7 lectures

1

Tu regardes l’ombre naître au creux de la plaine. Doucement, ses bras s’étendent, envahissent et repoussent le cercle lumineux. Tu as un peu peur, parce que les autres ont peur aussi. S’ils ont peur, il doit bien y avoir une raison non ?
Pourtant tu plisses les yeux. Tu as un peu peur mais tu ne sais pas pourquoi. Tu regardes l’ombre. Elle s’enroule doucement, gagne du terrain. Les plus vieux courbent l’échine, placés en devant du danger. Ils ont peur, beaucoup. Leurs yeux sont énormes et ils sont rendus tout noir par l’ombre approchant. Certains petits imitent leur posture pour se donner du courage. Toi tu ne saisis pas. L’ombre tombe tous les soirs et chaque soir, la même scène se répète. Tu sais que malgré leur peur, malgré leurs redoutables crocs, la nuit tombera jusqu’au creux de la plaine, jusqu’à toi. Tu sais, que tu finiras, comme eux, par t’endormir, épuisé. Tu sais qu’ils trembleront même jusque dans leurs rêves forcés alors que les bruits étranges de l’ombre te berceront.
Non, vraiment tu ne comprends pas. Alors, pour une fois tu cesses de rentrer la tête dans tes épaules et tu avances. Tu crois entendre quelques murmures terrifiés mais nul ne vient interrompre le fil de tes pensées. Encouragé par la lune, tu rejoints le rang d’adultes pas assez vieux pour affronter l’ombre. Ils sursautent à ton approche. Tu t’assois près de lui, ce gros mâle aux yeux bruns qui te ressemble un peu. Il ne te voit pas, trop occupé qu’il est à trembler en gémissant. Tu le pousses du bout de la patte en grognant doucement pour ne pas l’effrayer davantage. Il étouffe un cri avec difficulté.
- Je veux savoir pourquoi tout le monde a peur.
Tu as lâché ta phrase comme on lâche un poisson trop glissant. Tu as un peu peur de l’ombre, mais pas très peur de la réaction de ton frère. Tu sens que la réponse ne te sera pas satisfaisante. Il ronchonne, résigné à avoir peur. Il te regarde enfin, ses gros yeux désormais tout noirs.
- L’ombre approche... tu le vois bien. Retourne te cacher.
Il murmure, comme si l’ombre avait des oreilles et risquait de l’entendre. Qu’importe, ils faisaient tous bien assez de bruit en claquant des dents !
- Non, tu miaules. Je ne comprends pas pourquoi tu as peur. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde a peur.
- Tu comprendras quand tu seras grand. Retourne te cacher.
- Explique-moi ! Si je me pose des questions, c’est que suis assez grand, tu ne crois pas ?
- Chhh... Parle moins fort ! Ecoute, il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer tu comprends ? Et moins tu en sauras, mieux tu supporteras tes nuits. Maintenant, file et ne te pose plus de questions.
Tu n’insistes pas, mais ne recule pas pour autant. Le gros mâle est retourné à ses pensées, il ne remarque pas que tu n’as pas bougé. Il ne voit pas non plus tes grands yeux s’éclaircir. Tu as compris quelque chose.
Ils ne savent pas de quoi ils ont vraiment peur.
Tu guettes l’ombre près des arbres autour de la pleine déjà un peu plongée dans l’ombre. Tu ne vois rien à ta gauche, il y fait trop noir. Ailleurs, ta vue ne perçoit que les cercles de félins apeurés. Mais il n’y a personne sur la gauche, tu y vois l’orée d’un petit bois. Tu fermes les yeux. Tu écoutes. Concentré, tu laisses ta langue goûter l’air. Mais rien ne vient te troubler. La pleine n’a pas plus d’odeurs qu’en plein jour, si ce n’est l’odeur de certains animaux nocturnes. Tu n’aimes pas trop l’odeur qu’à la pleine de nuit. Le soleil n’y réchauffe pas les plantes.
Tu bâilles. Ton frère te pousse en arrière, sans quitter l’ombre des yeux. Ainsi t’a-t-il vu enfin de compte. Tu te dégages et te dresses sur tes pattes postérieures. Le cercle de vétérans a reculé de plusieurs longueurs de queues. Tu ne peux en voir plus. Des crocs te soulèvent par la peau du cou et te ramène en arrière, dans un rayon de lune. Une langue court sur ton poil. Tu bâilles encore. La propriétaire de la langue ronronne fort. Elle essaie de t’endormir. Tu ne veux pas. Tu veux savoir, comprendre enfin la cause de ces terreurs nocturnes. Mais tu t’endors une fois de plus, bercé par la chatte aux yeux noirs. Comme d’habitude, tu rêves.
