Le casse qui a changé ma vie

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Ecrivain approximatif auteur de deux livres publiés, créateur d'univers bancals, illustrateur défectueux  [+]

Alex consultait sa montre toutes les trente secondes. Adossé au mur de moellons bruts d'un immeuble dont la construction n'avait jamais été achevée, son regard oscillait d’un bout à l’autre de la rue. Heureusement qu’il ne risquait de croiser personne dans ce coin désert, car sa présence ici aurait attiré l’attention des passants.
Son pied battait la mesure avec nervosité sur le trottoir. Les vibrations dérangèrent un lézard qui essayait de profiter de la chaleur de l’après-midi pour faire la sieste. Le reptile quitta le pavé chauffé par les ardents rayons du soleil où il s’était installé et s’éloigna du tapageur. Après avoir parcouru quelques mètres, il s’infiltra dans l’une des fissures qui parcouraient les murs du bâtiment en ruine et disparut.

Mehdi était en retard. Comme d’habitude... Sauf que cette fois, il ne pouvait pas se le permettre. C’était la première fois qu’ils tentaient un coup aussi gros. Et qui dit gros coup dit grosse équipe, avec une organisation minutieuse et un timing précis. Mehdi prenait toujours tout à la légère. Son attitude désinvolte avait du bon, par moments. Ce mec n’avait peur de rien et sa confiance inspirait un certain respect. Mais cette fois, il risquait de tout foutre en l’air. Alex envoya un coup de pied dans un tas de gravats qui jonchaient le sol. Un nuage blanc s’éleva avec paresse dans les airs.
Alors qu’il essuyait le bout de sa chaussure couvert de poussière, Alex entendit un bruit de pas s’engager dans la rue. Son premier réflexe fut de se planquer. Une idée ridicule. Personne ne pouvait savoir ce qu’ils préparaient. Et même si ça avait été le cas, pour l’instant il n’avait rien fait d’illégal.
Alors qu’il tendait la tête hors de sa cachette, un rayon de soleil qui filtrait entre les tuiles brisées du toit et les toiles d’araignées lui percuta la rétine. Ébloui, il distingua néanmoins deux silhouettes approcher. Qui était-ce ? Déjà nerveux, son cœur se mit à tambouriner.
Il mit une main en visière. L'une des deux silhouettes, avec sa casquette sur le côté, lui était familière : Mehdi. Sa nervosité laissa place à la surprise – il aurait dû venir seul ! – puis à la colère lorsqu’il comprit ce qui avait dû se passer. Comme d'habitude, ce petit con n'avait pas pu s'empêcher d'ouvrir sa grande gueule.

