prendre demain, et il ne me restera rien. Si tu veux, goûte, ce sera autant de moins que me volera mon propriétaire !
Yahia se rapproche, goûte une ou deux figues.
« Elles sont encore meilleures que je ne pensais. Mais pourquoi n’en profiterais-tu pas ? Si tu veux, je les ramasse et je les mets à l’abri. Qu’en penses-tu ? »
L’arbre hésite, ses branches se plissent en point d’interrogation, puis il répond :
« Tu as raison, sers-toi et cache-les, j’en connais un qui sera vexé demain ! »
Yahia ne se laissa pas dire deux fois. Il avait apporté des paniers, et ne tarda pas à les remplir, ses enfants sortirent des bosquets pour l’aider. Le figuier baissait même ses plus belles branches pour l’aider. Au soir, l’arbre était nu. Yahia partit en le remerciant mille fois.

Le lendemain matin, le rusé Chacal se rendit au souk et vendit toute sa récolte un bon prix. Avec ce bénéfice inespéré, il s’acheta une belle ceinture de cuir, avec des poches pour y placer son argent.

Dans le même temps, le propriétaire, suivi de ses ânes portant larges paniers découvrait le désastre. Adieu récolte ! Le premier arbre était vide ! Il insulta le figuier, le frappa à coup de bâton, et dans l’aveuglement de sa colère promit de le couper à la première occasion. Il repartit en pestant et en maudissant les djinns et tous les mauvais esprits.

Yahia revint l’après-midi. Le premier arbre lui demanda des nouvelles.
« Ah, un malheur inexplicable, une malchance incompréhensible ! C’était la volonté d’Allah ! J’avais déposé toutes les figues sur des étagères, dans un lieu sûr : les étagères ont cédé et tout est tombé par terre. Les fourmis se sont jetées dessus, ainsi que les souris et les rats ! C’est un grand malheur, mais tout est perdu ! »

Laissant pleurer le figuier sur son sort, il s’approcha du deuxième.
« Que ta récolte est belle ! J’adorerais y goûter !
— Toi, tu me demandes l’autorisation ! Tu n’es pas comme notre propriétaire, qui prend tout ce qu’il veut et ne nous laisse rien !
— Comment, il ne te laisse pas une part ? »
Le visage allongé et les yeux grand ouverts, on l’aurait vraiment cru surpris ;
« Rien du tout ! Pourtant, je me contenterais de la moitié de ma charge de fruits, car je reconnais que ce fermier prend un peu soin de nous.
— Veux-tu que je t’aide. J’ai ma journée pour me mettre à ton service. Je peux ramasser les fruits et mettre ta part à l’abri.
— Eh bien, fais-le ! Ce balourd de propriétaire saura qu’on ne me vole pas indéfiniment ! »

Les enfants de Yahia sortirent à nouveau du bois, portant moult paniers, et suivant les ordres de leur père, se saisirent de la moitié de la récolte.

Le lendemain, au lever du soleil, Yahia était au marché. Il vendit tout, en tira un prix intéressant, et s’acheta un beau tarbouche rouge.

Au même instant, le propriétaire du verger découvrait avec stupéfaction qu’on l’avait à nouveau précédé. Il maugréa, maudit tous les djinns et tous les démons de l’enfer, et récolta ce qui restait. Il frappa le figuier à coup de bâton, et dans sa rage promit de l’arracher, pour ne plus faire la fortune des voleurs.

L’après-midi était avancée, quand le Chacal et ses enfants revinrent sur les lieux.
Le deuxième arbre lui demanda ce qu’il avait fait des fruits.
« Ah, la malchance ! J’avais tout caché au frais dans une petite grotte, près de l’Oued. Quand tout à coup il a plu et l’oued s’est mis à déborder. La grotte a été noyée et tout a été perdu ainsi ! C’était la volonté d’Allah, le Saint et le Miséricordieux, et nous n’y pouvons rien ! »
L’arbre se mit à pleurer, Yahia préféra ne pas rester plus longtemps avec lui. Il s’adressa au troisième :
« Tous les figuiers sont des arbres vénérables ! Et tu tiens bien ta place parmi eux ! J’admire ta récolte ! Est-ce ton propriétaire qui va tout prendre, ou y- en aura-t-il pour les oiseaux et les insectes ?
— Il y en aura pour les oiseaux et les insectes, ainsi que pour tous les types de parasites !
— Si tu veux, je peux t’aider à mettre à l’abri la totalité, ou seulement une partie si tu préfères. Qu’en dis-tu ?
— Je dis que celles qui sont tout en haut, plus près du soleil, sont les meilleures et les plus juteuses. Veux-tu y aller ? »
Yahia fit signe que oui, le figuier abaissa ses branches pour l’aider à monter à son sommet. Le Rusé Chacal commença à se gaver. Une fois le ventre plein, il voulut redescendre, mais il ne le pouvait. Les branches ne s’abaissaient plus. Yahia était prisonnier en haut de l’arbre. Il crut à une plaisanterie, mais l’arbre ne bougeait plus, il essaya de l’amadouer par des promesses, puis de l’impressionner par des menaces. Rien n‘y fit. Yahia était bien placé pour voir arriver le paysan avec ses paniers et ses ânes.

En apercevant Yahia, il s’exclama comme jamais. Il avait enfin trouvé son voleur, et levait frénétiquement son bâton. Yahia se jeta dans le vide, arrivant à freiner un peu sa chute, mais il prit quelques coups de gourdin. Il perdit son tarbouche neuf et sa ceinture pleine de monnaies d’argent.

Le propriétaire promit à ses arbres de les soigner comme avant, sa colère était tombée. Il partit vendre au souk la récolte du troisième figuier.

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