Tu rêves qu’un jour, les chats ne soient plus entraînés dans la peur, terrifiés par l’obscurité. Tu rêves de chasse nocturne, les sens déployés et les yeux noirs mais pétillants. Tu rêves, là où tous hurlent dans leur sommeil. Quand tu te réveilles enfin, tu es le dernier dans le cercle. Il y a du sang sur ta fourrure roux clair et des larmes sur le museau de ton frère. Tu te lèves lentement et t’approches de lui. Tu es inquiet en constatant qu’il ne réagit pas à ton mouvement.
- Lierre ? Lierre, tu m’entends ? Pourquoi pleures-tu ?
Tu le secoues mais il ne réagit toujours pas. Il passe devant toi et s’accroupi au-dessus d’une petite boule de poils. Une toute petite boule de poils. Tu as un peu froid. Autour de Lierre, les félins ont brisé le cercle et gémissent. L’un d’eux s’écarte, reprend sa place de veilleur. Il guette l’ombre. Certains l’imitent, la queue basse et le regard noir. Tu fronces le museau. Il fait jour, pourquoi leurs yeux sont-ils noirs ?
- Lierre ? Que se passe-t-il ?
Les veilleurs ne se tournent pas vers le bois. Ils se tournent vers les petits. Tu ne comprends décidemment plus rien. Comme Lierre ne répond toujours pas, tu t’approches. Personne ne semble faire attention à toi. Tu arrives tout près du gros chat roux et blanc. Il a de gros yeux et un tout petit museau. Sa queue est plutôt courte, comme la tienne. Tu te presses contre son flanc, mais ne ressent aucune chaleur protectrice et rassurante. Tu prends peur.
- Lierre...j’ai peur. Tu gémis.
Le félin ne bouge pas. Il se penche vers quelque chose. Tu as peur, alors tu te mets à pleurer. Pourquoi Lierre ne te rassure-t-il pas ? Tu cours vers lui pour t’accrocher à sa fourrure. Peut-être te punit-il pour avoir quitté ta place dans le cercle la veille ?
- Je suis désolé Lierre ! J’ai compris tu sais, je ne bougerais plus du cercle je le promets ! J’ai peur, Lierre.
Tu t’accroches à lui mais Lierre ne tourne pas la tête vers toi. Son corps est parcouru de petits spasmes et des sanglots bruyants naissent de sa gorge. Tu couines, penaud. Tu l’as déçu, tu en es désormais sûr. Tête et queue basse, tu t’approches de son museau court, pour lui faire face.
- Lierre... Lierre, c’est fini.
Tu t’arrêtes. La chatte qui t’a endormi lèche le front du rouquin, l’observant avec douceur. Lierre crache et tourne des yeux bruns et tristes vers elle.
- Oui c’est fini Poil ! Et tu veux savoir pourquoi ? Parce que j’ai été trop faible ! Trop faible pour ne pas voir qu’il avait besoin de mon aide ! J’avais peur ! Peur de quelque chose dont il ne connaissait pas même l’existence ! Peut-être, peut-être que si je lui avais raconté, peut-être que si je lui avais dit quoi craindre, il ne serait pas là, mort à mes pattes, au sein même du cercle !
- Ne soit pas si dur avec toi Lierre. Or n’a jamais été très robuste. Il était malin, mais il ne connaissait pas la peur. Il ne voyait que le beau, sans se méfier de l’ombre. Il était une proie facile.
- C’est injuste Poil. Or...Or n’aurait pas dût mourir maintenant.
- Je sais, Lierre mais Or est mort. Viens, laisse le cercle emmener son corps, nous devons repousser la mort.
Lierre lécha le front de la petite boule de poils. Quand tu pus t’approcher, tu eus l’impression de te regarder dans une flaque mais tu ne vis que ton corps sans vie, tandis que le vent t’emportait, toi et la boule de terreur dans ton ventre.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
Il est bien construit ton récit. Mais j'insiste si tu n'utilises pas la première personne du singulier , optes pour la troisième. Ce n'est que mon ressenti. Une très belle histoire. Bravo!
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème