Le certificat volé

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Née en 1990 à Paris, mes fictions courtes oscillent entre fragments de la vie quotidienne dans une galerie d'art (Le manteau de vison (Magazine littéraire Le Bruit qui court, été 2018) et petits  [+]

Vous voulez une histoire de la galerie ? Soyez précis. Définissez ce type de récits. Les rebondissements d’une vente ? Les chuchotements d’un couple au bord de l’implosion ? Le mécanisme des prix du marché de l’art ? Non. Ce n’est pas ce que vous souhaitez. Vous aimeriez une enquête de l’homme à l’oiseau. J’en étais sûr. Je veille, assis sur mon tabouret, depuis des décennies. J’ai surpris des marchandages, des confidences, des monologues. Je n’ai jamais entendu un client, une vendeuse ou une oeuvre s’exprimer avec clarté. Il y a toujours un filtre. Mais, vous avez de la chance. Je suis un expert de l’âme humaine, capable de décrypter vos bredouillages.

À en juger par vos yeux de merlans frits, vous trouvez étrange que je ne raconte pas mon histoire. La biographie de l’homme à l’oiseau : toute la vérité. Les faits. Les péripéties. Les secrets. Je comprends votre déception. Néanmoins, je me pencherai sur une investigation. Je déteste synthétiser. Je ne vous force pas à rester. Idem si l’odeur de White Spirit vous dérange. Vous pouvez partir. Et, non. Je n’évoquerai pas mon addiction.

Vous êtes encore là ? Bien. Donc, je venais de sortir de l’atelier de L. et d’être exposé pour la première fois. La galerie ouvrait ses portes. J’étais une des seules céramiques gardées en dépôt. La camaraderie du tour de potier me manquait. La majorité des bronzes et des peintures ne me parlait pas. Je devenais quand même ami avec une huile. L’autoportrait bleu de K. Inutile de sourire. Vous ne le connaissez pas. Vous avez été placés sur nos cimaises et nos socles bien après sa vente.

Je donnais un coup de main à l’autoportrait de temps en temps. Attendez. Appelons le Bleu. Ça fluidifiera le récit. Vous comprendrez. Quels services ? Voyons. Lors du passage d’amateurs, je me levais de mon tabouret pour emprunter des objets dans leurs poches. Je déposais leurs affaires devant la peinture. Le visiteur revenait souvent sur ses pas et regardait la toile de nouveau. Bleu me devait des intérêts et des options. Un acheteur sérieux se présenta. Une personnalité du monde de l’art. Je ne vous donnerai pas son nom. Nous pouvons l’appeler Dupont si vous y tenez. Cependant, nous ne sablâmes pas le champagne. Le soir de l’annonce de l’option, Bleu me confia un obstacle. Son certificat d’authenticité avait été volé par l’autoportrait noir de K. Comme vous vous en doutez, nous appellerons ce protagoniste Noir. Sa jalousie datait de l’atelier de l’artiste. L’adversaire n’avait pas supporté les compliments de la compagne du peintre, de la galeriste, des visiteurs quand ils voyaient Bleu. Sans mentionner l’écart des prix. Même format. 20% de différence. L’indice pécuniaire ne trompe pas. Les quolibets non plus : « Et ben, il s’est pas foulé K. On ne peut pas être inspiré 24 heures sur 24 ! », « il faudrait me payer pour l’accrocher chez moi ! ». Vous connaissez la dureté des commentaires des flâneurs.

Le projet d’achat de Dupont réveilla cette tension.Vous voulez que je vous détaille la scène de l’acquisition ? Il n’y a pas grand chose à raconter. Je suis désolé de vous décevoir. Bleu n’avait pas besoin de mes services. Le collectionneur avait fait le tour de l’exposition à grands pas. Deux minutes top chrono. Lorsqu’il était revenu vers le bureau, la godiche de vendeuse avait levé les yeux de son registre et commencé à le saluer : « Je vous souhaite une excellente... ». Elle l’avait pris pour un badaud. Quel flair ! Dupont l’avait interrompu : « Le prix du Numéro 299 ». Je ne m’attarde pas sur la condescendance du notable et la maladresse de la jeune femme. L’assistante avait rougi. Elle avait attrapé une liste. Ce n’était pas la bonne. Elle avait posé le papier et saisi le catalogue de prix. Elle avait annoncé le tarif et décroché l’option : « réservez-moi la peinture pendant trois jours. Voici ma carte. Je vous contacterai. » Dupont l’avait salué et était sorti. Aucun potentiel romanesque dans cette scène. Je vous avais prévenu. Si vous vous ennuyez, vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous.

