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Le Carnet d'adresse

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Ashbarret

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Je ne connaissais pas le bar où nous étions attablés. J'y trouvai pourtant de suite tous mes repères, les mêmes que du temps de cette année là. Je me balançai doucement sur les pieds arrière de la chaise et m'adossai contre un coin entre deux murs. À ma droite, le comptoir, avec son zinc brillant, que le patron essuyait sans arrêt avec son torchon tout en discutant avec un client accoudé debout et, à ma gauche, la terrasse où, dehors, les gens fumaient, protégés du soleil par des parasols colorés. La lumière du printemps donnait des couleurs gaies à tout ce qui bougeait aussi bien qu'aux choses immobiles : des feuilles fraîches des arbres jusqu'aux voitures au mouvement incessant sur l'avenue, les murs défraîchis du bistrot et même ce panneau publicitaire sur l'immeuble d'en face. Devant moi, droite sur sa chaise, elle.

Elle ouvrit son vieux carnet d'adresse, le même depuis au moins... toujours. Regard dans le vague, elle laissa son doigt glisser au hasard au fil des encres délavées, de couleurs rouge, noire, violette, quelquefois un simple crayon à mine. Elle tourna une page et s'arrêta sur mon nom. Elle me mimait la scène. Elle avait répété l'opération trois fois, comme un rituel magique. Toujours mon nom. En tout cas c'est ce qu'elle me dit. Pas de raison d'en douter.

J'avais gardé le même numéro de téléphone. C'est comme ça qu'on se retrouva en cette fin de journée dans ce bar près de chez elle. Tant d'années après ! Elle enleva ses petites loupes blanches à montures épaisses pour me regarder. Ses yeux sombres, presque noirs, brillaient comme à Noël, quand les enfants y croient encore. Je plissai mes yeux et je souris, pour partager. Elle y crut. Du moins je le pense. Enfin, je pense qu'elle a voulu y croire. On monta chez elle sans trop réfléchir. Après l'amour, elle commença à parler.

— Tu te rappelles le SMS ? ». Je me rappelais.
— On ne se connaissait pas vraiment. Quand j'ai reçu ton message... J'ai eu coup de chaud. Comment t'avais pu faire un truc comme ça. Par SMS ! »

Je la connaissais depuis peu et on s'envoyait beaucoup de textos. Dans ce fameux SMS, je voulus terminer par — je t'appelle » mais j'appuyai sur la mauvaise proposition et c'est — je t'aime » qui partit. Je ne m'en rendis pas compte sur le coup. C'est plus tard. C'était la première fois que j'écrivais ou que je disais — je t'aime » à quelqu'un. Enfin moi... Plutôt l'appli. Tout au moins au début. Par la suite, ce fut vraiment moi.

Avant le SMS ? Notre première rencontre fut encore une autre histoire. Un soir d'été, en regardant par la fenêtre de ma cuisine, j'aperçus, dans l'immeuble d'en face, une femme en peignoir sur son balcon, accoudée à la balustrade, tenant entre ses mains un mug fumant. Le soleil rasant du soir l'éclairait. Je ne la distinguais pas vraiment, juste ses longs cheveux noirs. Je voyais ses hanches se balancer lentement, sans doute au rythme d'une musique, peut-être une chanson de Gérard Manset ? Tout était dans les dégradés de l'ocre, le mur de l'immeuble, le peignoir, le fond clair derrière elle, sauf ses cheveux qui contrastaient. Parfois, elle levait une main, comme si elle caressait le paysage devant elle. À quoi pensait-elle en regardant la buée s'échapper de son thé brûlant ? Son image un peu floue m'emporta dans un rêve. Je l'imaginai, avant de sortir, pieds nus, mettre la radio, mordre dans un fruit, préparer son thé parfumé, seule, et aller à son balcon se remplir d'images lointaines, oubliées. Qu'étaient devenues les promesses que d'autres lui avaient faites ? J'eus envie de la prendre dans mes bras pour la consoler. Elle paraissait avoir le temps. Pas si malheureuse que ça... Peut-être au-delà du malheur ? Je pris une gorgée de thé froid, amer, laiteux et je jetais le reste de ma tasse dans l'évier. Deux jours après, je la croisai à l'épicerie.

