Le candidat

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Longtemps je suis restée de l'autre côté du texte, celui où tout est déjà écrit, et je n'étais qu'une courroie de transmission auprès de mes étudiants. Désormais j'ai aussi envie d'explore  [+]

Image de Printemps 2014
« Nous vous communiquerons dans les plus brefs délais votre jour et votre heure de passage. » Six fois. Six fois qu’il ratait son permis de conduire ! Il traînait cet échec derrière lui comme un boulet, depuis trois ans. Et rien ne laissait espérer une meilleure issue la prochaine fois, car il avait perdu toute confiance en lui. Cette fois-ci serait la der des der. De toute façon, il n’avait pas les moyens de recommencer indéfiniment. Une vraie rente pour les auto-écoles, cette affaire du permis de conduire ! On vous faisait reprendre deux heures de leçon au minimum avant chaque passage. Et puis il y avait les droits d’enregistrement. En plus d’une source de déficit chronique, c’était devenu un vrai calvaire, qui, vu les délais considérables à respecter avant chaque nouvelle inscription, n’en finissait pas.
La première fois, ce fut imparable : il avait brûlé un stop, pas un stop bien franc et massif, non, un de ces panneaux sournois à moitié dissimulés derrière une file de voitures en stationnement, avec un marquage au sol presque effacé. Bref, c’était un piège et il était tombé dedans. Certes, il était fréquent de rater son permis la première fois. Le contraire même était plutôt rare. La deuxième fois, il avait failli renverser deux cyclistes qui le dépassaient par la droite alors qu’il voulait tourner après le passage du feu au vert. L’examinateur avait là encore écrasé in extremis la pédale de frein et ils étaient rentrés en silence à l’auto-école. La troisième fois, c’était les questions pratiques qui lui avaient coûté cher, des histoires mesquines de rainures de pneus, et de vérification des feux. Et ainsi de suite, chaque fois ayant été pire que la précédente, comme si une malédiction s’était abattue sur lui. A l’auto-école, il faisait partie des meubles. Il donnait même un coup de main lors des séances de projection du code de la route. Mais dès qu’il rentrait dans la voiture le jour du passage du permis, il se sentait envahi d’une angoisse chaque fois plus abominable. Ses mains moites glissaient sur le volant qu’il agrippait pour ne pas trembler. Comme un dément, il se répétait mentalement la succession des opérations préliminaires au démarrage : vérifier les rétroviseurs et le levier de vitesse, boucler sa ceinture et s’assurer que son passager en fait autant, régler le siège, et ne pas oublier de respirer... Il était en nage, quelle que soit la saison. Il avait beau connaître par cœur tous les trajets possibles, il voyait le danger surgir à chaque coin de rue, à chaque intersection et appréhendait par dessus tout les voies d’insertion sur les autoroutes. Sitôt assis à la place du conducteur, il avait le dos zébré de crispations douloureuses, des bourdonnements continus dans les oreilles et la bouche tordue d’un rictus irrépressible. Ces séances étaient devenues un cauchemar et même si les examinateurs, sans doute avertis de ses échecs répétés, tentaient bien de le mettre à l’aise, rien ne semblait désormais pouvoir le persuader que rouler était un plaisir.