Noir ne supportait pas l’idée de Bleu accroché aux cimaises d’une collection prestigieuse. Il avait aussi entendu la galeriste et les vendeuses évoquer Dupont : « Un vrai emmerdeur, à ce qu’il parait », « Il a fait miroiter une vente à un confrère pendant des mois. Il est revenu plusieurs fois. Il a échangé des lettres, passé des appels téléphoniques. L’acquisition ne s’est jamais concrétisée. Malgré la documentation, l’historique et la réputation du galeriste, notre collectionneur tiquait sur l’absence de signature. Un oubli fâcheux de la part du peintre, mais ça arrive. Et le bonhomme était mort depuis belle lurette. Impossible de rectifier le tir. »

Le client avait téléphoné l’après-midi et annoncé sa venue. Sans précision. La galerie baignait dans l’adrénaline et la liesse des ventes. Pour ma part, je gardais la tête froide et je me vautrais dans la mélancolie et je racontais des anecdotes à mon oiseau. Je fus interrompu par Bleu. Il se précipita vers mon tabouret dès que l’assistante ferma la porte à clé. Il déclara que l’heure était grave, qu’il avait besoin de conseils, et qu’il n’y avait pas une minute à perdre.
— Est-ce que tu t’adresses au gardien de la galerie ? Arrête de pleurnicher et articule. Nous n’avancerons pas sinon.
— À l’ami aussi.
— Je ne peux pas mélanger mes fonctions et mes amitiés. Tu comprends ? Il faut de la rigueur. Réponds simplement. Hoche la tête, si c’est suffisant.
Je regardais Bleu qui geignait et qui se dandinait. Les peintures ne savent pas se tenir. De vraies divas. Je vous épargne ses digressions et je vous livre le résumé.

— Soyons clairs. La vente Dupont pourrait être annulée alors que la négociation arrive à son terme. C’est ça ? Bien. J’ai compris. Deux autres questions. Comment es-tu au courant ? As-tu des précisions ?
— Je n’ai rien vu. C’est la petite danseuse.
— Laquelle ?
— Joy, je crois. Celle qui admire sa patine.
— C’est elle. Je ne comprends pas comment elle peut être impliquée. Elle est stockée dans la réserve externe.
— Le régisseur l’a apportée. Des amis de la marchande voulaient la voir. Monsieur et Madame de E. La vendeuse a posé le bronze sur le socle en bois dans la première salle. Les clients pouvaient tourner le plateau.
— Et ?
— Joy m’a dit qu’à un moment elle se tenait face au bureau. Le couple et la vendeuse étaient de dos. Les autres oeuvres avaient les yeux braqués sur la danseuse.
— Elle serait le seul témoin ?
— D’après ses dires. Noir ne l’aurait pas vue non plus.
— Joy ne doute jamais de sa discrétion. Ni de ses talents.
— À ce moment-là, le traitre a ouvert...
— Précision et neutralité. Ressaisis-toi.
— D’accord. Noir a ouvert le tiroir gauche. Il a sorti la pochette verte. Il a farfouillé et pris mon certificat d’authenticité.
— Comment Joy peut-elle être catégorique ? Le socle de sculpteur est à l’autre bout de la pièce.
— La différence de papier. Le feuillet est ancien. Un peu jauni.
— Admettons.
— Il n’y a pas grand chose à ajouter. Noir a effacé les traces de son vol. Il a emporté le certificat dans son carton. Et si cette enflure l’avait détruit ? Si le document n’existe plus ? Qu’est-ce que je vais devenir ?

J’ôtai la main de mon genou et je la soulevais. Bleu eut un mouvement de recul. Scandaleux. Est-ce que j’avais déjà été violent ? Un peu. Oui. Je l’admets. Mais, cela reste entre nous. Des circonstances exceptionnelles. Vous ne voulez pas connaître la suite ? Vous préférez vous arrêter à une broutille ? Non. Poursuivons alors. Je me contentais de positionner mon bras en angle droit et d’écarter les doigts. Je voulais stopper la frénésie verbale.