Je vis en premier son profil acéré, sa peau brune au milieu des étals humides de fruits et légumes de saison. Puis j'entendis son accent rocailleux et pourtant chantant. Quand elle en eut fini avec le vendeur qui, avec patience, pesait et mettait dans son panier ce qu'elle choisissait avec soin en prenant tout son temps pour sentir, tâter chaque produit, elle tourna la tête. Son regard traversait ce qu'elle regardait. Elle venait du Moyen Orient, travaillait depuis quelques années en France.

Moi j'étais un héritier, je ne travaillais pas trop. J'avais une belle collection de timbres. Quand une femme tombait amoureuse de moi, je cherchais en moi une émotion que je ne trouvais jamais. J'ai oublié tous les visages, les noms, les voix. C'est curieux parce que je me souviens de tous mes timbres, dans quelle circonstance j'ai acheté chacun d'eux, où, combien.

Elle paraissait gaie. Pourtant, malgré son rire, ses yeux partaient souvent au loin. Je sentais qu'elle transportait, même malgré elle, toute l'attente de l'exil. Le chemin à parcourir, loin de chez soi, est une ligne si fragile. Nous devînmes amis. On se retrouvait au café du coin, on marchait dans les rues. D'un coup, elle me tirait par le bras et s'enthousiasmait devant une devanture, un oiseau, une scène de rue. Elle parlait aux SDF, dont certains semblaient bien la connaître. Raide à côté d'elle, un peu gêné, je sortais de ma poche une pièce ou deux que je laissais quand on s'éloignait, mais que le mendiant ne semblait pas voir.

— Est-ce que tu m'aimais ?
— ...
— Réponds !
Elle approcha son visage du mien. On était dans le lit. Je ne voyais plus que ses grands yeux et je respirais un parfum que je ne connaissais pas.
— Tu t'en foutais à l'époque et même ça t'oppressait. En quoi c'est intéressant aujourd'hui ? Elle recula, s'assit sur moi, sourit d'un air patient, comme à un petit enfant à qui on passe un caprice.
— Allez, on est reparti. Vas-y, vide ton sac, je t'écoute.
— C'est réglé, il n'y a plus rien dans le sac.
— Tu parles ! Tu boudes, oui. Arrête de bouder ! Comment tu m'aimais ? Dis comment ! Elle appuya de tout son poids sur mon ventre. Je remarquai que c'était plus lourd qu'avant.

Notre dernier face à face ! J'avais oublié. On était dans la cuisine, à table, en train de manger en buvant un verre de vin. Fini le temps des restau, des plaisirs de la rue, des bars avec les copains. J'avais préparé un hamburger maison, avec une viande marinée dans des épices et un plat de pâtes fraîches à la tomate et aux oignons avec une pincée de parmesan.
— J'en ai marre de cette ambiance de merde dans cette boîte. Je vais démissionner.
— Tu as trouvé autre chose ?
— T'es toujours à l'ouest, toi ? Tu sais bien que non.
— OK, démissionne.
— Et après je fais quoi ? Tout le monde n'a pas un papa au CAC 40.
— J'ai trouvé un fonds de commerce pas mal. Je pensais à toi. Ça te dirait d'ouvrir une boutique de fringues ?
— Avec quoi, mon livret A ?
— Je peux t'avancer l'argent, on en a déjà parlé.
— C'est ça, et après, qu'est-ce qui va changer pour moi ? Ce sera toi mon patron, bonne affaire ! Si tu crois qu'en échange je vais t'être reconnaissante toute la vie et faire ta vaisselle tous les soirs ! » Ses mains tremblaient légèrement. Sa fourchette lui tomba des mains. Son regard devint plus noir. Elle rit d'une voix un peu rauque. Je connaissais ce faux rire. Il fallait se méfier et ne pas répondre à la provocation pour limiter les dégâts. J'aurais dû m'arrêter. Trop tard.
— Peut-être qu'un jour tu pourrais regarder le bon côté des choses et arrêter de râler tout le temps. Je peux t'apprendre à faire marcher le lave-vaisselle si tu veux.
— J'en ai rien à foutre de ta vaisselle. Tu ne comprends rien. Ses lèvres se pincèrent et devinrent presque blanches, son visage pâlit instantanément. Elle balaya d'un coup de sa main tout ce qui se trouvait sur la table, ce qui fit un bruit brutal et assourdissant, amplifié par son écho contre les murs.
— Regarde ce que j'en fais de ta vaisselle ! Elle se leva et disparut.