La sixième fois donc, et celle qui serait la dernière comme il se l’était juré, fut finalement programmée un frais matin de juin. Ce jour-là, l’examinateur était une femme. Comme si cela allait changer quelque chose, s’était-il dit immédiatement, battu d’avance. Elle était avenante et n’avait pas l’air vicieuse, mais certains cachaient bien leur jeu. Il faisait un temps très clair et la circulation promettait de ne pas être trop dense. Bref, si l’on s’en tenait aux facteurs extérieurs, si l’on faisait abstraction de ses trois nuits d’insomnie consécutives et de la nausée qui ne l’avait pas lâché depuis le petit déjeuner, tout se présentait favorablement. Il s’installa donc, et, après avoir pour la millième fois répété dans sa tête les gestes à accomplir avant de tourner la clé de contact, démarra. L’examinatrice était très détendue et souriante, presque joviale. On était vendredi, c’était sans doute pour ça. Elle lui indiquait la direction au fur et à mesure et notait des choses dans ses formulaires. Le passage durait en général trente cinq minutes. Au bout des cinq premières, une odeur aigre emplissait déjà l’habitacle et de larges auréoles s’étaient formées sous les manches de sa chemise rose clair. L’examinatrice baissa un peu sa vitre, mais ne fit pas de commentaire désobligeant. Il ne pouvait y avoir de faute éliminatoire en rapport avec les émanations corporelles du candidat, le règlement était clair là-dessus. Au bout de dix minutes de conduite mal assurée mais calme et sans incident, il s’arrêta devant une banque à un feu rouge. Il se détendit juste un tout petit peu comme à chaque fois qu’il passait le point mort. Il s’autorisa même un coup d’œil circulaire pour relâcher les muscles de son cou et ouvrit grand la bouche car ses mâchoires verrouillées lui faisaient mal. L’examinatrice l’observait discrètement. Il lui faisait de la peine. Elle espérait sincèrement que rien ne viendrait compromettre son succès cette fois-ci. Elle se sentait d’ailleurs d’humeur bienveillante. Quel âge avait ce type ? Elle vérifia dans son dossier : trente ans. En effet il était temps qu’on le lui donne son permis. Comment avait-il pu se débrouiller jusqu’ici ? C’était sûrement un intellectuel, un des ces hommes un peu déconnectés du monde réel, qui n’ont que peu d’esprit pratique et vivent dans les livres. Il devait être assez sédentaire, pas un homme d’action, pas un aventurier. Il n’avait d’ailleurs pas un physique de sportif, c’était le moins que l’on pouvait en dire : un peu grassouillet, des lunettes discrètes. Elle en avait vu passer tellement des candidats et c’était parfois tellement ennuyeux qu’il fallait bien se distraire. Alors elle s’employait à dessiner la personnalité de celui ou de celle qui tenait le volant, à partir de sa posture, de ses vêtements. Celui-ci devait être célibataire, et vivre chez ses parents où il s’efforçait d’achever une interminable thèse de doctorat ou bien il occupait un poste de fonctionnaire un peu planqué qui ne nécessitait aucun déplacement. Elle lui reconnaissait toutefois le mérite d’être persévérant, tellement persévérant qu’on ne pouvait s’empêcher d’en éprouver de la pitié. En général, aucun mot n’était échangé durant le passage du permis de conduire, hormis les directives indispensables. Ce silence laissait donc à l’examinatrice tout le loisir d’imaginer des situations parfois si cocasses à propos de ses candidats qu’elle en riait toute seule. Celui-ci elle l’imaginait volontiers employé dans un service d’archives, à replacer sur les étagères les boites numérotées par année avec une minutie infaillible, ne prenant pour seul risque que celui de tomber de son escabeau. Ou bien alors, comme il avait l’air opiniâtre, peut-être s’était-il fixé le but de lire tous les livres de la bibliothèque municipale, en suivant l’ordre alphabétique, pour être certain de n’en oublier aucun et de ne pas se perdre dans les contrées infinies du savoir humain. Un idéaliste qui avait bien du mal à passer les épreuves du réel, en somme. Lorsqu’il finirait par décrocher son permis, lorsqu’il aurait enfin réussi ce rite de passage, il aurait certainement aussi remporté une belle victoire sur lui-même, mais l’examinatrice n’aurait pas parié que sa vie en deviendrait bien différente. Pour autant, si sa conduite aujourd’hui parvenait à la persuader qu’il ne serait pas un danger pour les autres sur la route, elle n’aurait aucune raison de ne pas le laisser repartir le précieux viatique en poche. Le feu était toujours rouge et elle tourna le regard vers sa droite, la vitrine de la banque. Son attention fut retenue par l’agitation qui semblait y régner. Il lui apparut même assez nettement que quelque chose d’anormal était en train d’avoir lieu. Soudain elle se figea en voyant sortir de l’établissement un homme dont la tête était recouverte d’une cagoule noire et qui tenait d’une main une arme courte et de l’autre une valisette. Au même instant l’homme ouvrit brusquement la portière arrière, jeta sa valisette sur le siège du fond et s’engouffra dans la voiture en hurlant : « Fonce ! Fonce ou je te bute ! » Elle plaqua sa main sur sa bouche pour étouffer le cri qui voulait jaillir de sa gorge. Tout son corps se recroquevilla dans la coque du siège et elle s’agrippa des deux mains à la poignée latérale.
Au volant le candidat était blême, mais somme toute pas davantage qu’une minute auparavant. Il fut surpris par cette intrusion mais il s’attendait de toute façon à ce que, comme les six autres fois, quelque chose vînt compromettre son succès. Il agissait par automatismes, habitué à ne prendre aucune initiative et à ne manœuvrer son véhicule que sous la direction d’une autorité extérieure. On lui disait de foncer, il fonça. Tout comme si on lui avait dit de freiner et de se garer en épi, il l’aurait fait, sans réfléchir à autre chose que les différentes étapes de la manœuvre en question. Là, si l’on s’en tenait strictement à la consigne, il fallait donc démarrer avant que le feu soit vert, passer très rapidement les rapports en montant dans les tours au-delà de ce que les manuels recommandaient. Il le fit, sans erreur, avec méthode. Le type lui gueula dans les oreilles : « Tourne ici connard et prends vers la porte de Clichy. On va sur le périph ! Et pas de connerie, sinon je la bute. » Il tenait maintenant son arme appuyée contre les côtes de l’examinatrice, dont c’était le tour de se liquéfier. Le moteur de la petite voiture vrombissait dans les rues heureusement assez vides à cette heure creuse de la matinée et ils arrivèrent sur le périphérique sans encombre. La voie d’insertion était libre et le candidat n’eut pas un seul instant d’hésitation. Il appuya plus fort encore sur l’accélérateur et trancha net les trois voies pour faire irruption sur celle de gauche où la circulation était la moins dense. Sur son visage, plus aucune grimace, mais une espèce de rage s’était imprimée, comme s’il voyait là l’occasion de s’affranchir enfin de toutes les règles, de toutes les limitations qui avaient fini par lui faire perdre sa moindre capacité d’initiative. Il était en sueur mais aucune panique ne l’étreignait. C’était de la jubilation qu’il ressentait. Et même une forme d’insouciance, alors que le danger était palpable et la tension extrême. Le type à la cagoule était franchement menaçant et très nerveux. Une faute d’inattention de la part du candidat, un mot de trop et ce serait le drame, l’explosion. Le périphérique parisien n’avait pas la réputation de faire de cadeau aux chauffards qui zigzaguaient entre les voitures. Avec une précision qui tenait du miracle, il imposait sa trajectoire intrusive et hachée. De sa bouche sortaient de petits grognements sauvages, comme des râles, tandis que ses ongles s’enfonçaient dans le plastique noir du volant. Ses yeux sautaient d’un rétroviseur à l’autre et il restait indifférent aux coups d’avertisseurs répétés et furibonds que sa conduite folle provoquait. L’examinatrice, cramponnée à sa poignée avait fermé les yeux, tandis que de grosses larmes lui noyaient les joues. Entre deux hoquets misérables, elle tentait de se rappeler une vieille prière. Le type derrière poussait des jurons inintelligibles à l’adresse de son téléphone, du candidat et de tous les conducteurs de la Terre. On finit par sentir que les consignes n’étaient plus très claires. Il était indécis quant à la destination de sa fuite. Apparemment le lieu de rendez-vous n’était pas maintenu. Rien ne se passait comme prévu, ce qui signifiait qu’il fallait sur le champ prendre une décision, et la bonne. Ils avaient roulé en trombe jusqu’à la porte des Lilas lorsque le type gueula : « Tu sors ! Ici ! Maintenant ! » Le candidat obtempéra instantanément d’un coup de volant brutal qui fit chavirer la voiture et força le passage pour rejoindre la sortie, tel une torpille. Au feu suivant, le type indiqua la droite et ils atteignirent bientôt la place Gambetta. Là le type enfonça une nouvelle fois le canon de son pistolet entre les côtes fines de l’examinatrice ravagée et il lui siffla dans l’oreille : « Maintenant je vais me tirer, et toi tu vas la fermer. Tu vas me donner ton téléphone et tu vas la boucler pendant au moins une demi-heure tu m’as compris ? Toi le connard tu te gares et tu me laisses au métro. Et tu me files ton téléphone, pareil ! » Le candidat n’avait pas de téléphone mais il eut du mal à le faire croire à cet allumé. Les gens ont toujours du mal à accepter que l’on choisisse de se passer du progrès technologique. Enfin ce n’était pas le moment de lui exposer sa théorie sur la résistance aux produits de consommation addictifs. Il se gara soigneusement, fit un créneau dans les règles de l’art et coupa le contact. L’homme éructa encore quelques insultes sexistes et homophobes. Il eut aussi le temps d’écraser avec violence le smartphone de l’examinatrice d’un talon sadique dans le caniveau, avant d’ôter sa cagoule noire pour plonger dans l’escalier du métro. La portière une fois claquée derrière lui, il n’y eut plus un bruit dans le véhicule pendant quelques minutes. L’examinatrice avait cessé de pleurer. Ses reniflements s’étaient espacés. Elle se redressa vaillamment sur son siège et se moucha avec une bruyante énergie. En s’aidant du miroir passager, elle se recomposa un personnage professionnel acceptable et se tourna vers le candidat attentif. Un sourire encourageant, récupéré on ne sait où, lui décorait le visage : « Bon eh bien maintenant je crois qu’on va pouvoir passer à la phase de conduite en autonomie. Vous me ramenez à l’auto-école. Je vous laisse faire. » Le candidat la regarda puis il tourna le buste dans sa direction, lâcha le volant et posa ses deux mains sur les épaules de l’examinatrice. Elle émit un tout petit cri de surprise et tressaillit à peine. Et il s’entendit lui dire d’une voix grave qui n’était pas du tout la sienne : « C’est exactement ça poupée, à partir de maintenant, tu me laisses faire. » Et il plaqua ses lèvres sur les siennes en grognant, comme il l’avait vu faire des tas de fois à la télévision.

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Brigitte A · il y a
Excellent Malau ....et très inattendu !
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Marie Lauzeral · il y a
sympa d'avoir des lecteurs dans le Sud Ouest!
Merci de me suivre Brigitte!

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Dangat · il y a
Une belle histoire prenante du début jusqu'à la fin.
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Marie Lauzeral · il y a
Tant mieux! Merci pour votre lecture.
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Eva Dayer · il y a
ça , c'est une épreuve ! Bravo !
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Marie Lauzeral · il y a
merci de m'avoir lue.
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Sylvie Claire Muller · il y a
Bravo une fois de plus en quelques lignes nous sommes dans l'ambiance !!! quand a la chute magistrale!
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Marie Lauzeral · il y a
je dois à la vérité de dire que la chute m'a été inspirée par une fidèle lectrice, que je remercie donc chaleureusement :-)
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Søkswen · il y a
ça me donne presque envie de repasser le permis.
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Marie Lauzeral · il y a
Ca se tente.
Merci Sok!

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Vous avez obtenu le "permis" de me faire voter!
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Marie Lauzeral · il y a
J'y cours. Merci !

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