— Tu es naïf. Noir veut de l’humiliation. De l’éclat. Il ne va pas faire disparaitre la seule preuve. On pourrait penser à un accident. À une erreur administrative. La galeriste accuserait l’incompétence de la vendeuse. Peut-être qu’elle licencierait cette bécasse. Fin de l’histoire. Où serait le panache ?
— Tu crois ?
— Oui. Un doute planerait sur son rôle. Cet énergumène réfléchit à la postérité.
— Il mériterait une bonne correction. J’ai hésité d’ailleurs. Mais...
— Tu as peur qu’il ne se venge et détruise le certificat.
— C’est ça. Tu vois. Tu penses qu’il est capable de le détruire.
Je reconnais ma maladresse. Pourquoi revenir sur ce sujet ? Nuancez vos critiques. Je débutais comme gardien. Je le rappelle. Je ne n’avais pas de mentor pour me transmettre les ficelles du métier. J’aurais aimé connaître les astuces pour ménager Bleu. Mon argumentaire tenait à peine la route. Néanmoins, j’avais de la chance. Mon interlocuteur était crédule.
— Attends. Tu disais que tu pensais régler ton problème avec une bagarre. Puis, tu as réfléchi et tu es venu me voir. Sage décision.
— Je.... je...
— Est-ce qu’il existe une copie ?
— K. méprise les tâches administratives. Il s’en débarrasse rapidement. Il ne prend pas le temps de faire des copies...
— Nous allons nous y prendre autrement.
— Tu acceptes l’affaire ?
Bleu battait des mains et trépignait.
— Je m’en occupe. Tu connais mes tarifs ?
— Non.
Pourquoi ne pas empocher quelques pitons ? Je ne comptais pas devenir bénévole.
— Nous en parlerons plus tard. Ça ne devrait pas tarder. Je compte régler ton affaire avec rapidité, efficacité et audace. Mon plan est simple. Récupérer le certificat et le placer dans la pochette.
— Comment ?
— Je ne vais pas entrer dans les détails. Est-ce que tu es d’accord ?
— Evidemment ! J’espère que tu vas réussir et je...
— Tu feras ma fortune. Parfait. Tu vas rejoindre tes cimaises et ton cadre. N’approche pas de Noir. Reste discret. Pas un mot de cette histoire à quiconque, d’accord ? La vente Dupont se concrétisera. Ne t’inquiète pas.

Je poussais Bleu vers la porte de la grand salle. J’avais besoin de tranquillité pour échafauder un plan. Je commençais par convoquer l’autoportrait noir de K. Je devais évaluer mon ennemi. Je lui écrivais une lettre et lui proposais un rendez-vous dans la nuit. Je prétextais une prise de contact avec les notables de la galerie. Je voulais connaître son opinion sur certaines oeuvres et transactions. Je lui demandais de me rejoindre pour en discuter.

L’énergumène m’agaça dès le début. Il me répondit qu’il n’avait pas le temps avant plusieurs heures. Il me ralentissait. Chaque minute comptait pour empêcher l’annulation de la vente. J’étais obligé de patienter. Je donnais des instructions à mon saute-ruisseau.

Le garçon à l’harmonica était une sculpture d’argile menue et dégourdie. Il se fondait dans les coulisses de la galerie et il endossait son rôle d’apprenti limier à la perfection. Je savais que je devais faire surveiller Noir. J’expliquais à mon assistant qu’il devrait se cacher dans les réserves lorsque l’autoportrait s’approcherait. Le garçon filerait le suspect à la fin de l’entretien. Je ne pouvais pas amorcer d’autres préparatifs avant d’avoir évalué Noir.

L’autoportrait arriva deux heures plus tard. J’ai rencontré beaucoup d’oeuvres. Mégalomanes. Névrosées. Aigries. Les cuisines d’une galerie ne sont pas reluisantes. Vous le savez. Je traque et j’interroge la lie de notre cercle. Noir est la peinture la plus hideuse et la plus haineuse du lot. Pauvreté de la texture. Mollesse du geste. Support en carton bas de gamme. Vous voyez le genre. K. ne s’était pas foulé ce jour-là. Peut-être s’était-il souvenu d’un exercice des Beaux-Arts ? Je n’ai rien contre la recherche picturale. Bien au contraire. Néanmoins, on ne peut pas exposer des tâtonnements dans une galerie sérieuse. Je ne supportais pas son attitude non plus. Noir mâchonnait un cure-dent et sentait l’alcool. Le fond de la peinture représentait l’atelier du peintre et sa réserve de bouteilles. La cave de l’autoportrait ne s’épuisait jamais.

— Comment va ? Désolé pour le retard. Je sors du Tripot.
Noir se dégota une boîte et la poussa en face de mon siège. Noir jeta son cure-dent et alluma un cigare. Les tiroirs de l’atelier renferment tous les vices. Je ne relevais pas et je bavardais. Mes tentatives de diversion ne l’intéressaient pas. Il fumait et me fixait. Je changeais de stratégie. Je lui demandais comment il avait trouvé le certificat d’authenticité. Je m’épanchais sur les lacunes de la vendeuse. Elle avait oublié de glisser le chèque d’un fournisseur dans une enveloppe la semaine précédente. Je bricolais une porte de sortie pour Noir. Il la dédaigna et il me répondit qu’il était le garant des intérêts de K. Il ricana et ajouta que ses camarades avaient déjà noté son charisme, ses atouts de porte-parole. Je le flattais. J’abondais dans son sens. Noir ne réagit pas.
— Vous pouvez empêcher la vente Dupont. Je le sais. Vous le savez. Vous devriez me remettre le document. Mes hommes de main attendent mon signal pour intervenir.
— Toutes les oeuvres savent que vous êtes secondé par un garçonnet d’argile. Votre sous-fifre va me menacer ? Dans quel but ? Vous ne vous imaginez pas que je me balade avec le certificat ? Je ne suis pas né de la dernière pluie. Vous non plus. Je me doutais que l’affaire s’ébruiterait. Je n’ai plus le papier. Vous pouvez faire une croix sur cette vente, cher homme à l’oiseau. Abandonnez. Vous allez vous ridiculiser.

Je n’étais pas surpris. Je ne pensais pas qu’il garderait le document avec lui. Je composais une mine résignée. J’argumentais une dernière fois. Noir retomba dans son mutisme. Je finis par proposer un dédommagement. L’autoportrait éclata de rire et se leva : « Pathétique. Avec quels fonds ? Je retourne au Tripot. Je ne suis pas utile ici. Vous non plus. Votre fonction ne rime à rien. Occupez-vous de votre oiseau. »

J’attendis que mon visiteur fût sorti de la grande salle et je claquais des doigts. Je cherchais le garçon à l’harmonica du regard. Il quittait les réserves et filait déjà Noir. Mon assistant rasait les murs et slalomait entre les socles.

Le saute-ruisseau revint un quart d’heure plus tard. Noir était allé au Tripot. Un portrait à la pipe l’attendait. Il lui avait remis une enveloppe et demandé : « ça a été ? » Le conspirateur avait marmonné « comme sur des roulettes », avant de regagner son cadre. Il avait grimpé à l’intérieur, attrapé une bouteille de rhum et disparu dans les confins de l’atelier. Le garçon avait guetté quelques minutes. En vain.

Mon plan prenait forme. J’avais localisé la lettre. Je demandais au garçon à l’harmonica de retourner à proximité des cimaises. Je lui donnais un piton et lui rappelais de me prévenir au moindre mouvement. Je le chargeais aussi de donner un mot à Joy, notre informatrice. J’avais une demi-heure de libre après le départ de mon assistant. Je m’accordais une méditation et une bouteille de White Spirit.

La danseuse vint au rendez-vous. Elle détestait Noir. Une aubaine ! La sculpture de bronze avait mal digéré une raillerie : « un goujat », « aucune sensibilité », « si ça ne tenait qu’à moi, je l’enlèverais de son châssis, le roulerais dans un tube et l’oublierais dans un coin ». Je notais le châtiment. Je le trouvais galvanisant. Joy accepta de jeter un coup d’oeil à l’intérieur de la peinture. Elle savait jouer de sa souplesse, de son agilité et de son charme.