Chacun ses réactions. Moi, je restai figé, avec ma chemise trempée de vin et du ketchup sur les genoux, parmi le chaos de vaisselle et de verre cassés sur le carrelage, mélangés aux restes renversés de sauce, viande, pâtes et j'en passe. Dans le silence revenu, je remarquai que la lumière crue du plafonnier vitrifiait ce paysage dévasté, lui donnait une intemporalité fascinante, comme si cela avait toujours été et que je n'avais simplement rien vu jusque là. Je faisais partie de ce chaos. Il y avait des taches de rouge et de jaune sur les murs et même au plafond. Le ketchup ce n'était pas grave. Le jaune du curcuma, ce serait plus difficile à faire partir. Je me dis qu'il faudrait que je remplace l'éclairage de la cuisine. Ça changerait peut-être aussi ma réalité.

Finalement, elle s'évapora deux jours après, sans prévenir. De toute façon, ça n'allait plus entre nous. On se trouvait au bout du rouleau. Nous étions comme deux êtres face à face, assis au bord d'un trou noir dans l'espace, regardant, nostalgiques, la terre et le poids de la matière, le désir de la chair disparu. Nos visages s'effaçaient peu à peu. Je ne me souviens plus, physiquement, de ma douleur, juste que c'était dur. Je voulais avaler le vide pour perdre la mémoire. Où donc se trouve l'espoir ? À quoi bon revenir là-dessus. Et puis... le carnet d'adresse !

— Est-ce que tu m'aimes encore ?
— Ça fait longtemps !
— Et alors. Toi, tu n'as pas la moindre idée du jour qu'on est ni de la saison.
Elle se cramponna à mes épaules.
— Tu es à moi, à moi, à moi, à moi.
Il y avait son regard fixe, cette obstination au bord de ses lèvres. À l'époque, j'aurais tant voulu entendre ça, ne serait-ce qu'une fois.
— Tu as faim ? Je vais te préparer quelque chose.
J'aurais préféré rentrer chez moi, commander une pizza, boire une ou deux bières et regarder un film à la télé, tout seul. Mais je suis resté. Je l'accompagnai à la cuisine. Il faisait nuit, la vie de la ville devenait plus silencieuse.

On est retourné au lit. Et elle a encore parlé. Mes yeux se fermaient. Elle se serrait contre moi, ou s'asseyait sur mon ventre ou, à genoux sur le matelas, penchée vers moi, me recouvrait de ses cheveux.
— Tu dors ?
— Non.
— On aura tout le temps de dormir. Tu as connu d'autres femmes ?
— Quelques unes.
— Et moi, tu veux savoir ?
— Pas vraiment.
— Je vais tout te dire. On doit tout se dire maintenant.

Elle me secouait quand elle s'apercevait que je m'endormais. Elle parlait toujours. Trop pour l'écouter. C'était un peu son problème. Je ressentais ses vibrations, le contact de ses doigts sur ma poitrine, son souffle sur mon cou. C'était émouvant, si humain, si proche... Si près et si loin cependant, dans le tumulte de son humanité bouleversée où aucune cicatrice ne se refermait jamais. Elle était comme un grain de sable du désert de son pays natal, emporté par le vent au-delà des mers, toujours en mouvement. Je regardais le reflet de mon amour. Mes yeux ne brillaient plus. Et puis au fond de moi, puissamment, est monté un étrange sentiment. Une tristesse infinie. Non pas parce que je me sentais malheureux ou que je n'avais pas ce que je voulais. Non, au contraire. Mon corps vibrait agréablement, mon cœur ouvert accueillait tout naturellement, sans rien demander en échange. Je voulais juste lui offrir le partage de son absolue solitude. Mais elle n'avait pas l'habitude. Pour quelqu'un qui parle beaucoup, être écouté est peut-être la pire chose qui puisse arriver.
— Tu veux que je me taise ?
Elle se tut. Je vis une larme se former et atteindre sa paupière.
— Parle encore. J'aime ta voix.
Elle se remit à parler. Je fermai les yeux.