– Alex ! appela Mehdi. Je te présente Nico, je lui ai parlé de ce qu'on prépare. Il veut en être.
– La ferme ! Putain, tu veux pas prévenir tout le quartier avec un mégaphone, tant que t’y es ?
– C’est bon, détends-toi, frère ! Y a jamais personne, ici.
Alex tourna la tête d’un bout à l’autre de la rue pour vérifier qu’ils étaient bien seuls. Puis, à moitié rassuré, il braqua un regard noir vers Mehdi.
– Et c’est qui ce mec ? T’es sérieux, là ?
L’accusé leva un sourcil dubitatif. C’était la première fois que son ami le cuisinait sur ce ton, et il hésitait sur la réaction à adopter.
– Avec les autres on était déjà sept, ajouta Alex. Plus il y a de monde impliqué, plus il y a de risque que quelqu’un se mette à parler et foute toute l’équipe dans la merde.
– Ouh la ! Du calme. Tu t’inquiètes pour rien, frère ! En plus je me suis dit qu'un guetteur de plus, ça ferait pas de mal.
– On en a déjà, des guetteurs ! Dis plutôt que t’as pas pu empêcher ta grande gueule de s’ouvrir et de raconter notre plan. Ce coup, si on l’a préparé, c’est pas pour tout changer à la dernière minute.
Nico, le nouveau venu dont la présence constituait l’objet de la discorde, dodelinait d’un pied sur l’autre. Lui aussi commençait à se dire que Mehdi l’avait foutu dans une situation merdique.
Alex, qui ne lui avait jusqu’à présent accordé aucun regard, le toisa soudain d’un air dédaigneux.
– En plus, cracha-t-il, ça veut dire qu’il faudra ajouter une part de plus pour le partage du butin. Putain tu fais chier, Mehdi !
Un silence pesant s’abattit.
– Allez, on y va ! conclut Alex. On est déjà à la bourre.
Le trio continua la ruelle sur une cinquantaine de mètres, puis se faufila derrière les planches qui condamnaient l’entrée d’un entrepôt désaffecté.
Les autres étaient déjà arrivés. Installés en cercle autour de Mass – le cerveau de l'opération – ils suivaient les mouvements de son doigt sur ce qui ressemblait à un plan de bâtiment tracé au sol, dans la poussière.
– Ah, vous voilà ! constata le leader en apercevant Alex. Vous en avez mis, du temps. Qu'est-ce que vous avez foutu ? Et c'est qui, lui ?
Mass pointait son doigt sur le nouveau.
– Hmm... Mehdi pense qu'il pourrait nous aider.
Mass dévisagea Mehdi. Son visage affichait l’air furieux que tout le monde redoutait dans la bande.
– Putain ! Mehdi, la prochaine fois que tu me fais un coup comme ça, on lui file ta part et toi t'auras que dalle, t'as compris ?
– Mais, je...
– La ferme ! On en reparlera plus tard. Bon, on a décidé que Luc s'occuperait de faire diversion. Benoît, Cyril et Loup feront les guetteurs. Alex, tu m'accompagnes : toi et moi, on remplit les sacs. Et toi Mehdi, avec ton pote tu t'occuperas de ralentir nos poursuivants. C'est compris pour tout le monde ?

Les membres du groupe sortirent de l’entrepôt à tour de rôle, par groupes de deux ou trois, histoire de ne pas se faire remarquer s’ils croisaient quelqu’un. Ils se dirigèrent à pied vers le lieu du casse, seulement trois rues plus loin.
Les jambes d’Alex tremblaient. Avec Mass, il avait le rôle le plus exposé. Pourquoi avait-il fallu que ça tombe sur lui ? A ce moment-là, il aurait bien aimé pouvoir se débiner. Son cerveau chercha une excuse pour refiler son rôle à quelqu’un d’autre. Faute d’en trouver une plausible, il se résigna à son sort et se concentra sur le plan.

Luc pénétra en premier dans l'établissement. Les autres attendirent dehors. Malgré le reflet du soleil sur la grande vitrine, ils pouvaient voir ce qui se passait à l’intérieur. Trois clients faisaient la queue. Quand ce fut au tour de Luc, Mass et Alex entrèrent à leur tour. Luc posait des questions à la femme au comptoir d'une voix forte et peu naturelle, en faisant de grands gestes maladroits. Putain, il allait attirer l’attention à force de gigoter comme ça. Malgré le stress qui mobilisait toutes ses ressources mentales, Alex se fit la réflexion que Mehdi aurait été bien mieux dans le rôle du mec qui faisait diversion.
Alex regardait Mass, attendant son signal. Une goutte de sueur perla sur son front, qu’il essuya avec le revers de sa manche. Son ami lui fit le léger signe de tête attendu. C'était à eux de jouer.
Alex s'approcha du présentoir. Rassemblant son courage, il plongea la main dans l'une des boîtes en plastique et en ressortit une grosse poignée de bonbons, qu'il enfouit dans ses poches.
– Hé ! Qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez ça ou je préviens vos parents !
La voix stridente de la boulangère, derrière la vitrine ornée d'éclairs et de millefeuilles, lui déchira les tympans. Le cœur du jeune garçon tambourinait si fort qu’il semblait vouloir s’échapper de sa poitrine. Il courut vers la porte, évitant de justesse un vieux monsieur qui essayait de le retenir, manqua de percuter la lourde porte de verre en l'ouvrant, et courut, aussi vite que le lui permirent ses petites jambes. Terrorisé à l’idée qu’on le rattrape, il ne s’arrêta pas avant d’arriver à la planque, où il mit plusieurs minutes à reprendre son souffle.
Après ce jour-là, Alex ne vola plus jamais rien.
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