Mon aide finit par rentrer. Il avait entendu des bruits de verre et d’autres agitations d’ivrogne au début de son observation. Puis, le silence avait gagné l’oeuvre. Les derniers noctambules du Tripot avaient rejoint leurs cadres et leurs socles. Personne n’avait cherché Noir. J’envoyais le garçon se reposer. Il devait reprendre sa surveillance dès l’ouverture de la galerie.

Le calme régna pendant la journée. On n’entendit pas parler de Dupont. Dès que l’alarme et le bruit de la porte se firent entendre, je m’attelais à mon affaire. Je retrouvais Joy. Elle n’avait pas saisi les nuances de sa mission. Elle me ramenait un butin : un mouchoir, un trousseau de clés et un carnet. Je ne remettais pas en question sa méthode. J’inspectais les trouvailles. Je n’étais pas naïf. Je me doutais que la sculpture en bronze ne me ramenait pas le certificat d’authenticité. Je ne crois pas à la chance du débutant. J’ouvris quand même le calepin.

Des bricoles étaient collées : une mèche de cheveux, des tickets de caisse, des places de cinéma. Noir avait griffonné des noms d’oeuvres, des dimensions et des dates de vente. Je feuilletais les notes et lus une inscription que je ne comprenais pas : POUR MEM. 3 EN LONGUEUR, 2 EN LARGEUR. Je mémorisais l’énigme. Je remerciais Joy. Elle s’éloignait de la grande salle quand elle se retourna : « Noir a déjà filé au Tripot. Quel tocard ! Je peux ramener son fouillis. » Je déclinais la proposition : «  Je m’en occupe. Mais, j’ai besoin d’une dernière faveur. Retrouve moi devant chez Noir dans une demi-heure. » La petite danseuse acquiesça et sortit. Je rangeais le bric-à-brac. J’espérais que Noir ne s’était pas rendu compte de l’intrusion.

POUR MEM. 3 EN LONGUEUR, 2 EN LARGEUR. Peut-être des dimensions ? Dans ce cas, à quoi correspondaient-elles ? Centimètre ? Mètre ? L’annotation était récente et le certificat obsédait Noir. Il y avait un lien. Pourquoi pas un objet ? Un contenant pour le document ? Ou un emplacement ? Mais, à quel endroit ? Je tournais en rond.

Le garçon à l’harmonica vint me confirmer que la soirée de débauche de l’autoportrait commençait. J’envoyais mon assistant poursuivre sa mission. Je lui disais de me rejoindre si Noir quittait la table de jeu. Ensuite, je me rendis aux cimaises. La petite danseuse m’attendait. Elle me confirma que la voie était libre. Je la complimentais pour sa bravoure et je la chargeais de faire le guet. Je me glissais dans l’oeuvre.

Deux hypothèses me semblaient possibles. Soit Noir avait gardé la lettre sur lui, soit elle était cachée dans la peinture. Vous allez être étonnés. Je penchais pour la seconde possibilité. Le désordre ne correspondait pas à celui d’un atelier. Plutôt aux suites d’un remue-ménage intérieur. Les pinceaux et les crayons étaient éparpillés au sol. La malle et les tiroirs du bureau étaient ouverts. Cela me réconforta. Je me réjouissais aussi car l’autoportrait n’avait pas pu remarquer les emprunts de Joy. Je plaçais les objets du larcin au hasard.

Je fouillais pendant plus d’une heure. Je ne trouvais pas le certificat. Je sortis alors un mètre de ma poche. Est-ce qu’il y avait dans cette pièce quelque chose qui avait pour dimension 3 mètres de long et 2 mètres de large. Rien. Je perdais mon temps à prendre des mesures. Je rangeais le ruban. Peut-être s’agissait-il d’un décompte ? Trois éléments dans un sens, deux dans l’autre. Je m’obstinais. J’étais persuadé que la lettre n’était pas loin. Peut-être à cause du mal que je me donnais. Je voulais obtenir un résultat et empocher les pitons. Mais, je n’avais plus de piste. J’étais seulement convaincu que les deux chiffres allaient m’aider à résoudre l’énigme.

Je dénombrais les pots, les pinceaux et les crayons. Ils abondaient ! J’inventoriais le mobilier. Pas assez de table, de chevalet ou de chaises. Je m’interrogeais sur l’accrochage de l’un des murs : trois toiles suspendues à la verticale, deux à l’horizontale. Je décrochais les peintures. Je vérifiais le dos, le châssis. Pas l’ombre d’un certificat. Et le temps filait.