Je me suis réveillé dans le silence. Elle dormait, comme avant, en chien de fusil, une jambe posée en travers de mes cuisses, en respirant un peu fort par le nez. Je dégageai doucement ses cheveux de son visage. De légères rides entouraient ses yeux, plissaient ses lèvres, lui donnaient un air doux. Quelle heure était-il ? Les rideaux laissaient passer de la lumière. Je regardai ma montre. Impossible que ce soit le matin. L'après midi, alors ? Je passai la main sur mon visage, sentis un début de barbe. Je me levai lentement, me rendit à la cuisine boire de l'eau. Je m'approchai de la vitre, machinalement. Mais je ne voulais plus rester assis à la fenêtre à regarder la lune et à l'écouter. Pourquoi faire ? Ainsi se détachent les liens. Est-ce que je pourrais vivre à nouveau avec elle ? Mon intuition me disait que je pourrais vivre avec beaucoup de monde. Avec personne aussi...

Je revins doucement vers la chambre. L'air était chaud et légèrement suffocant. Je ramassai silencieusement mes affaires jetées au sol. Je jetai un dernier coup d’œil dans la pièce. Je sentis le tapis persan sous mes pieds. Sa douceur remontait jusque dans mon ventre. Du regard, je fis le tour des icônes orientales sur les murs. Je vis aussi un petit tableau encadré posé sur sa commode, près du miroir. C'était une peinture au couteau. Le tableau représentait une vendangeuse vêtue d'une chemise rouge, un chapeau de paille sur la tête, tenant un grand panier plein de raisins mûrs sur le bras gauche, au milieu d'une vigne aux tons vert clair. Son visage n'était qu'un aplat posé par le couteau du peintre. À l'arrière plan, on voyait un relief montagneux et le ciel bleu. C'est moi qui le lui avais offert à l'occasion d'un séjour heureux à Collioure. Le bord inférieur droit du cadre était cassé. Sans doute tombé lors d'un mouvement brusque ou d'un déménagement. Je détournai les yeux pour la regarder dormir, dans le calme et le temps suspendu. Mais la dernière chose que je vis, avant de quitter la pièce, ce fut son carnet d'adresse. J'ouvris la porte qui donnait dans le couloir de l'immeuble, les chaussures à la main, descendis les escaliers et sortis. Le soir arrivait. Je rentrai chez moi, commandai une pizza et deux bières, allumai la télé et éteignis mon téléphone.

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Teddy Soton · il y a
Une très belle chute bravo +5
Avez vous lu ma Frénésie ?

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Pascal Depresle · il y a
Je suis en accord complet avec Elena. Il manque par contre de visibilité, et mon + 5 de grand soutien ne va pas être d'une grande efficacité pour trouver son public. Aimerez vous Tropique ou L'invitation ? Si le cœur vous en dit mon univers est grand ouvert.
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Elena Hristova · il y a
j'apprécie beaucoup le côté visuel et sensoriel de votre texte qui interpelle non seulement l'esprit mais le corps entier. J'en retiens une palette généreuse de couleurs variées allant du rouge, du vert clair, du violet au zinc brillant et au noir délavé. C'est triste et beau à la fois, les couleurs, les sons, les saveurs se complètent à merveille, rien à rajouter, si ce n'est mes 5 étoiles filantes
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Ashbarret · il y a
Merci pour votre commentaire élogieux.
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Yasmina Sénane · il y a
Sorry !
J'avais oublié de voter.
C'est fait !

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Ashbarret · il y a
Merci, mais l'essentiel est la lecture. Bonne poursuite pour votre texte
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Minibulle · il y a
La fin d'une histoire, bien écrite, avec plein de sentiments.
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Arlo · il y a
Excellent récit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne journée à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite sur la douleur et l'angoisse qui découlent d'une aventure amoureuse qui se termine ! Bravo, Ashbarret ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale, 5ème edition. Merci d’avance et bonne journée!
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Yasmina Sénane · il y a
Récit très bien écrit d'un amour qui ne pouvait pas durer.
Pour ma part je vous invite à une anti rencontre amoureuse sous "Un coin de parapluie "

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Chtitebulle · il y a
Un bout de vie .....
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Doria Lescure · il y a
très beau récit d'une histoire d'amour qui se termine. Le rythme est fluide, les personnages ont de l'épaisseur et l'ensemble bien écrit est agréable à lire. Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix et, si le cœur vous en dit, je vous invite sur deux de mes récits, pour le premier, il vous faudra pousser la porte de "L'étrange boutique des métamorphoses", nouvelle en lice pour le grand prix d'hiver, le second, "Une ligne tracée à la craie" est en compétition dans le cadre de la matinale en cavale.
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