Je remettais les toiles sur leurs crochets, puis je déambulais dans l’atelier. J’énumérais les objets déjà répertoriés. Je farfouillais dans la malle. Je connaissais déjà son contenu : des cadavres de bouteilles. Je les soulevais une à une. Sans résultat. Je bloquais. Je n’avais plus d’idées. J’arpentais toujours la pièce et je ne regardais pas le sol. Je me pris les pieds dans le tapis.

Le tapis ! J’avais scruté les murs, les rangements et les bibelots. Je n’avais pas jeté un coup d’oeil par terre. Ma méthode d’investigation était perfectible

Le textile avait dû être récupéré dans un débarras. Il commençait à tomber en lambeaux. Comme le reste de l’atelier. Les motifs se voulaient folkloriques. Des bouquets de roses et un feuillage grossiers serpentaient sur un fond à la couleur douteuse. Brunâtre, si mes souvenirs sont exacts. Je comptais. Pas de correspondance. Je m’agenouillais devant le motif central. Je dénombrais trois fleurs en longueur et deux en hauteur. Ma respiration s’accélérait. J’inspirais pour me calmer.

Je passais le bout des doigts sur les fleurs. Je ne remarquais rien. Soudain, mon index rencontra une résistance. J’écartais les poils. Je découvris une fente dans la trame. Un bout de fil en sortait. Je le saisissais quand j’entendis un bruit de pas. Ce n’était que la petite danseuse.
— Vous n’avez pas fini ?
— Encore deux minutes. Ne laisse personne approcher ! Débrouille-toi !

Je tirais le brin et entendis un bruissement. Je répétais mon geste. Un morceau de papier, roulé très serré, apparut. Je l’étendais. Vous avez deviné. C’était le certificat !

Je me retenais pour ne pas crier ma joie. Le gardien de la galerie ne peut pas se montrer dans cet état. Je finis par m’asseoir pour retrouver mon calme. Je sus que j’avais recouvré mon sang froid lorsque je réfléchis à la manière d’annoncer sa défaite à Noir.

Je choisis de déchirer une feuille du carnet dérobé par Joy. J’y inscrivis : « Bon pour une vente Dupont ». J’enroulais le mot. Je nouais le fil et introduisais le papier dans sa cachette. J’arrangeais les poils du tapis. Vous avez encore raison. Je me précipitais voir Bleu. Ce dernier sautilla un peu et fonça remettre le document à sa place. Le lendemain, Dupont fit son apparition. Le collectionneur confia à la marchande qu’il n’arrêtait pas de penser à l’autoportrait : « je l’ai dans l’oeil ». C’est ce que Bleu m’a raconté. Rien ne le prouve. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la vente fut conclue, le chèque signé et la peinture emportée une semaine après ces aventures. J’avais entre-temps négocié et empoché un sac de pitons.

Vous avez une question ? Noir ? Je vais vous décevoir. Je ne peux pas vous en apprendre davantage. L’autoportrait ne quitta plus ses cimaises après l’acquisition Dupont. Le fils du peintre, artiste lui-même, le ramena finalement à l’atelier : « De toute façon, vous n’allez jamais le vendre. À moins d’un miracle. Je vais peut-être le retoucher. Ou utiliser le support pour autre chose ».



(Librement inspiré de "la lettre volée", Wilkie Collins parue sous le titre original "The stolen letter dans le recueil After dark" en 1856)
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JAC B · il y a
Est-ce un revenant qui vient chercher son portrait ? Je vois Charlette que l'art vous intéresse, à moi aussi il me parle. Merci pour cette histoire brodée sur Klein.
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Paul Thery · il y a
Un autoportrait méconnu d'Yves Klein ? J'aime bien la lutte du bleu et du noir, ça a un petit côté "lac des Cygnes" ;-))
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Utilisateur désactivé · il y a
j'ai beaucoup aimé. juste une remarque: comment un peintre "mort depuis belle lurette" au début du récit peut-il venir rechercher son autoportrait noir en fin de récit ?
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Charlette · il y a
C’est gênant en effet... on va charger son fils de cette mission ! Mille mercis pour la lecture attentive...
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M. Iraje · il y a
Une inspiration qui ne manque pas ... d'inspiration ☺☺☺

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